C.Darwin contre F.Galton et H.Spencer, pour la civilisation. P Tort

jeudi 15 octobre 2009
par  Amitié entre les peuples
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Visionnaire
DOSSIER DARWIN

Dossier réalisé sous la direction de Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Avril 2009

http://www.evene.fr/celebre/actualite/charles-darwin-theorie-evolution-especes-creationnisme-1954.php?p=3

La théorie de l’évolution de Charles Darwin a provoqué de nombreuses incompréhensions. En résultent de maladroites dérives. Explications de Patrick Tort, directeur de l’Institut Charles Darwin, chercheur au Muséum d’Histoire naturelle, lauréat de l’Académie des sciences et auteur de ’L’Effet Darwin’ au Seuil.

La théorie de l’évolution de Darwin a rapidement suscité des dérives d’interprétation, notamment avec l’apparition de l’expression « darwinisme social ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le terme malheureux de « darwinisme social » est apparu en 1880 dans la brochure d’un militant et théoricien anarchiste français, Emile Gautier, qui s’y opposait. La réalité du « darwinisme social » est quant à elle contemporaine du succès du concept d’une évolution par sélection naturelle, récupéré par la philosophie et la sociologie d’un libéralisme intégriste : celui d’Herbert Spencer. Spencer, dont les références en biologie étaient Lamarck et Von Baer et non Darwin, emprunte à ce dernier le concept de sélection naturelle, qu’il renomme « survie des plus aptes ». Il déclare que la société doit suivre la loi de perfectionnement continu et spontané qui gouverne la nature : l’élimination automatique des moins aptes.

Francis Galton, dans les années 1860, fait comme si la théorie de Darwin favorisait l’eugénisme. Comment en est-il arrivé à cette conclusion ?

Galton part de prémisses opposées à celles de Spencer. Pour lui, la sélection naturelle n’a déjà plus aucune chance de pouvoir travailler à l’amélioration biologique du groupe social, dès lors que la « civilisation » protège tous ceux qui souffrent d’un déficit naturel transmissible, propre selon lui à aggraver une « dégénérescence » qu’il juge inévitable. Tandis que Spencer défend le principe de la non-assistance aux faibles et recommande simplement de laisser agir la sélection naturelle, Galton préconise des mesures de sélection artificielle visant à l’exclusion reproductive des individus frappés d’infériorité. Les Etats-Unis dès les premières années du XXe siècle, puis certains pays d’Europe du Nord et enfin l’Allemagne nazie mettront en oeuvre une échelle de mesures répondant à cette injonction.

Darwin s’opposait au racisme et à l’esclavage - il eut même, pendant son voyage, une courte brouille à ce sujet avec Robert FitzRoy, le capitaine du Beagle. Comment a-t-on pu lui prêter de telles idées ?

Dans l’Angleterre qui accueille ’L’Origine des espèces’, de nombreux groupes d’intérêts sont prêts à absorber et à restituer la théorie darwinienne en la remaniant suivant leur propre système d’auto-légitimation. On a immédiatement voulu faire de Darwin le père des théories sociologiques inégalitaires, le fondateur du « racisme scientifique », un partisan de l’extinction des peuples indigènes dans la confrontation avec les civilisations blanches, le justificateur de l’impérialisme victorien et d’une domination coloniale qu’il aurait légitimée dans sa brutalité. Mais Darwin, fidèle à l’abolitionnisme de ses aïeux, s’est engagé personnellement contre le racisme (à l’intérieur de l’Ethnological Society), et contre l’esclavage. (1)

Comment de telles interprétations ont-elles pu voir le jour, alors même que Darwin n’avait pas donné sa propre opinion sur ces sujets ?

La confusion trop souvent pratiquée entre Darwin et ses utilisations spencériennes ou galtoniennes a été favorisée par la longue période de « silence sur l’homme » qui s’étend chez lui de 1859 à 1871. Darwin ne s’exprimera en effet sur l’homme et les sociétés humaines, ainsi que sur la morale et la civilisation, qu’en 1871 dans ’La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe’. C’est dans ce livre, et nulle part ailleurs, qu’il convient de chercher cette « vérité sur l’homme » que l’on a voulu prématurément déduire d’ouvrages dans lesquels le sujet n’est pas abordé.

Dans ’La Filiation de l’homme’, Darwin étend expressément sa théorie de l’évolution à l’espèce humaine. S’agit-il d’introduire dans l’interprétation de la civilisation humaine la notion de triomphe du plus apte ?

En 1871, Darwin développe un argument capital : la sélection naturelle, dans son histoire évolutive, sélectionne non seulement des variations organiques présentant un avantage adaptatif, mais aussi des instincts. Parmi ces instincts avantageux, ceux que Darwin nomme les « instincts sociaux » ont été tout particulièrement retenus et développés, ainsi que le prouvent le triomphe universel du mode de vie social au sein de l’humanité et la tendancielle hégémonie des peuples « civilisés ».

Est-ce pour lui le lieu d’opérer ce que vous nommez sa « seconde révolution » ?

Dans l’état de « civilisation », résultat complexe d’un accroissement de la rationalité, de l’emprise grandissante du sentiment de « sympathie » et des différentes formes morales et institutionnelles de l’altruisme, on assiste à un renversement de plus en plus accentué des conduites individuelles et sociales par rapport à ce que serait la poursuite pure et simple du fonctionnement sélectif antérieur. Au lieu de l’élimination des moins aptes apparaît le devoir d’assistance qui met en oeuvre de multiples démarches de secours et de réhabilitation. Par la voie des instincts sociaux, la sélection naturelle a ainsi sélectionné son contraire, soit : un ensemble de comportements sociaux anti-éliminatoires, ainsi qu’une éthique anti-sélectionniste traduite en principes, en règles de conduite et en lois. Ainsi fonctionne chez Darwin ce que j’ai nommé l’effet réversif de l’évolution. En sélectionnant les instincts sociaux et leurs indissociables conséquences affectives et rationnelles, la sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s’oppose à la sélection naturelle. Ainsi s’explique, en termes exclusivement naturalistes, la naissance de la morale, et de l’avantage désormais social qu’elle engendre, et qu’elle étend.

Darwin semble donc particulièrement intéressé par la solidarité et l’altruisme. N’est-il pas conduit à attribuer également ces caractéristiques aux autres espèces que l’homme ?

Bien entendu. De même que l’espèce humaine n’a pas le privilège de l’instinct social, elle n’a pas inventé l’altruisme ni le sacrifice de soi, qui apparaissent d’une façon primordiale dans les comportements du mâle amoureux ou des femelles maternantes chez de nombreux animaux supérieurs. Darwin parle même d’héroïsme pour décrire des conduites de secours chez les grands singes. Cela continue à nous apprendre que le comportement « moral » a des racines profondes dans l’histoire évolutive.

N’a-t-on pas, depuis, taxé Charles Darwin d’un anthropomorphisme incontrôlé ?

Le reproche « d’anthropomorphisme » adressé à Darwin, usant par exemple du terme de « beauté » pour qualifier l’accentuation de certains caractères sexuels secondaires mâles, est évidemment lié à l’idée que seul l’Homme est émotionnellement et intellectuellement capable d’apprécier cette culmination particulière d’une qualité sensible. On perçoit la naïveté de ce grief en même temps que l’on comprend sa racine inconsciemment théologique. Selon Darwin, l’Homme n’est doté ab origine d’aucun privilège de nature, mais a porté à un degré inédit certaines qualités comme la sociabilité, l’intelligence et la sympathie. Il existe donc nécessairement au sentiment humain de la beauté, un antécédent animal dont une trace éclatante se retrouve couramment chez les mammifères et les oiseaux. Darwin fera de même pour tous les autres traits comportementaux, facultés ou qualités que les théologiens ou leurs interprètes naturalistes ont voulu réserver strictement à l’Homme : l’intelligence rationnelle, la conscience morale, voire les sentiments religieux.

Les dérives issues de la pensée darwinienne ne semblent pas avoir de prise en France aujourd’hui, démontées par des scientifiques soucieux de rectifier les choses. Le débat est-il dépassé ?

Permettez-moi de n’être pas aussi triomphaliste. Pour avoir passé plus de vingt-cinq ans à expliquer que Darwin était opposé aux dérives de ses épigones, et que la logique de son anthropologie construisait un rempart contre toute exploitation de sa pensée globale, je crois pouvoir affirmer que la tentation de la réduction à la « loi du plus fort », puis de l’application ainsi « simplifiée » de la théorie sélective au domaine social reviendra saisir périodiquement tel ou tel vulgarisateur de la « sociobiologie » tirant ses ressources de ce genre de rengaine. La force du concept d’effet réversif de l’évolution est toujours combattue par un petit nombre, et j’assiste encore parfois sur Internet ou dans la presse aux derniers hoquets de cette dénégation théorique perpétuellement agonisante, mais qui, n’étant jamais entièrement éteinte, et pariant sur la vraisemblance plutôt que sur l’évidence, est toujours prête à entretenir des confusions anciennes qui ont été longtemps favorables au système qui les a engendrées.

(1) Voir son ’Voyage d’un naturaliste autour du monde’ sur le sort inhumain réservé à des esclaves noirs parfois séparés de leur famille. Voir également ses lettres à Asa Gray sur le « scandale » de l’esclavage des Noirs dans les Etats cotonniers du sud des Etats-Unis.

Propos recueillis par Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Avril 2009


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