Travail, capitalisme et migration sur les îles grecques – un carnet de voyage. M Karbowska

dimanche 30 mai 2010
par  Amitié entre les peuples
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Travail, capitalisme et migration sur les îles grecques – un carnet de voyage

Monika Karbowska

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Militante féministe altermondialiste européenne.

Les raisons du voyage

J’ai rencontré la Grèce il y a 10 ans, en 1997, exactement lorsque mon ancienne collègue de la Sorbonne, Helena, m’avait invité chez elle à Athènes pour me remercier de l’aide que je lui avais apporté lorsque nous faisions notre diplôme d’histoire des relations internationales. J’étais tombée amoureuse devant la beauté de la mer au Cap Sounion et depuis je suis retournée en Grèce 10 fois, pour le tourisme ainsi que l’année dernière pour le Forum Social Européen. J’ai ainsi rencontré la Grèce du tourisme, des îles chargées de beauté et d’un prestigieux passé. La Grèce est également devenue pour moi le synonyme de l’apprentissage d’une langue, d’une culture riche et intéressante ainsi que d’une lourde histoire sociale et politique contemporaine.

Cette année j’ai décidée de rencontrer la Grèce du monde du travail, et malgré le fait que je connaissais l’existence d’un envers du décor touristique, j’étais loin de m’imaginer l’extrême violence des relations humaines d’une société complètement obnubilée par les valeurs ultralibérales de pouvoir, d’argent et de consommation. En effet, la Grèce a gardé en Europe son image de pays ou le niveau de vie est certes moins élevé qu’en Europe occidentale, mais cet état de fait serait largement compensé par une qualité de vie et de relations humaines sans équivalent ailleurs. En cherchant du travail et en travaillant j’ai rencontré une Grèce ou la société est complètement déconstruite, composée d’individus luttant chacun contre les autres pour l’argent et enfermée dans un nationalisme ombrageux hostile à tout ce que des immigrés, qu’ils soient issus de l’est, de l’ouest ou du sud, pourraient apporter.

L’immigration saisonnière, dont je connaissais l’existence et l’ampleur, m’a cependant frappée par le rôle qu’elle joue dans la construction d’une importante classe de petits propriétaire privés qui d’ailleurs forment actuellement, après avoir profité des largesses de la politique protectrice du Pasok des 20 dernières années, l’armature sociale et politique de la Nea Demokratia. Ces petits propriétaires ne vivent pas tous du tourisme, mais forment cette classe d’entrepreneurs du secteur des services travaillant pour la grande bourgeoisie. Dans le tourisme, ils sont propriétaires de restaurants, d’hôtels, d’agences de tourisme, de bateaux et de cars, de camions de livraisons, de magasins et de petites unités de production agroalimentaire. Maintenant je sais, et ce texte va vous en apporter la preuve, que cette petite bourgeoisie nombreuse, agressive et sûre de son bon droit ne pourrait se maintenir sans l’existence et le travail d’une classe de main d’œuvre bon marché complètement esclavagisée issue principalement des pays de l’est de l’Europe, appartenant ou non à l’Union Européenne.

Les négociations avec TUI

Pour avoir rencontré les dernières années de nombreux Polonais, Russes, Tchèques et Ukrainiens travaillant en Crète, dans les Cyclades et dans le Dodécanèse par le biais des fameuses agences de travail siégeant à Athènes, je savais qu’il ne devrait pas être très difficile de trouver du travail en Grèce pour la saison touristique. Je venais justement de négocier avec la grande agence de tourisme allemande TUI qui me proposait un emploi sur la magnifique île de Santorini. Je voulais venir travailler à Santorini, mais au mois de mai, vue de France, la proposition de 600 Euros net par mois avec des commissions sur des ventes d’excursions en bateau dans l’île ne semblaient pas si alléchante, même sortie de la garantie d’un vraie contrat de travail grec valable en France pour mon assurance chômage. J’ai donc demandé une chambre, des repas et un jour de repos et suite à mes demandes formulées gentiment, le responsable grec de TUI ne m’a plus donné aucune nouvelle. Par la suite j’ai su qu’il a pris à ma place une Anglaise qui probablement ne chipotait pas sur les conditions de travail et pour laquelle le niveau du salaire, misérable vu de France, paraissait tout à fait correct. J’ai su par la suite que c’était une offre tout à fait normale pour un travail effectué par un Grec ou un Occidental. Le coût de la vie étant sensiblement le même en Grèce qu’en France depuis l’Euro, je ne m’attendait certes pas à faire fortune avec mon job en Grèce, mais je me demandais néanmoins comment font les gens pour joindre les deux bouts avec pareils salaires et des loyers de 300 Euros minimum, le tickets d’autobus presque aussi cher qu’à Paris, 1,20 Euros, tandis que le prix d’un repas ne descend plus au dessous de 12 Euros dans n’importe qu’elle taverne minable. Je n’étais pas encore au bout de mes surprises.

Amorgos

Je suis donc arrivée d’abord à Amorgos et j’ai immédiatement annoncé aux amis que j’y connaissais, ainsi qu’aux nouvelles connaissances, que je n’étais pas tellement venue pour le tourisme que pour trouver un travail. Dans les deux jours qui ont suivi mon arrivée mon logeur me parla d’un supermarché du coin qui « cherche du monde » et je me suis retrouvée pour un entretien dans une petite pièce sombre servant d’arrière salle au plus grand supermarché de Katapola. Le propriétaire en personne faisait travailler une Ukrainienne à la caisse et des travailleurs grecs issus de sa famille dans la livraison. Il cherchait « une femme », me précisa-t-il, « parce que ranger et nettoyer est un travail de femme », et il s’est plaint que la « kopela » précédente n’était pas douée pour le travail féminin et qu’elle a laissé le magasin dans un état épouvantable. Effectivement, le désordre régnant dans les rayons n’invitait pas à la visite et d’ailleurs je n’étais jamais venue acheter ici. Lorsque j’ai entendu les conditions de travail, 30 Euros par jour pour 14 heures de travail, de 7h à 21h, sans dimanche ni autre jour de repos, avec une pause à prendre obligatoirement dans le magasin sombre sous la climatisation sans jamais voir la lumière du jour, je me suis demandé s’il existe en Grèce un code du travail, une journée normale de 8h, une obligation de repos, toutes conditions nécessaire garanties par le BIT et logiquement contenues dans les directives anti-discrimination de l’Union Européenne. Pour qui me prenait donc cet homme, alors que la chambre à louer ne descendait pas sous 30 Euros par jour et qu’on ne pouvait rien acheter à manger au dessous de 20 Euros à Amorgos ? Je n’ai rien dit devant l’assurance stupéfiante du bonhomme d’être dans son bon droit, mais même ma logeuse a hoché la tête lorsque je lui ai parlé de la proposition et a conclut rapidement que « 30 Euros, c’est trop peu ». Son mari, un petit notable de l’île assis entre le pope et le maire du village aux fêtes des Katomeria le 24 juillet, a cependant encore une fois tenté de me trouver une place, convaincu en toute bonne foi de faire mon bonheur d’ailleurs.

La folie du « Grand Bleu »

Le lendemain au camping où j’habitais m’attendait un message : le célèbre café de l’île « le Grand bleu » me proposait un emploi. Dans café se trouvant dans le port avait logé dans les années 80 l’équipe de Luc Besson, qui avait tourné son film « le Grand Bleu » dans cette île alors oubliée du monde et avait assuré ainsi la notoriété et le début du développement touristique. Autant dire que travailler au Grand Bleu est déjà considéré à Katapola comme un honneur, les habitants se souvenant d’ailleurs toujours du tournage comme d’un événement historique important pour leur communauté. Je me suis donc rapidement retrouvé en face d’un homme avenant d’une 50 années parlant parfaitement le Français qui me précisa que sa femme était Française, qu’elle s’occupait du nouvel hôtel dépendant du café et que ce serait elle qui me présenterait le travail. En passant devant l’hôtel j’avais déjà remarqué la serveuse, une toute jeune fille très blonde qui y restait du matin au soir, de 9 heures du matin à 2h de la nuit. Elle n’était pas Polonaise, mais Slovaque, les Polonais que j’ai vus s’occupant par famille entière d’un autre hôtel juste à coté. J’ai évidemment vu beaucoup d’autres serveuses blondes, intimidées et parlant uniquement Anglais sous l’œil soupçonneux du patron. J’ai appris ainsi à éviter ce genre d’endroit et à n’aller que dans les établissements qui embauchaient des Grecs, en espérant ainsi ne pas alimenter la manne des agences et des patrons esclavagistes. La femme du patron s’avéra rapidement être une Grecque pure souche du Nord, le patron ne m’ayant raconté ce bobard que pour m’appâter pour le boulot. C’était une femme complètement folle et plongée jusqu’au cou dans la violence d’un patronat patriarcal et ultralibéral. Le travail en question consistait à nettoyer tous les jours 9 chambres d’hôtel destinées à des « gens riches et influents » - précisa-t-elle « des journalistes, des avocats et des médecins d’Athènes qui viennent ici pour la tranquillité. Les chambres doivent être impeccables, comme dans un hôtel 4-5 étoiles occidental. Je veux de la qualité ». Et pour obtenir cette qualité occidentale, elle offrait la mirobolante somme de 30 Euros par jours pour à peu près 12 heures de travail harassant au soleil et dans la chaleur (la climatisation restait éteinte lorsque les clients n’étaient pas là) sans interruption. Elle ajouta « J’attends la livraison d’une Slovaque d’une agence d’Athènes, mais cela fait une semaine qu’on a payé cher et ils ne me l’ont pas encore envoyé. De toute façon 30 Euros, c’est beaucoup, la serveuse reçoit 600 Euros par mois et elle est très lente et paresseuse. D’autres agences m’ont promis des Slovaques, des Roumaines et des Polonaises pour 400 Euros. En attendant, ils n’ont rien livré. C’est pour cela que j’ai besoin de toi ».

Elle m’a proposé de faire un essai pour voir le travail et c’est ainsi que je me suis retrouvé à nettoyer 9 chambres dans un hôtel en béton flambant neuf donnant sur la mer. J’ai travaillé avec elle et rapidement j’ai mis la main à la pâte juste pour avoir fini plus vite. Elle était étonnée par ma méticulosité et ma rapidité. Il faut dire que tous les clients de l’hôtel n’était pas logés à la même enseigne : ceux qui n’étaient ni journalistes, ni avocats célèbres, qui étaient étrangers, n’avaient pas droit au nettoyage complet de la chambre même s’ils avaient payé le même prix, 60 Euros. Madame me le dit d’ailleurs triomphalement, comme si la notion de service se résumait dans la profession d’hôtelier à la soumission aux plus puissants. C’est donc cette terrifiante mentalité de petite patronne stupide et obsédée par la pouvoir, le sien et celui des autres, qui m’a fait fuir dès ce premier jour. D’ailleurs, ces gens là ne se sont pas demandés si je n’avais pas d’autres compétences, linguistiques par exemple, et si ce travail était convenable pour moi. Non, j’étais une bête comme une autre, comme cette pauvre Slovaque, étudiante en sciences économiques dans la vraie vie, encore sonnée par ce qui lui arrivait : elle avait cru partir faire un job d’été étudiant, et voilà qu’elle se retrouvait traitée comme une esclave, méprisée, moquée et insultée dans son dos. J’ai parlé avec elle deux fois, le matin lorsque les patrons n’étaient pas encore là pour l’ouverture du café et au cours d’une de ses rares pauses. Effectivement, elle était épuisée de ne pas avoir de jour de repos, de devoir rester présente dans le magasin même quand il n’y avait personne, comme une espèce d’animal domestique qu’on a sous la main. Ce qui la désespérait le plus, c’est le fait d’être autant méprisée par le couple, la femme infernale et son mari soumis et manipulateur. « Mais qu’est-ce qu’ils veulent encore ? » - me dit-elle « Ils me reprochent de ne pas parler Grec et Français. Mais je parle déjà 5 langues- Slovaque, Roumain, Hongrois, Allemand et Anglais ! » Elle était en effet originaire de la minorité hongroise de Slovaquie. Une fille cultivée et intelligente qu’on prenait manifestement pour quelque sous-être humain inférieur alors qu’elle dépassait largement ses patrons par ses compétences et ses connaissances. Je lui ai demande si l’agence ne lui demanderait pas de remboursements de soi-disant frais si elle devait quitter ce travail avant son terme, comme je avais déjà vu, ce système achevant de faire du salarié en principe libre, un esclave à la merci des patrons, puisque la dernière liberté, celle de se mouvoir ou bon lui semble, lui est enlevée. Ce système est d’ailleurs largement utilisé par les mafias du milieu prostitutionnel qui emprisonnent ainsi les femmes à vendre. Elle me répondit qu’elle ne savait pas, elle connaissait des personnes qui avaient fui les patrons, mais en principe les travailleurs n’osent le faire que s’ils travaillent en équipe par nationalité. Cela était arrivée à une équipe entière de 5 femmes et hommes slovaques qui avaient collectivement fui un patron infernal sur une autre île et travaillaient dans un autre restaurant célèbre de Katapola, j’y avais d’ailleurs remarqué une langue slave parlée en cuisine. La notion de grève et de droit de grève ne semblait pas cependant effleurer l’esprit de ma jeune interlocutrice, pur produit des 20 dernières années de système ultralibéral sauvage dans nos contrées d’origine.

Avoir le travailleur sous la main, comme un objet, un outil inanimé, est d’ailleurs la base de la mentalité de cette petite bourgeoisie arriviste et agressive. La patronne folle furieuse avait en effet spécifié, suite à ma question clairement posée « quand finit le travail », que « il y a toujours du travail. Tu restera dans l’hôtel et tu pourras arroser le jardin après avoir nettoyé les chambres ». Et son mari de surenchérir dans une rhétorique capitaliste caricaturale : « Nous faisons beaucoup pour toi. Nous te donnons le travail et c’est maintenant à toi de jouer si tu veux réussir ». Réussir quoi avec 30 Euros par jour ? Je restais presque fascinée par ce summum de bêtise et d’arrogance. Et très vite, j’appris également la vrai raison de se branle-bas de combat lié au ménage de l’hôtel : le café marchait toujours très bien et le couple aurait pu se contenter d’en vivre correctement. Mais Madame, dans son appât de gain et de réussite sociale, avait pris un crédit de 200 000 Euros pour construire l’affreuse bâtisse nouveau riche en béton pour faire venir la nouvelle bourgeoisie bobo d’Athènes friande des îles après les avoir longtemps méprisées. Avec ce crédit sur le dos, le couple avait intérêt à se faire un nom dans le milieu en question afin de remplir l’hôtel tous les ans. Cela sera sans moi, Madame. Le lendemain je suis venue lui dire que je ne reviendrai pas, j’avais trouvé un travail dans une agence de tourisme à Santorini ou mes compétences linguistiques étaient recherchées, lui ai-je précisé. Elle me donna 30 Euros et ce fut tout. J’ai su par la suite que sa marchandise de Slovaquie était bien arrivée et pleinement utilisée.

Les agences de recrutement en Pologne et en Grèce

J’ai appelé les trop fameuses agences à Athènes à partir du quotidien polonais en Grèce « Kurier Atenski » ou les annonces foisonnent. D’une part, je fus traitée avec un très grand mépris par les employés grecs des agences parce que je ne parlais pas bien grec. D’ailleurs, l’usage grec de parler des travailleurs et travailleuses en terme de « paidi », « kopela » ou « koritsi » n’a pas fini de nous énerver, nous, les travailleurs étrangers. Cependant, lorsque je réussis à joindre une employée polonaise, celle-ci fut très contente de mes compétences : quatre langues occidentales, dont deux parfaitement, le Polonais bien sur, mais aussi un niveau de grec plutôt correct par rapport à ce que peuvent apprendre les émigrés n’ayant aucune chance de prendre un seul cours de grec pendant tout leur séjour. J’envoyais mon CV anglais à l’agence qui… me proposa illico un travail de femme de chambre « seulement 12 chambre à nettoyer, et 800 Euros par mois » ! C’était à Mykonos et l’agence me fit comprendre qu’il fallait d’abord que je rentre à Athènes avant de repayer mon voyage à Mykonos. Je fis vite le calcul, sachant que si j’ai mis 7 heures à nettoyer 9 chambres à deux personnes, ce travail nécessitait donc 15 heures par jour et puisqu’il fallait travailler sans jour de repos, le salaire journalier n’excédait pas 27 Euros par jour. Je déclinais donc l’offre mirobolante arguant du fait que je ne voulais pas retourner à Athènes puisque j’avais payé mon billet pour Amorgos ou je me trouvais déjà. Mais c’est ainsi que je sus quel type de travail et quelles propositions débiles sont faites à des gens qui arrivent comme moi, c’est-à-dire libres sans être liés par des contrats d’agences qui pullulent dans les pays de l’Est. Il faut en effet savoir que Varsovie et les autres villes de Pologne sont pleines de journaux remplis d’annonces et d’articles de types « Travaillez facilement à l’étranger » et que le gouvernement des frères Kaczynscy encourage ouvertement l’émigration par le biais d’émissions biaisées à la télévision publique sur les joies du travail en Occident dans les usines, les serres et les hôtels. Moins de chômeurs en Pologne, moins de problèmes, tel est son intérêt, par contre, les 3 millions de Polonais ayant quitté le pays en 2 ans pour survivre ailleurs ne peuvent attendre aucune espèce d’aide de la part du gouvernement : les consulats ont comme consigne de ne pas s’occuper d’eux pendant que les associations d’émigrés, sauf celles que le gouvernement soutient en Angleterre, ne peuvent espérer la moindre subvention.

Les esclavagistes de Santorini

Puisqu’à Amorgos et à Athènes tout le monde me conseillait d’aller à Santorini, une île où apparemment je devais trouver du travail sans problèmes, je partis donc à Santorini. Je connaissais déjà l’île ou j’avais passé des moments magiques et inoubliables il y a 8 ans. Depuis, j’étais revenue en 2003 et je savais que le développement violent du tourisme de masse avait achevé de transformer cette île tranquille en paradis ou béton et de la spéculation. Je fus saisie en arrivant par deux émotions contradictoires : la magie de la beauté du volcan m’enjoignait de rester mais l’usine à touristes que l’île est devenue me rebutait profondément. Je descendis à l’hôtel que je connaissais déjà, l’un des plus ancien de la station balnéaire de Perissa. Jadis petit bijou niché dans le vignoble, il était entouré aujourd’hui de toutes part d’affreuses bâtisses en béton brut inachevées. Jadis également l’hôtel faisait travailler les Grecs de l’île et pour le travail qualifié, comme la tenue d’une agence de vente d’excursion dans le volcan ou le change de monnaie et de chèques de voyages, aux Grecs du continent. Les conditions de travail étaient certes pénibles (une pause de 3h par jour seulement, pas de dimanche) mais l’ambiance était plus amicale, la patronne assurant la réception et parlant aux employés comme à ses égaux. Il y a 4 ans le ménage était assuré par une Polonaise, une femme de mineure qui ne morfondait seule dans cette province grecque pendant 6 mois. Mais elle avait le droit d’aller dimanche à Fira pour la messe catholique et on ne l’empêchait pas de chercher la compagnie des autres Polonais, comme moi, touriste franco-polonaise providentielle tombée du ciel, qui lui ait tenue un peu compagnie pendant quelques jours. Aujourd’hui, ce sont les Roumains et les Albanais qui font tourner l’hôtel, dont l’homme de ménage, très gentil et cultivé, qui était épuisé et tout à fait conscient de l’exploitation qu’on lui faisait subir. Les hommes de ces deux nationalités travaillent également massivement dans les boutiques et les restaurants de l’île. Ils sont évidemment plus libres que les femmes, parlent souvent correctement grec et anglais, mais ont une opinion détestable du fait de la façon dont ils importunent les touristes étrangères, ce dont j’ai fait rapidement l’expérience avec un Albanais qui déboutonnait déjà sa braguette dans la rue alors que voulait juste lui parler et un autre Roumain qui me harcelait jusque dans ma chambre d’hôtel. Les conditions de travail les plus dures sont réservés aux hommes qui travaillaient aux vendanges de Santorini pendant les deux dernières semaines d’août, au soleil une bonne partie de la journée, continuellement courbés. A en juger par la blondeur de leurs cheveux et leur jeune âge, cela devait âtre un arrivage de Russes, d’Ukrainiens, de Slovaques ou de Polonais… Pas des Grecs en tout cas.

Je recherchais des Polonais, sachant qu’il y a une forte minorité polonaise à Santorini et même une école polonaise. Deux jours plus tard je fis la connaissance de deux très jeunes Polonaises, originaires d’une petite ville du Sud de la Pologne qui travaillaient dans l’un des plus anciens restaurant près d’Akrotiri, au sud de l’île ayant une vue magnifique sur la Caldeira et le volcan, l’Atlantis Holliday Club. Les propriétaires du restaurant venaient justement de bétonner la Caldeira en construisant un hôtel flambant neuf. Les jeunes filles faisaient tout le travail, le ménage et la cuisine, le service était assuré par un Albanais. Dès qu’elles ont vu que je parlais Polonais, elles m’ont raconté leur expérience du travail, qui d’ailleurs n’était pas le premier, elles avaient déjà faites les îles de Sifnos et Lefkada. Elles ne voyaient que le travail, et la Caldeira, il est vrai qui s’étendait, avec son bleu magnifique devant le restaurant. Seule maigre consolation, parce qu’elles ne savaient même pas ou se trouvait la plage et n’avait aucune ressource pour s’y rendre même pendant leur pause de 2 heures l’après-midi. Elles dormaient dans l’hôtel et travaillaient de 8h jusqu’à 2h du matin, jusqu’à ce que le dernier client quitte le restaurant. Elles étaient fatiguées mais résignées, les 800 Euros par mois qu’elles allaient toucher pour 3 mois leur semblaient énormes. Elles voulaient cependant juste voir la plage une fois, la chaleur rendant souvent le travail insupportable. Je promis de les y emmener, puisque j’avais une mobylette louée et que la plage se trouvait à peine à 2 km du restaurant. Rendez-vous pris, je reviens le lendemain à 16h chercher l’une d’elle pour sa pause. (elles n’avaient jamais de pause ensemble et jamais au même moment). Et voilà qu’elles me dirent que le patron leur avait supprimé la pause et qu’ils les avaient longuement questionné sur qui j’étais et pourquoi je leur parlais. Me voyant écrire dans le restaurant, ou évidemment je consommais d’abord comme cliente avant de parler à mes compatriotes en Polonais, il craignait que je sois une journaliste. Il interdit donc à ces femmes de me parler. Lorsque je suis venue une seconde fois pour faire une autre tentative de les emmener à la plage, la situation des Polonaises empira : non seulement on leur sucra la pause, mais encore le patron leur interdit de sortir de leur chambre le soir lorsqu’elles traversaient juste la rue pour aller téléphoner à leur famille ! Elles me firent comprendre également que le harcèlement était sexuel, elles avaient peur. Que rajouter de plus à ce tableau ? Rien. Où vivons-nous ? Dans l’Union Européenne au 21 siècle ou au début du 19e dans un Etat pratiquant l’esclavage ? Comment se fait-il que le syndicat grec le plus proche se trouve à Athènes ?!

Les émigrés occidentaux.

Je compris alors que la différence principale, qualitative, entre un travailleur émigré normal, qui est un être humain qu’on respecte encore malgré l’exploitation, et un esclave venu de l’Est ou du Sud tient non pas dans le salaire, mais dans l’existence du sacro-saint temps de repos. En effet, c’est le temps de repos (libre ou forcé, dans certains métiers, le mauvais temps ou une mauvaise mer ou l’absence de touristes pouvant amener un temps de repos forcé pas toujours payé), de préférence une journée entière, qui permet non seulement de récupérer la fatigue, mais aussi de vivre, de créer des relations avec les autres êtres humains, donc de s’organiser et de se défendre. C’est également la principale différence entre les émigrés de l’Ouest avec lesquels j’ai passé finalement tout un mois de travail à Santorini et les sous-humains de l’Est. C’est également l’absence de jour de repos garantie qui empêche les travailleurs grecs du secteur touristique de s’organiser et de se défendre efficacement contre l’importation de quasi-esclave de l’Europe de l’Est. Comment la pression de cette importation bolkestein fait baisser les salaires dans ce secteur en Grèce, cela, je devais l’apprendre dans mon nouveau travail.

En effet, au troisième jour de mon séjour à Santorini, je rencontrais dans un restaurant du port de pêche le patron d’une petite agence de tourisme de l’île, le lendemain je passais une journée dans le car pour apprendre le travail et le surlendemain je commençais mon travail comme guide en Français, Polonais ou Allemand. Chaque jour je descendais au port avec un des cars de l’entreprise et j’accompagnais dans un car les touristes européens pour la visite de l’île. L’agence santorinienne avait en effet obtenu le marché juteux de la sous-traitance de la visite de l’île en car, le donneur d’ordre étant une grande entreprise possédant des bateaux rapides. Cette entreprise vendait le produit Santorini sur toute la Crète aux touristes y séjournant. Ces touristes achetaient l’excursion pour 120 Euros et montaient dans les bateaux pour traverser 120 km de mer ouverte, profonde et souvent agitée, afin de visiter Santorinin en une journée grâce aux cars des entreprises santoriniennes. Les touristes n’étaient pas informés du tourisme de masse qu’ils allaient faire. On ne les informait pas non plus qu’ils ne traversaient pas une mer tranquille d’un archipel mais une faille tectonique des plus profondes de la Méditerranée. Il fut des jours ou 300 à 400 personnes vomissaient sur le bateau et les guides les récupéraient dans un état lamentable dans le port mal organisé et minuscule de Athinios. Evidemment ni le donneur d’ordre, ni mon patron ne se préoccupaient pas de cela. C’était aux guides d’acheter les médicaments contre le mal de mer aux clients ou de passer leur temps à les amener à une pharmacie. De même ni les touristes ni les guides n’étaient informés des brusques décisions du donneur d’ordre de changement de programme. Par exemple, l’entreprise santorinienne décida de faire travailler les bateaux de tourisme de l’île et offrit à nos touristes d’abord un tour de bateau supplémentaire dans le volcan, puis carrément une baignade dans le volcan. Ce genre d’excursion est l’une des plus belle à Santorini, on ne peut le nier, mais les guides étaient alors rendus responsables de décisions qu’ils n’avaient aucunement prises. Les capitaines des bateaux de tourisme redoutaient la responsabilité engagée en cas de problèmes, les bateaux de possédant pas de maîtres nageurs alors que 500 personnes descendaient ensemble dans une crique profonde et que seuls 4 guides sans aucune qualification de sauvetage se trouvaient là pour les surveiller. Il faut souligner que ce sont les touristes russes qui décidaient du changement de programme. L’armateur donneur d’ordre était en effet aux petits soins avec eux car ils étaient et sont les plus nombreux : il ne se passait pas une journée sans que 3 cars minimums soient remplis par des Russes tandis que les nationalités occidentales ne remplissaient chacune un car entier qu’entre le 10 et le 20 août. Le reste du temps les guides assuraient le travail de présentation de l’île et la visite de deux villes en deux ou trois langues sans être aucunement payés pour chaque langue supplémentaire.

Je fus donc rapidement intégrée au milieu des travailleurs émigrés occidentaux, Allemands, Italiens, Français, Anglais mais également Hongrois, Tchèques, Polonais, Ukrainiens et Russes, ces derniers étant munis dûment de papiers de séjour grecs et se trouvant ainsi dans une autre catégorie que leurs compatriotes vendus par les agences. Cependant, les Occidentaux travaillaient 8 heures par jour seulement, tandis que les Européens de l’Est vivant en Grèce travaillaient souvent 12 à 15 heures pour le même salaire, c’est-à-dire de 40 à 60 euros par jour de travail. Le salaire était journalier, sauf pour ceux qui avaient réussi à négocier un vrai contrat de travail, et le patron appelait le travailleur la veille pour le lendemain. Ceux qui n’avaient pas de contrat de travail, comme moi, n’étaient pas payés pour les jours de repos volontaires ou forcés, décidés par la mer ou l’absence de clients. En l’absence d’un syndicat grec facilement accessible affichant les tarifs des professions, je n’ai réussi à négocier que 40 Euros par jour tandis que les collègues vivant sur l’île en gagnaient 50. La concurrence entre les travailleurs ainsi que leur individualisme était soigneusement entretenu par le patron, mais elle ne réussissait pas toujours. Au début de mon travail, peu de salariés s’entre-aidaient dans l’entreprise alors que nous avions tous besoins les uns et les unes des autres, pour se transmettre les informations ou de prêter les livres sur l’île afin de mieux faire notre travail, le patron n’assurant absolument aucune espèce de formation. Mais à la fin de la saison et quelques péripéties plus tard, nous formions dans une taverne de Oia de grande tablées internationales composées de Russes, Ukrainiens, Polonais, Italiens, Moldaves, Roumains, Hongrois ; Tchèques, Anglais et Français parlant ensemble toutes les langues possibles et travaillant dans toutes les entreprises de Santorini. Selon les usages complètement interdits mais toujours en vigueur, la taverne nous offrait le repas de midi si nous amenions des touristes tandis que ceux qui en amenaient le plus touchaient des commissions en plus. Le repas et les commissions étaient forts appréciés vus que notre salaire ne dépassait pas ou que de peu le niveau d’un salaire minimal occidental tandis que les prix de Santorini restent tout à fait européens. Avec le contact, hélas trop bref, avec nos clients, ces repas de midi furent une des joies de ce travail.

Il faut dire aussi que nous avons réussi à mettre un peu la pression à notre patron. Nous étions tous des gens expérimentés, ayant échoué sur cette île pour toutes sortes de raisons sociales, politiques et économiques. La plupart d’entre nous avaient une longue expérience de cadres dans de grandes entreprises occidentales. En vivant les conditions de travail à la grecque, certains d’entre nous développaient un fort ressentiment anti-grec, traitaient les Santoriniens « d’ânes passés de l’écurie à la voiture de luxe » et limitaient leur contacts à leur communauté, persuadés que toutes les îles et toute la Grèce ont la même mentalité avare, âpre au gain et fermé de Santorini. Lorsque la situation se dégrada dans le port ou la police n’assurait plus aucune sécurité alors que des dizaines de millier de personnes embarquaient et débarquaient chaque jour, la chaleur insupportable et le bazar ambiant, les patrons absents lorsque des problèmes se présentaient, nous avons accepté une réunion exigée par le fils du patron qui tenta alors de nous diviser et de nous faire la morale. Nous avons alors utilisé les techniques de manipulations éprouvées issus de la gestion des entreprises occidentales et nous avons exigé d’être mieux traités et mieux informés. Les patrons durent surtout lâcher du lest sur les commissions que nous touchions dans les restaurants et qu’il voulait, soit nous interdire, comme le fils, soit prendre à son profit, comme le père. Celui-ci avait en effet exigé vers la fin de la saison que j’emmène les touristes français vers un des restaurants qui n’avaient pas fait le plein au mois d’août et qui était tenu par ses amis. Tandis que j’avais droit à un repas fort moyen, une maigre commission de 20 Euros de temps en temps et que je mangeais seule privée de la compagnie de mes collègues, lui s’en mettaient certainement pleins les poches, personne ne faisant rien de gratuit à Santorini. Je finis par couper la poire en deux : un jour je retrouvais mes collègues à notre taverne, un jour je travaillais pour le patron. Suite à la fameuse réunion, les chauffeurs de bus, des Grecs munis de contrats de travail réguliers, relâchèrent la pression concernant les pourboires. En effet, les chauffeurs exigeaient des guides le versement de la moitié du pourboire gagné par le guide à la fin de la journée et pouvaient exiger du patron le départ du guide si celui-ci ne leur apportait pas les sommes espérées. Avec un pourboire de 20 Euros pour les bons jours, cela faisait aux deux un complément appréciable du salaire.

La concurrence de l’Est

Deux facteurs marquent les conditions de vie de ces travailleurs migrants d’un nouveau genre : la solitude et la pression de la concurrence d’Europe de l’Est. Le patron ne se gênait en effet pas pour me dire ouvertement que l’année prochaine il pendrait une Polonaise ou une Slovaque par une agence athénienne, une étudiante qui parlera trois langues et à qui il va coller un livre sur le Santorini dans les mains pour qu’elle soit immédiatement opérationnelle. Elle travaillera ainsi tous les jours sans pause pour 600 Euros en trois langues et lui n’aura plus de problèmes avec nous. J’ai compris que la seule chose qui l’arrêtait encore était le qu’en dira-t-on des gens du village qui lui reprocheraient de ne pas donner du travail aux gens de l’île. Mais combien de temps ce genre de considérations fonctionnera-t-elle ? Déjà, selon les informations obtenues d’un guide hongroise dans le métier depuis 1994, la grande agence Deltanet utilise des Polonaises pour 600 Euros par mois. Ces personnes travaillent avec des contrats Bolkestein de la même façon que les esclaves des hôtels et des restaurants : l’année dernière, lorsque la saison fut terminée, le patron leur déclara que la saison n’a pas été bonne et les paya 700 Euros au lieu des 800 promis. Cette année, elles travaillaient pour 600 Euros. Ainsi, la valeur du travail qualifiée se dégrade rapidement en Grèce tandis que les nouveaux venus arrivent avec des compétences linguistiques plus importantes prêts à travailler dur pour un salaire inférieur à celui d’un travailleur manuel. La seule manière que les guides ont trouvé pour limiter cette concurrence est de travailleur pour toutes les entreprises de l’île à la fois, une le matin, une à midi et une autre le soir et ne jamais refuser le travail proposé au risque d’y perdre leur santé par l’accumulation de la tension et de la fatigue du fait des conditions de travail en pleine chaleur du mois d’août. Cette méthode a cependant elle-même des limites : lorsqu’un des guides doit lutter pour être payé pour son travail, comme ce fut mon cas à la fin de la saison, personne n’est solidaire, de crainte d’être exclus de toutes les entreprises de l’île. Les patrons en effet, entretiennent des relations cordiales entre eux, puisque ce sont les mêmes paysans et pêcheurs de l’île qui se sont juste enrichis par le tourisme les 20 dernières années.

La question linguistique et les liens sociaux

En l’absence de tout syndicat, de toute association à but social, de partis politiques de gauche, les relations féodales et patriarcales se recréent très rapidement. Qui, en effet, peut m’aider si je ne suis pas payée par mon patron ? Celui qui aura besoin de mon argent : le propriétaire de mon logement, le loueur de ma voiture ou de ma mobylette. Ces gens deviendront donc mes protecteurs et le risque d’abus est directement lié à la solitude dans laquelle vit le travailleur étranger malgré les centaines de milliers de touristes, au bas mot, qui ont traversé une île de Santorini durant l’été. Santorini c’est en effet le règne de l’omerta : on ne parle pas des vraies choses ni avec le touriste ni avec le travailleurs étranger. On ne parle ni de politique, ni des problèmes écologiques de l’île pourtant visibles à l’œil nu pour tout touriste occidental de la classe moyenne un peu informé. On ne parle ni de la vie sociale, du mode de vie, de l’histoire de l’île. On ne s’intéresse pas non plus à l’étranger et à ce qu’il sait de la Grèce, alors que de nombreux Français viennent en Grèce depuis 30 ans plusieurs fois et que les migrants parlent souvent parfaitement grec. Le Grec s’enferme dans un nationalisme étroit et enferme l’étranger dans la case touriste en lui parlant anglais et refusant d’engager une conversation en grec. Cette situation énerve jusqu’aux touristes grecs qui s’entendent parler anglais dans les restaurants par leurs propres compatriotes ! La question linguistique n’est en effet pas anodine, elle participe à la formation des relations dans cette société partagée entre un féodalisme conservateur et un capitalisme ultra sauvage. En effet, les travailleurs des agences enfermés dans les restaurants et les hôtels n’entendent pas d’anglais : pour eux les propriétaires ne font pas d’effort d’adaptation, c’est à eux d’apprendre une langue aussi complexe et rare que le grec. De même, lorsque nous, travailleurs occidentaux voulions mettre le patron sous pression, nous utilisions l’anglais plutôt que le grec retournant à notre profit une situation alors que le touriste étranger n’entend que l’anglais afin d’éviter qu’il ne pose des questions gênantes telles que les problèmes des incendies, d’eau, d’énergie sur l’île ou bien encore le lieu ou se trouve le Sea Diamond, le bateau qui s’est écrasé dans le port de Santorini en avril et qui se trouve à 200 mètres de profondeur perdant son pétrole. Malgré l’interdiction du patron d’en parler, tous les jours j’ai répondu à une question de ce genre posée par mes clients et je leur montrais l’endroit. Cependant, j’avais beau expliquer aux patrons que les touristes occidentaux étaient des gens de la classe moyenne, parfaitement informés et adultes, ils persistaient, comme de nombreux patrons grecs, à croire que les touristes ne voient ni n’entendent rien et viennent consommer du soleil et faire des photos.

L’omerta conduit donc à l’absence de relations amicales qui mène à la solitude. La solitude induit la dépendance à différents protecteurs : le nombre d’hommes qui voulaient une relation sexuelle avec moi en échange de leur protection étaient impressionnant. D’ailleurs, leur empressement était inversement proportionnel à leur influence réelle sur la vie de l’île même si certains pouvaient me nuire. Il en était ainsi de mon logeur qui me mit la pression 1 mois durant pour que j’accepte des relations sexuelles avec lui. Dans d’autres lieux, cela s’appellerait du harcèlement sexuel, ici ce sont des relations parfaitement normales. Finalement je n’ai gagné son estime et ma paix que lorsque j’ai été capable, seule, d’obliger mon patron à me payer alors que celui-ci voulait me faire attendre encore 1 mois. Pour ce faire, j’ai utilisé les techniques traditionnelles, en parler à tous ceux qui veulent l’entendre pour lui faire honte dans toute l’île, et moderne, c’est-à-dire en cherchant l’aide de syndicats, partis de gauche et inspection du travail. Finalement, ce fut la police qui lui enjoignit de me payer. J’ai appris par la suite que bien d’autres personnes ont eu des problèmes avec le paiement du salaire : même le capitaine du bateau, un homme pourtant expérimenté, syndiqué et originaire de l’île, avec lequel nous travaillions tous les jours avec nos touristes, devaient lutter pour le paiement de ses heures supplémentaires. J’ai été finalement heureuse de finir la saison plus tôt et de ne plus voir mes employeurs. La question du paiement des salaires des heures supplémentaires se fera de toute façon pressante une fois la saison finie. En effet, comme les patrons sont sûrs de trouver une main-d’œuvre concurrente bon marché venue de l’Est pour la saison prochaine, ils n’auront aucunement peur des travailleurs dont ils n’ont plus besoin lorsque la saison est finie. Une grève à mi-saison aurait été certainement plus appropriée pour prévenir ce genre de problèmes comme le non-paiement des salaires à la fin de la saison.

Conclusion

La conclusion s’impose d’elle–même : il faut d’urgence organiser la lutte contre les agences esclavagistes afin de stopper la dégringolade des salaires et des conditions de travail en Grèce et en Europe entière. Sans attendre il faut alerter les travailleurs des pays concernés, les aider a s’organiser et protester contre le trafic des agences en s’appuyant sur les codes du travail des pays respectifs ainsi que les conventions européennes et internationales. Il faut organiser des manifestations avant les agences en Grèce, élaborer en plusieurs langues des tracts informant les travailleurs de l’est de leurs droits et les distribuer sur les lieux de travail mêmes. Enfin, il faut que les syndicats grecs reprennent le terrain perdu au profit des employeurs : il n’est pas possible que sur une île aussi internationale et touristique que Santorini n’existe aucun bureau d’aucun syndicat et que les travailleurs n’aient aucun endroit pour s’informer sur leurs droits, sur les salaires pratiquées dans la profession et se trouvent seuls et démunis sans aucune aide en cas de problèmes. On voit donc que la transformation doit toucher la société grecque dans son ensemble afin de stopper la dégradation dans toute l’Europe.

De même, il ne serait pas inintéressant d’informer les touristes européens sur les conditions dans lesquels travaillent les salariés qui assurent le service dans le secteur touristique et permettent à la classe moyenne européennes de croire que rien n’a changé, qu’elle reste maîtresse de son destin professionnel et de ses vacances… Le secteur touristique grec montre jusqu’à la caricature à quel point les Européens sont embarqués dans le même bateau de la déréglementation ultralibérale : les Occidentaux sont contraints de consommer le tourisme de masse qui autrefois les rebutaient et de s’incliner devant la prépondérance des Russes car le pouvoir d’achat de la classe moyenne occidentale a fortement baissé, ce dont tous les patrons grecs sont parfaitement conscients. Par ailleurs, ce tourisme de masse ne peut être assuré que par la masse de main d’œuvre esclave venue des nouveaux pays membres de l’UE. Les misérables conditions de travail de cette main d’œuvre font pression sur les salaires locaux, mais aussi les salaires des Occidentaux précarisés qui se déplacent désormais là ou se trouve l’emploi… Et c’est ainsi que jusque dans sa façon de passer ses vacances la classe moyenne occidentale participe à la dégradation de sa propre situation. Il est urgent de stopper cette spirale infernale vers le bas et notamment reconstituer une Union Européenne dont le souci serait le bien-être des citoyens et non pas celui de l’élite capitaliste internationale.