Altermondialisme et antiracisme vs islamisme radical et intégrismes religieux . C Delarue

lundi 10 juillet 2017
par  Amitié entre les peuples
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Altermondialisme et antiracisme vs islamisme radical et intégrismes religieux .

Christian Delarue.

Secrétaire Général du CADTM, ex membre du bureau exécutif et du Conseil d’Administration du MRAP, membre du groupe « culture et société » du Conseil scientifique d’ATTAC, membre du Conseil d’Orientation de la Fondation Copernic.

Il s’agit de la contribution proche de celle définitive publiée dans le livre « URGENCE ANTIRACISTE - Pour une démocratie inclusive », ouvrage collectif coordonné par Martine Boudet à paraître en mars 2017.

Note : Le volet djihadisme, initialement destiné à être traité par un autre contributeur - qui s’est abstenu -, a finalement été rajouté à la version initiale de ce texte qui ne portait que contre les intégrismes religieux. La partie intégrisme religieux a donc été réduite pour respecter le format. Cette version fait encore débat au sein des composantes associatives antiracistes sollicitées pour l’ouvrage et n’est donc pas la dernière. Notamment, la liste des auteurs critiques, exposée en fin de contribution, va être supprimée bien qu’ayant été vérifiée, auteur par auteur. Le titre peut être modifié.

NB Le texte initial rédigé pour ce livre est : « Que faire des intégrismes religieux ? » Christian Delarue sur ce site sous :
http://amitie-entre-les-peuples.org/Que-faire-des-integrismes-religieux-

CD


Terrorisme : impérialisme, dictatures compradores et djihadisme conjugués

Depuis les attentats perpétrés contre les tours de Manhattan en 2001 au compte des Talibans, le monde vit les soubresauts d’une guerre entre une forme de terrorisme prétendûment islamique et des armées et polices du monde arabe et occidental. Aux Talibans d’Al Qaïda défaits par la guerre menée par les USA et ses alliés occidentaux en Afghanistan, s’ajoute l’Etat islamique (Daesh) basé quant à lui en Syrie et en Irak. Cela sur les décombres de l’Etat de ce pays qui a subi une guerre impérialiste –sur le prétexte fallacieux de la détention par la dictature de Saddam Hussein d’armes à diffusion massive- dont la finalité était en fait l’affirmation d’un monde unipolaire à dominante étatsunienne et la captation des réserves pétrolières.

Au Maghreb et en Afrique subsaharienne, des forces armées ont, au nom de l’Islam, de la même manière détruit des bases étatiques et des patrimoines culturels en semant la mort et la terreur parmi les populations majoritairement musulmanes : le Groupe islamiste armé (GIA) en Algérie, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Etat islamique en Libye, Ansar Edine au Mali, Boko Haram au Nigéria et au Tchad, Séléka en Centrafrique…..

Le 7 octobre 2001, il y a 15 ans, avait lieu la première frappe américaine en Afghanistan, dans le cadre de ce que George W. Bush avait qualifié de « guerre contre le terrorisme », expression qui a depuis été reprise par de nombreux dirigeants occidentaux. Alors que de nouveaux groupes terroristes sont apparus dans l’intervalle et que le monde occidental a été frappé par des attentats meurtriers, le bilan de cette guerre contre le terrorisme est globalement négatif. C’est un échec stratégique.

Le djihadisme, courant obscurantiste et fascisant, apparaît en fait comme la résultante conjuguée de la prédation à la fois impérialiste qui s’appuie sur les dictatures compradores et des difficultés des peuples arabophones ou musulmans à démocratiser et laïciser leurs Etats dans ce contexte. En Afrique subsaharienne, au Mali, en Centrafrique, l’armée française intervient pour maintenir un minimum d’appareil d’Etat qui soit la caution de la prédation néo-coloniale.

En deux décennies, des attentats menés par les différentes forces djihadistes (GIA, Al Qaïda/Talibans, Daesh….) ont fait des milliers de morts dans les pays occidentaux : attentats de Madrid, de Londres, de Paris (au siège de Charlie Hebdo en janvier 2016 et au Bataclan en novembre de la même année), de Bruxelles……Dans les banlieues des métropoles occidentales, qui subissent les effets du chômage et de la xénophobie, une minorité est sujette à ce courant qui utilise les rouages de l’économie parallèle et informelle (trafic de drogues…) et organise le départ de jeunes vers les pays en guerre comme la Syrie. Le radicalisme islamiste constitue de fait une diversion idéologique inquiétante pour l’avenir de la jeunesse des quartiers populaires. Sans oublier que la grande majorité s’en tient à distance, soumise alors à la fois à ces attaques et aux agressions islamophobes grandissantes.
 
Le djihadisme constitue donc un phénomène géopolitique de grande ampleur, dont les médias dominants font régulièrement la chronique sous l’angle sécuritaire et victimaire, et dont les politiques font un exutoire privilégié, celui de la « barbarie » à laquelle s’opposerait la « civilisation des Lumières ». Les extrêmes-droites européennes font de cette problématique leur fonds de commerce privilégié, spéculant sur la part d’immigrés ou de migrants qui soient des terroristes en puissance ou réels. L’objectif du FN est de récupérer l’héritage de la laïcité à la française, au nom du courant ethno-nationaliste qu’il veut diriger.

Autant dire que les peuples et communautés arabophones et musulmans sont victimes à un double titre, d’abord par l’imposition de guerres meurtrières dans leurs pays et par celle d’un racisme spécifique et croissant, qui en France s’attaque à un supposé communautarisme musulman voire à un ennemi de l’intérieur. Les musulmans sont aussi victimes d’autres musulmans défendant des dogmes archaïques et surtout très intolérants sur le respect de ces derniers au sein de la « communauté ».

Stratégie antiraciste et altermondialiste

Au vu de la prolifération de ce racisme spécifique, l’islamophobie, des mouvances antiracistes ont justement choisi de défendre l’intégrité des peuples et communautés de référence. Considérant que, dans le rapport des forces mondialisé, les forces inter-impérialistes ont une capacité de nuisance largement supérieure, quoique masquée sous les atours des Etats et des institutions. Considérant qu’il existe une forme de pacte objectif tout du moins d’une convergence d’intérêts (entre la famille Ben Laden et la dynastie des Bush par exemple en 2001), et d’une complaisance de pays occidentaux à l’égard de plaques tournantes comme l’Arabie saoudite et le Qatar et l’Arabie saoudite. Et que dans les faits, existent différentes formes de terrorisme (d’état et en dehors du système institutionnel et de la « communauté internationale »), qui alimentent le dialogue de sourds à l’échelle internationale, masquent et freinent les objectifs de démocratisation des peuples.

Ainsi, il est à prévoir que Daesh sera vaincu pendant que les Etats occidentaux, sous la houlette de l’oligarchie politico-financière, auront durablement renforcé leur appareil répressif, dont les mouvements sociaux, les migrants, les jeunes des quartiers populaires …..font les frais d’une répression devenue souvent aveugle. A l’ombre de ces politiques autoritaires-sécuritaires, campe une extrême-droite qui conquiert progressivement les pouvoirs d’Etat (voir l’élection de D Trump aux USA) et se coalise à l’échelle internationale, comme le montre la rencontre de Coblence.

Dans ce nouvel ordre mondial en gestation, il est stratégiquement important d’adopter une démarche équilibrée, de juste milieu. Une priorité est de soutenir le combat mené de l’intérieur des peuples et communautés arabophones, de leurs élites progressistes, pour sauvegarder leur intégrité, par une ferme délimitation des frontières existant entre communauté musulmane et terrorisme djihadiste. Ce débat interne au camp progressiste permet par ailleurs de mieux connaître les spécificités et nuances politico-culturelles du monde musulman : quel est l’arsenal des lois misogynes et anti-démocratiques qui sont maintenues au nom de l’Islam dans les pays arabo-musulmans ? Salafisme, frères musulmans…. En quoi ces catégories politico-religieuses participent–elles du camp réactionnaire, sans être pour autant à ranger dans le fascisme djihadiste ? Sur quelles forces progressistes et altermondialistes compter pour sortir de l’ère belliciste-djihadiste et contribuer au regain pacifique des « printemps arabes et africains » ? Ce sont autant de problématiques qui intéressent un antiracisme adapté à la nouvelle donne géopolitique et en amont géoculturelle. En France, il s’agit à la fois de combattre sur le terrain des idées le radicalisme islamiste – comme diversion idéologique nuisible, mortifère- et de revendiquer la tradition d’une laïcité ouverte à l’égard de l’expression religieuse des citoyen-ne-s de confession musulmane.

La religion comme ciment idéologico-culturel intercommunautaire

Si l’Islam s’invite dans le débat public mondialisé, c’est qu’il constitue avec la langue arabe un ciment culturel qui fédère les peuples et communautés arabophones à travers l’histoire. Les mobilisations des peuples des années 2010, influencées par les mouvements sociaux occidentaux et laïques, ont constitué également un phénomène panarabe mais relativement circonscrit dans le temps et voué à un coup d’arrêt voire à un échec tragique pour la plupart des pays comme en Egypte, au Yémen et en Syrie. Dans plusieurs d’entre eux (Tunisie, Maroc, Égypte), les élections qui ont suivi les révolutions ou les mouvements de contestation ont été remportées par des partis islamistes. Conjugué au renforcement des groupes djihadistes, cela conduit des commentateurs à juger qu’au « printemps arabe » a succédé un « hiver islamiste ». A l’image des populismes occidentaux, l’intégrisme islamiste apparaît alors comme une valeur-refuge en période d’adversité socio-politique.

L’intégrisme islamiste milite pour un hyperpatriarcat. Il s’adosse aux juridictions et traditions populaires misogynes et féodales, inspirées par une interprétation rétrograde du Coran : maintien sauf exceptions d’un statut personnel infériorisant pour les femmes, des institutions de la polygamie et de la répudiation (des épouses), de la tradition des mutilations sexuelles dans les pays musulmans d’Afrique subsaharienne et en Egypte (pratiques antérieures à l’islam mais maintenues), application de la Charia dans certains pays, imposition vestimentaires (port du voile, jupe longue - « hypertextile ») et maintien dans la sphère privée et domestique (sexoséparatisme), banalisation du viol. …Dernièrement en Tunisie, qui est un modèle de la laïcité dans le monde arabe, une jeune adolescente fut contrainte à épouser son violeur (qui l’a mise enceinte). Une pétition demande la suppression du point sur la Constitution sur la légalité de cette pratique. Ceci témoigne d’une véritable régression. Plus l’intégrisme progresse, plus les droits de la femme rétrécissent.

Dans le concert des nations dites modernes, l’intégrisme islamique a constitué un recours idéologique dès le 19e siècle. Une forme de nationalisme religieux qui consiste à revendiquer des fondamentaux culturels, une identité religieuse, face aux systèmes de valeurs occidentaux importés brutalement via les colonisations et les relations impérialistes : matérialisme, athéisme, christianisme, socialisme…. Pour l’islamologue Bruno Etienne, « l’islamisme », qu’il est également possible d’appeler « islamisme radical », peut se définir comme l’« utilisation politique de thèmes musulmans mobilisés en réaction à l’« occidentalisation » considérée comme agressive à l’égard de l’identité arabo-musulmane », cette réaction étant « perçue comme une protestation antimoderne » par ceux qui ne suivent pas cette idéologie.

Ainsi, le salafisme (en arabe : السلفية) est un mouvement religieux de l’islam sunnite, prônant un retour aux pratiques en vigueur dans la communauté musulmane à l’époque du prophète Mahomet et de ses premiers disciples — connus comme les pieux ancêtres (salaf) — et la rééducation morale de la communauté musulmane.

L’une de ses branches est le « salafisme djihadiste » (al-salafiyya al-jihadiyya), ou « salafisme révolutionnaire » qui prône, lui, une action armée pour imposer l’islam purifié des origines. On retrouve dans cette mouvance des groupes tels qu’Al-Qaida (basé en Afghanistan), l’Etat islamique ou Daesh (basé en Syrie) ou encore le Front Al Nosra (qui évolue dans le sillage d’Al Qaïda en Irak et en Syrie). En Afrique, les mouvances djihadistes sont le Front islamique du salut (FIS), parti dissous en Algérie en 1992 Ansar Eddine au Mali, Boko Haram au Nigéria,

Le Wahhabisme est en général considéré comme une mouvance ou un synonyme du salafisme. C’est la forme officielle de l’islam sunnite au XXIe siècle en Arabie saoudite, bien que les intéressés récusent ce terme : selon la doctrine wahhabite, il n’y a qu’une seule interprétation possible des textes religieux et le pluralisme islamique n’existe pas. Les mouvements islamo-nationalistes, tels les Frères musulmans d’origine égyptienne sont aussi parfois appelés « néo-salafistes », mais sont le plus souvent qualifiés d’islamistes.
Dans l’usage contemporain, le « wahhabisme » et le « salafisme » sont souvent considérés comme des termes synonymes pour designer des mouvements d’origines différentes ayant fusionné depuis les années 1960.

Laïcité le recours républicain

Si nous nous posons aujourd’hui en France la question de la laïcité, c’est parce qu’il y a le constat d’une régression, le retour d’une vision primitive de la société qui tend à exclure les femmes de l’espace public (en France, les femmes dans certains quartiers n’osent plus s’habiller comme elles le désirent, ne peuvent plus aller au café) et donc un conflit entre cette vision religieuse et les lois de la République. Il reste à mesurer le degré de régression chez des jeunes filles françaises d’origine arabo-musulmane (elles ne parlent plus de carrières, d’égalité, de projets d’avenir), et chez d’autres, la soif d’une liberté qui devient de plus en plus menacée , l’ampleur de la menace qui pèse non seulement sur les femmes, mais sur toute la société. Ne pas tendre la main à une femme, lui interdire l’accès à certains lieux (cafés, cinémas...) relève d’un mépris pour le féminin et participe d’une conception archaïque et primitive qui règne depuis 14 siècles sur le monde arabe et musulman qui n’a pu forger une conception laïque et moderne de la société. C’est cette conception archaïque qui nourrit aujourd’hui la radicalisation.

Le combat des musulmans progressistes

L’islam est critiqué de l’extérieur, comme toute religion, et selon diverses approches. Les caricatures du prophète, publiées au Danemark et reprises dans Charly Hebdo ont mis le feu aux poudres. Sans tomber dans l’écueil de la provocation sur un sujet aussi sensible, il est de bon ton de préserver la liberté d’expression, acquis de générations de citoyens et de militants. Dans la mesure également où il existe une critique interne, produite par des musulmans, contre les dérives de leur propre religion. Leur objectif est double, contribuer à réformer l’islam comme l’a été le christianisme par exemple, et à laïciser les sociétés et communautés musulmanes.
Distinguons entre les académiques (ceux qui détiennent une autorité académique) et les anciens islamistes (qui détiennent l’autorité de l’expérience et du vécu).

1) Dans la première catégorie, Abdenour Bidar représente la nouvelle génération de musulmans lettrés et progressistes. Son combat porte tant sur la réforme de l’Islam condition de l’éradication de l’obscurantisme djihadiste (Un Islam pour notre temps, 2004 ; L’islam sans soumission, 2008 ; Lettre ouverte au monde musulman, 2015 ) que sur l’évolution des sociétés occidentales soumises aux lois néo-libérales au contact des valeurs fraternitaires portées par les populations musulmanes et immigrées (Plaidoyer pour la fraternité, 2015 ; Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde, 2016). 
On trouve d’autres universitaires et écrivains :
- Rachid Benzine et son livre : « Les nouveaux penseurs de l’islam » dont lequel, lui-même, propose les approches progressistes de n’autres intellectuels et académiciens dans le monde arabo-musulman comme : Abdul Karim Soroush ; Mohammed Arkoun ; Fazlur Rahman ; Amin al-Khûli ; Muhammad Khalafallah ; Nasr Hamid Abû Zayd ; Abdelmajid Charfi ; Farid Esack ;

- Abdou Filali-Ansary et son livre : « Réformer l’islam ? ». Là aussi, il est question de présenter de nombreux projets intellectuels et académiques progressistes qui tentent d’opérer cette réforme nécessaire de l’islam. Vous trouverez des noms occidentaux comme des noms arabo-musulmans comme : Ali Abderraziq ; Burhan Ghalioun ; Mohammed Abed Jabri ; Aziz Al-Azmeh ; Mohamed Talbi ; Mohammed Chahrour ; Mohamed Charfi … ;

- L’égyptien Ahmed Subhy Mansour et ses travaux sur la critique des textes (notamment des Hadiths) et l’histoire des textes ;

2) Dans la deuxième catégorie, celle d’anciens islamistes activistes, vous pouvez citer :

- Les livres de l’ex-frère égyptien, ancien cadre de la confrérie en Egypte, Sarwat Al-Kharabawi : « Le secret du temple » et « Le cœur des Frères : Les tribunaux d’inquisition de la confrérie » ;
- Le livre de l’ex-frère français, Farid Abdelkrim : « Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste » ;
- Enfin citons le livre de Mohamed Louizi : « Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans » … ;