La « mécanique raciste » et l’antiracisme en France. C Delarue

dimanche 3 février 2013
par  Amitié entre les peuples
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« La mécanique raciste » et l’antiracisme en France.

Je donne ici des extraits du livre de Pierre Tévanian, philosophe connu pour ses thèses sur l’antiracisme postcolonial, avant d’exposer brièvement mon point de vue de militant antiraciste associatif.

XXX

Pierre TEVANIAN, a fourni dans « la Mécanique raciste » des outils pour débusquer le racisme . Ses outils permettent de voir le racisme sous trois angles : comme concept, comme percept et comme affect.

Le racisme est en effet une réalité complexe et multiforme, qui peut être appréhendée à la fois comme

- un corpus théorique, un édifice conceptuel, une conception du monde ;

- un rapport aux autres, une manière de percevoir l’autre, sa présence, son corps, sa parole ;

- un rapport à soi, un choix de vie, une manière d’être affecté et de vivre cette affection.

1 ) Le racisme comme concept

Envisagé sous l’angle de la logique, le racisme se caractérise par plusieurs opérations, dont la combinaison produit une conception du monde, une philosophie, une idéologie qui, à défaut d’être pertinente et estimable, possède une cohérence relative :

- la différenciation, c’est-à-dire la construction mentale d’une différence sur la base d’un critère choisi arbitrairement (la race, la culture, la religion, la couleur de peau…) ;

- la péjoration de cette différence (sa transformation en stigmate, c’est-à-dire en marqueur d’infamie ou d’infériorité) ;

- la focalisation sur ce critère et la réduction de l’individu à son stigmate (quiconque est – entre autres choses – noir, arabe, musulman ou juif, devient « un Noir », « un Arabe », « un Musulman », « un Juif », et chacun de ses faits et gestes trouve son explication dans cette identité unique) ;

- l’essentialisation, l’amalgame, autrement dit : l’écrasement de toutes les différences d’époque, de lieu, de classe sociale ou de personnalité qui peuvent exister entre porteurs d’un mêmes stigmate (« les Noirs », « les Arabes », « les musulmans » ou « les Juifs » sont « tous les mêmes ») ;

- la légitimation de l’inégalité de traitement par la moindre dignité des racisés (ils « méritent » d’être exclus ou violentés en tant qu’inaptes ou dangereux) [4].

Pour résumer, le racisme est, sur le plan logique et idéologique, une conception particulière de l’égalité et la différence, une manière d’articuler ensemble ces deux concepts sur un mode particulier : celui de l’opposition radicale. Pour le dire plus simplement encore, le racisme est sur le plan conceptuel l’incapacité de penser ensemble l’égalité et la différence. C’est à cette incapacité – et à sa déconstruction – qu’est consacré le premier chapitre de ce livre.

2) Le racisme comme percept

Mais le racisme n’est pas qu’une théorie. Comme toute idéologie, il s’insinue partout et se répercute directement dans la pratique en orientant, informant, construisant notre perception du monde extérieur. Il construit en particulier notre perception du corps de l’autre, ou plus précisément la différence entre notre perception des « autres ordinaires » – appréhendés, sans a-priori négatif, comme des êtres singuliers inconnus – et notre perception de « certains autres », « plus autres que les autres » : les racisés – appréhendés au contraire comme des exemplaires interchangeables d’une série déjà connue, et à ce titre identifiés a-priori comme méprisables, redoutables ou repoussants. En même temps qu’une logique qui pose l’égalité et la différence comme antinomiques, le racisme est donc une esthétique, au sens où l’entend Jacques Rancière : une certaine manière de sentir – et de ne pas sentir [5]. C’est à cette esthétique raciste qu’est consacré le second chapitre de ce livre, et à la manière dont elle « fait exister » les racisés comme des « corps d’exception » invisibles, infirmes, ou « furieux ».

3) Le racisme comme affect

Enfin, le racisme n’est pas seulement une manière de penser l’altérité et une manière de sentir l’autre : c’est aussi une manière de se sentir et de se penser. En même temps qu’un rapport au monde et aux autres, c’est un certain rapport à soi. Sartre l’a souligné avec force dans son analyse de l’antisémitisme : adhérer au racisme, c’est non seulement adopter une certaine opinion sur les Noirs, les Arabes ou les Juifs, mais aussi se choisir soi-même comme personne. S’il y a dans le racisme une part de choix individuel, elle réside moins dans le choix de la cible – construite et mise à disposition par la collectivité, en fonction d’enjeux socio-historiques, et simplement reçue en héritage par l’individu – que dans le choix préalable d’un certain mode de vie – et donc d’un certain personnage, d’un certain rôle pour soi-même. Le choix d’une « vie raciste », qu’on peut résumer par le mot privilège. Saisir la perche que nous tend une société, un État, une culture, une tradition racistes, choisir de mépriser, redouter ou détester les Juifs, les Noirs ou les Arabes, c’est en effet choisir pour soi-même la position enviable du « Blanc », de l’ « Aryen », du « vrai Français », bref :

- de celui qui, en infériorisant le groupe racisé, peut se vivre comme supérieur ;

- de celui qui, en l’accusant de tous les maux, peut du même coup s’en innocenter ;

- de celui qui, en choisissant l’aveuglement et les « raisonnements passionnels », échappe du même coup au doute, à l’incertitude, et à l’effort incessant vers le vrai ;

- de celui qui, en s’appuyant sur une discrimination systémique, accède plus facilement à des positions sociales dont sont exclus d’office les discriminés [8].

Etant en désaccord avec la suite du texte (pas sur tout), j’arrête ici l’exposé des thèses de Pierre Tévanian.

XXX

Membre du MRAP, je n’ignore évidemment pas l’existence du racisme en France et dans le monde mais je ne pose pas les « blancs » comme un camp unifié sans clivage interne et encore moins comme une « race sociale » en opposition avec les « non blancs ». Cette théorisation qui surdétermine les conflits sociaux en termes de type ethnico-racial est, pour moi et mes amis du MRAP, dangereuse car source d’un certain racisme. Elle survalorise dangereusement et faussement la conflictualité au sein des sociétés en terme de « race » au lieu de la voire en termes politiques et/ou de classes sociales : le classisme qui oppose aujourd’hui l’oligarchie politico-financière (le fameux 1%) au(x) peuple(s)-classe (les 99%).

Ce qu’il faut prendre en charge dans le combat antiraciste c’est l’aspect culturel et donc l’existence de religions différentes, de langues différentes, de façons de boire, manger, s’habiller fort différentes. A partir des cultures différentes sont apparus des peuples ethniques, dont certains se sont développés sous forme de nation et d’Etat-nation. Parfois avec plusieurs ethnies ou cultures dominées. La question ethnique est complexe. Celle du rapport à la nation et aux luttes de classe aussi. Cela fait maintenant plusieurs années que je m’attache à la saisir dans toute sa dimension et il n’y a pas un jour sans que j’apprenne une nouvelle chose sur ces articulations. Une certaine ouverture d’esprit est nécessaire. Ce qui signifie se dégager le plus possible d’un certain ethnocentrisme.

Dans cette question, il faut aussi intégrer des dominations transversales. Il y a, à mon sens mais je n’invente rien, une montée des intégrismes religieux et ceux-ci s’en prennent fondamentalement aux femmes, aux homosexuels, aux femmes sexy. Doté d’un surmoi rigide et ne sachant « se tenir » face à des sexualités différentes trop visibles, ils ne supportent pas les sociétés libres au plan des moeurs. Ils sont favorables aux dictatures sur ce plan. Mais souvent cela dépasse ce champ . En ce sens, ils sont souvent aussi contre la démocratie et la laïcité. Citons ici les catholiques en Pologne mais tous les catholiques ayant sévis sous les dictatures du sud de l’Europe et en Amérique latine il y a quelques décennies seulement. Il ne faisait pas bon vouloir pratiquer le nudisme ou se dire homosexuel(le). Citons les juifs haredim qui ressemblent ici aux musulmans autoritaires sexoséparatistes.

Christian DELARUE
MRAP 35 - fev 2013