A propos des limites de la fraternisation - G Achcar

lundi 14 novembre 2016
par  Amitié entre les peuples
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A propos des limites de la fraternisation - G Achcar

Gilbert Achcar aborde la question des alliances au sein du marxisme révolutionnaire dans son point 8 (que nous reprenons ci-dessous) de son texte de réflexion d’ensemble dont nous recommandons la lecture complète : « Marxistes et religion, hier et aujourd’hui » par Gilbert Achcar | NPA
( https://npa2009.org/content/marxistes-et-religion-hier-et-aujourd’hui-par-gilbert-achcar )

Notre position finale est différente car G Achcar nous semble sous-estimer l’importance du contenu réactionnaire de l’intégrisme musulman ainsi que de son emprise. Mais commençons par citer l’auteur en son point 8.

8. Les intégristes islamiques peuvent être des alliés objectifs et circonstanciels dans un combat déterminé, mené par des marxistes. Il s’agit toutefois d’une alliance contre-nature, forcée par les circonstances. Les règles qui s’appliquent à des alliances beaucoup plus naturelles, comme celles qui furent pratiquées dans la lutte contre le tsarisme en Russie, sont ici à respecter à plus forte raison, et de façon plus stricte encore.

Ces règles ont été clairement définies par les marxistes russes au début du XXe siècle. Dans sa Préface de janvier 1905 à la brochure Avant le 9 janvier de Trotsky, Parvus les résumait ainsi :

« Pour faire simple, en cas de lutte commune avec des alliés d’occasion, on peut suivre les points suivants : 1) Ne pas mélanger les organisations. Marcher séparément, mais frapper ensemble. 2) Ne pas renoncer à ses propres revendications politiques. 3) Ne pas cacher les divergences d’intérêt. 4) Suivre son allié comme on file un ennemi. 5) Se soucier plus d’utiliser la situation créée par la lutte que de préserver un allié. »

« Parvus a mille fois raison » écrivit Lénine dans un article d’avril 1905, publié dans le journal Vperiod, en soulignant « la condition absolue (rappelée fort à propos) de ne pas confondre les organisations, de marcher séparément et de frapper ensemble, de ne pas dissimuler la diversité des intérêts, de surveiller son allié comme un ennemi, etc. ». Le dirigeant bolchevique énumérera maintes fois ces conditions au fil des ans.

Les mêmes principes furent défendus inlassablement par Trotsky. Dans L’Internationale communiste après Lénine (1928), polémiquant au sujet des alliances avec le Kuomintang chinois, il écrivit les phrases suivantes, particulièrement adaptées au sujet dont il est ici question :

« Depuis longtemps, on a dit que des ententes strictement pratiques, qui ne nous lient en aucune façon et ne nous créent aucune obligation politique, peuvent, si cela est avantageux au moment considéré, être conclues avec le diable même. Mais il serait absurde d’exiger en même temps qu’à cette occasion le diable se convertisse totalement au christianisme, et qu’il se serve de ses cornes [...] pour des oeuvres pieuses. En posant de telles conditions, nous agirions déjà, au fond, comme les avocats du diable, et lui demanderions de devenir ses parrains. »

Nombre de trotskystes font exactement l’inverse de ce que préconisait Trotsky, dans leur rapport avec des organisations intégristes islamiques. Non pas en France, où les trotskystes, dans leur majorité, tordent plutôt le bâton dans l’autre sens, comme il a été déjà expliqué, mais de l’autre côté de la Manche, en Grande-Bretagne.

L’extrême gauche britannique a le mérite d’avoir fait preuve d’une bien plus grande ouverture aux populations musulmanes que l’extrême gauche française. Elle a mené, contre les guerres d’Afghanistan et d’Irak, auxquelles a participé le gouvernement de son pays, de formidables mobilisations avec la participation massive de personnes issues de l’immigration musulmane. Dans le mouvement antiguerre, elle est même allée jusqu’à s’allier à une organisation musulmane d’inspiration intégriste, la Muslim Association of Britain (MAB), émanation britannique du principal mouvement intégriste islamique « modéré » du Moyen-Orient, le Mouvement des Frères musulmans (représenté dans les parlements de certains pays).

Rien de répréhensible, en principe, àune telle alliance pour des objectifs bien délimités, à condition de respecter strictement les règles énoncées ci-dessus. Le problème commence cependant avec le traitement en allié privilégié de cette organisation particulière, qui est loin d’être représentative de la grande masse des musulmans de Grande-Bretagne. Plus généralement, les trotskystes britanniques ont eu tendance, à l’occasion de leur alliance avec la MAB dans le mouvement antiguerre, à faire l’opposé de ce qui est énoncé ci-dessus, c’est-à-dire : 1) mélanger les bannières et les pancartes, au propre comme au figuré ; 2) minimiser l’importance des éléments de leur identité politique susceptibles de gêner les alliés intégristes du jour ; et enfin 3) traiter ces alliés de circonstance comme s’il s’agissait d’alliés stratégiques, en rebaptisant « anti-impérialistes » ceux dont la vision du monde correspond beaucoup plus au choc des civilisations qu’à la lutte des classes.

9. Ce point de Gilbert Achcar précise plus encore la dérive de cette composante du marxisme britannique.

- Notre position : Amitie-entre-les-peuples.org

Aujourd’hui il importe de ne pas cacher la critique de l’idéologie réactionnaire des intégristes religieux, notamment celui des intégristes musulmans y compris ceux pauvres (par exemple la violence sexoséparatiste des frères contre les « mauvaises soeurs » musulmanes non voilées ). Mais cela n’empêche pas de lutter contre la pauvreté, de lutter pour l’accès à l’emploi privé et public, pour l’implantation des services publics dans les quartiers défavorisés et délaissés de la République qui doit travailler à appliquer Liberté, Egalité, Laïcité.

Nous pouvons fraterniser avec les croyants progressistes de toute religion qui acceptent ces principes républicains. La laïcité est aussi un principe politique important en plus de Liberté et Egalité explique Nadia Geerts. La fraternité est une valeur et non un principe.

Christian DELARUE