Régime de tolérance ou l’affrontement possible des expressions. C Delarue

mardi 9 février 2010
par  Amitié entre les peuples
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REGIME DE TOLERANCE OU L’AFFRONTEMENT POSSIBLE DES EXPRESSIONS.

version améliorée le 13 février 2010

Parler de « régime » ou de configuration" sociale en matière de tolérance suppose une mise en perspective historique minimale.

Le terme de « régime » se rapproche de celui de « monde » employé par Jean-¨Paul Sartre mais dans un sens différent. Il écrit « Réaliser la tolérance autour d’autrui, c’est faire qu’autrui soit jeter de force dans un monde tolérant. C’est lui ôter par principe ces libres possibilités de résistances courageuses, de persévérance, d’affirmation de soi qu’il eût eu l’occasion de développer dans un monde d’intolérance » (1 )

La tolérance se comprend comme régime d’affrontement de l’expression libre des « consciences » qui suit historiquement celui de la censure et de l’intolérance. La laïcité est venue ensuite circonscrire ce champs de tolérance mais pas l’annuler. La laïcité opère séparation pas neutralité généralisée. Des lois sont venus limiter la liberté d’expression, celle de la parole raciste notamment.

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1 - L’intolérance systèmique

Avec la Révolution française la liberté de conscience est sortie gagnante de siècles d’intolérance. L’intolérance venait de la religion catholique instituée en religion d’Etat avec la papauté à son sommet. L’essor de l’Église ne peut être dissocié de l’effort de christianisation de la société et des consciences : cette dernière demeure un combat constant durant tout le Moyen Âge.
L’Église n’autorisait pas la liberté de conscience. Elle tolérait parfois tel ou tel acte mais dans un monde d’intolérance. Un peu comme dans certains États musulmans aujourd’hui.

Durant le XIX ème siècle les combats ont perduré. La conquête de la liberté des consciences et de son expression a libéré les affrontements. Mais le poids énorme de l’Eglise ajouté à l’inexistence de la laïcité faisait qu’il n’était toujours pas bon de se déclarer protestant ou athée. Le stigmate du païen était encore fort pour qui n’était pas catholique. Hors de l’Eglise point de salut ! La tolérance en version conflictuelle s’est néanmoins affirmée en France et dans d’autres pays. Mais il a fallu aller plus loin que la tolérance pour contenir l’emprise de la religion alors quasiment unique et sans concurrence. Les premiers pas de la laïcité furent posés vers 1880. Mais le changement qualitatif ne fût franchi qu’en décembre 1905 . Il se nomme laïcité.

2 - L’invention de la laïcité.

Catherine Kintzler écrit dans un texte qui cherche à savoir s’il y a une spiritualité laïque (2) : « A la différence de la simple tolérance, qui se pose la question de faire coexister les libertés telles qu’elles sont, les gens tels qu’ils sont, les communautés telles qu’elles sont dans une société donnée, la laïcité construit un espace a priori qui est la condition de possibilité de la liberté d’opinion de chacun. »

Elle semble faire ici de la laïcité un monde, un espace dit-elle. Mais cet espace est circonscrit par la la règle de la séparation du religieux (l’Eglise en 1905) et de l’Etat. La laïcité n’a donc pas évacué pour autant la question de la tolérance comme autre monde de l’espace neutre. La laïcité a en effet posé un champs de neutralité au sein de l’Etat ou la religion n’avait plus son mot à dire mais elle a laissé libre la dispute des consciences et des croyances dans la société civile. Dans ce champ social la tolérance est la règle et la bataille des opinions continue.

Il faut à ce stade bien mesurer ce qu’est le régime de tolérance par rapport à l’état antérieur d’intolérance.

3 - La tolérance comme régime

Elle intègre conquêtes historiques que sont la liberté de conscience et la laïcité. Elle va plus loin que la notion de tolérance-concession pour se comprendre comme monde de coexistence plus ou moins conflictuelle des opinions.

- La simple tolérance ou la tolérance-concession.

La liberté de conscience est un droit alors que la tolérance n’est qu’une concession remarque Patrick Thierry (3).

* Le mot et le contexte :

La tolérance comprise comme concession se rapporte à une configuration globale d’intolérance. Ce sens de mot tolérance est toujours employé mais sans toujours voir qu’il procède d’une autre compréhension du monde. La tolérance-concession a en droit cédé la place à la liberté de conscience car « au tribunal de la conscience aujourd’hui personne ne siège ». L’Eglise ne scrute plus les consciences et ’impose plus sa conception du monde. Elle ne le fait plus en droit et même plus en fait.

* Le mot et l’organe historique de contrôle.

De façon plus générale, la religion catholique n’est non seulement plus religion d’Etat mais elle n’est plus non plus en situation monopolistique pour imposer la bonne façon de penser et de se comporter. Non seulement elle a peu à peu cédé à la configuration sociale globale faite de relativisation et de doute radical mais de plus avec la mondialisation les individus ont peu à peu découvert une offre plurielle de dieux, donc plusieurs religions. Chacune dispose de ses rituels de ses gourous (masculins en général). Dans les grandes métropoles, le client en mal de consolation choisit son dieu sur un marché hétéroclite ou les sectes croisent les grandes religions.

- La tolérance comme régime de coexistence des opinions.

* Son champs :

La tolérance au temps de la liberté de conscience et de la laïcité se comprends comme régime de pluralité des consciences - des consciences agnostiques ou athées et des croyances religieuses - dans la société civile . Cette coexistence plus ou moins conflictuelle est effacée au sein de l’Etat et de ses appareils . Au sein de l’Etat, dans les bâtiment publics et dans la fonction publique la neutralité religieuse s’impose. Les signes discrets religieux sont interdits, ce qui produit une pacification qui annule la fonction de la tolérance-affrontement des consciences de la société civile . Le blasphème y devient rare car inutile. Dans la société civile, cette pluralité conflictuelle admet le blasphème face à l’emprise du sacré religieux qui perdure.

* Sa caractéristique :

La tolérance comme régime ou monde suppose en effet non la neutralité mais la concurrence et le conflit entre les opinions affichées. Au sein de l’Etat la neutralité par retrait du religieux assure la paix mais dans la société civile c’est le rapport de force qui exprime ce qu’est le régime de tolérance. Ce n’est donc pas un long fleuve tranquille.

4 - Quelle coexistence ? Critique, fuite, blasphème, racisme.

Retenons que si un monde de tolérance ne signifie pas long fleuve tranquille - puisque la critique perdure ainsi que le blasphème face à certaines expressions religieuses - il faut bien garder à l’esprit qu’un monde d’intolérance est bien pire encore. Un monde d’intolérance est invivable puisqu’on y traque les mauvaises pensées et les écrits jugés illégitimes par les clercs de la religion. Et les sanctions y sont en général sévères. Par opposition, un monde de tolérance pratiquera à défaut de critiques, la distance, la fuite de la rencontre d’autrui ; le blasphème sera l’exception en particulier lorsque l’on ne peut faire autrement pour se dégager d’un sacré lourd et envahissant (4 ).

A l’opposée, l’idée de laïcité suppose la suspension du conflit des croyances, du moins dans le champ dégagé de l’emprise de la religion ie l’Etat. C’est cette conception de pacification qui a été préconisée pour l’école avec la loi du 15 mars 2004 qui autorise les signes discrets mais pas les signes ostensibles. C’est là une avancée inestimable qui ne saurait être étendu à d’autres champs sociaux comme celui du travail privé et ce malgré les problèmes remarqués.

Passons très brièvement à une autre évolution plus récente. Avec Herbert Marcuse (4) l’idée va s’affirmer que certains propos sont intolérables. La liberté ne saurait cautionner l’oppression. En ce sens un mouvement de conscience spécifique s’est affirmer pour condamner en France en 1972 le propos raciste comme opinion licite. D’un pays à l’autre les lois peuvent changer mais il demeure que certaines stigmatisations sont qualifiées de délits et sont sanctionnées pénalement.

Christian Delarue

Le « carré républicain » : Liberté, Egalité, Adelphité, Laïcité
Agoravox

1. Jean-Paul Sartre in L’être et le néant p 460

2. Spiritualité laïque ou philosophie laïque ? par Catherine Kintzler

3. Ces quelques lignes prennent ici ou là des propose de Patrick Thierry sur La tolérance, société démocratique, opinions, vices et vertus.

4. Diffamation de la religion ou le blasphème complément de la laïcité.

http://amitie-entre-les-peuples.org/spip.php?article995

5. Herbert Marcuse in Répressive Tolérance . A critique of pure tolérance