Note de lecture d’Anne Féray sur Mesurer le racisme et vaincre les discriminations de Thomas Piketty

vendredi 11 mars 2022
par  Amitié entre les peuples
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Mesurer le racisme et vaincre les discriminations

Thomas Piketty, Seuil Libelle, février 2022. 60 pages

Note de lecture rédigée par Anne Féray

Ce texte, l’auteur l’adresse aux citoyens qui ne se satisfont pas des discriminations ni d’un débat public qui ne traite pas des politiques dont nous aurions besoin. Il y plaide pour « un modèle universaliste de lutte contre les discriminations ».

En premier lieu, on lira un ardent plaidoyer pour les politiques générales de réduction des inégalités sociales. Ces dernières absolument indispensables doivent impérativement être complétées par des politiques antidiscriminatoires.

Les personnes issues de l’immigration bénéficieraient à plein des politiques d’égalité dans la mesure où elles sont surreprésentées au sein des classes populaires. Il démontre que les catégories raciales visent ou concourent selon les cas à structurer les inégalités sociales en général. Par ailleurs il dénonce « l’hypocrisie de la discrimination positive » telle que mise en œuvre à l’éducation nationale ou dans l’enseignement supérieur. Les dispositifs symboliques existant ne peuvent être efficaces face à l’inégalité systémique et abyssale qui prédomine. De son point de vue, ces mesures servent à masquer le renoncement au principe d’égalité ; a contrario, il faut renforcer l’éducation, les services publics et le droit du travail.

Objectiver le racisme par un suivi annuel des discriminations.
Il existe des études diverses et renouvelées qui montrent l’ampleur des discriminations, par exemple de testing sur les noms pour mesurer les différences dans l’accès à un entretien d’embauche, ou à une visite de logement, sur les contrôles au faciès. Cependant, faute d’une méthodologie stable ces études ne permettent pas de comparaison d’une date à l’autre et on ne mesure pas les évolutions.
En conséquence, les politiques de lutte contre les discriminations (LCD) ne peuvent pas être évaluées objectivement au moyen d’indicateurs stables. Le défenseur des droits ne dispose pas des moyens d’un suivi pourtant nécessaire. D’où la proposition de créer un observatoire des discriminations placé sous l’autorité du défenseur des droits. Il lui reviendrait de définir des protocoles pour des testings réguliers (annuels) et homogènes.

Le recensement de la population pourrait aussi être mobilisé en recueillant le pays de naissance des parents des personnes interrogées, ces informations étant traitées anonymement. Cela permettrait de dégager des indicateurs sous contrôle du défenseur des droits mesurant finement les secteurs professionnels, les régions dans lesquelles les discriminations sont les plus vives. Cela permettrait de mobiliser associations, organisations syndicales afin de repérer les pratiques discriminatoires et de les combattre, éventuellement par des sanctions mais surtout en orientant la LCD de manière fine. Le recueil du pays de naissance des parents est une façon de procéder à privilégier car en évitant de définir des catégories ethno-raciales figées elle évite de figer les identités.

Faut-il aller au-delà du recueil du pays de naissance des parents pour mesurer racisme et discriminations ? en soulignant qu’il s’agit d’un débat complexe et légitime l’auteur propose de s’en tenir là, la priorité étant de se servir de cet outil. S’il fallait aller plus loin, notamment pour enquêter sur les générations suivantes, le questionnement pourrait porter sur les ascendances. Un tel questionnement qui en reste à des éléments factuels est aussi plus adapté aux origines multiples et métissées.

Quelques problèmes soulevés par les référentiels ethno-raciaux à l’anglo-saxonne sont exposés.
L’expérience des USA et du Royaume Uni n’apporte pas la preuve que ces pratiques aient réduit les discriminations, en revanche elles contraignent les personnes à choisir une catégorie y compris si elles ne s’y reconnaissent pas. Les catégories ethniques retenues dans le contexte des empires coloniaux montrent les dégâts causés par les assignations (Rwanda, Katanga (Congo), Côte d’Ivoire, Mali).
On peut sans doute tirer un bilan plus nuancé de la politiques des quotas en Inde car les inégalités ont considérablement diminué dans ce pays depuis 1950 même si elles restent très fortes. Les politiques de quotas peuvent en effet justifier des renoncements à assurer le financement nécessaire à l’éducation et à la santé pour toute la population. Le système des quotas est d’ailleurs en cours d’évolution avec l’introduction de critères sociaux, de revenus. Un tel système (les quotas), retenu d’ailleurs dans notre pays pour les politiques d’égalité femmes/hommes, peut être utile quand les préjugés à l’encontre de certains groupes sont massifs mais doit intégrer les conditions de sa propre évolution.
Ces critiques ne doivent pas masquer que les politiques de LCD conduites dans notre pays n’ont pas non plus apporté la preuve de leur efficacité. Il y a donc besoin d’un débat argumenté, les désaccords entre chercheurs gagneraient à être davantage précisés et examinés afin de pouvoir être surmontés.
En matière de neutralité religieuse, aucun pays ne peut prétendre avoir trouvé un équilibre satisfaisant. Pas même la France, qu’il s’agisse de lieux de culte, de l’aide de l’état aux écoles catholiques ou des remises fiscales s’appliquant aux versements financiers aux associations. Il conviendrait de favoriser l’émergence de financements alternatifs, à l’instar du système de bons proposés par Julia Cagé1.
Autant de questions qui méritent un débat approfondi pour préparer le monde qui vient.