Pour la laïcité complète et visible des services publics au Québec D Guilbault

dimanche 10 mai 2009
par  Amitié entre les peuples
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Pour la laïcité complète et visible des services publics au Québec

Critique d’une proposition du conseil d’administration de la Fédération des femmes du Québec

par Diane Guilbault, collaboratrice de Sisyphe

http://sisyphe.org/spip.php?article3288

Le 9 mai prochain, les membres de la FFQ seront invitées à entériner une proposition de leur conseil d’administration en faveur de l’autorisation du port de signes religieux ostentatoires dans la fonction et les services publics québécois (1).

Cette position est étonnante de la part d’un organisme dont plusieurs batailles fondatrices étaient tournées vers l’objectif de la libération des femmes de l’emprise des dogmes religieux. En fait, si elle était endossée par les membres, cette prise de position pourrait remettre en question la place de la FFQ en tant qu’acteur majeur en matière de défense du droit à l’égalité des femmes.

Les services publics doivent être laïcs

La question du port des signes religieux dans les services publics soulève plusieurs enjeux, particulièrement celui de la laïcité. Même si (malheureusement) le Québec n’a adopté aucune déclaration formelle de laïcité, l’État se présente comme laïc. Le gouvernement et, au premier chef, le Premier ministre Charest, l’ont répété à plusieurs reprises. On ne peut ignorer non plus le fait que le Québec ait demandé l’abrogation de l’article 93 de la Constitution canadienne pour enlever aux catholiques et aux protestants des droits acquis, sécularisant le système scolaire public dans l’intention que les religions n’y jouent plus de rôle. Si l’on adhère à la prémisse à l’origine de cet amendement constitutionnel, selon laquelle la laïcité est essentielle pour permettre à nos institutions de s’adapter à la plus grande diversité sociale, il faut poursuivre nos efforts pour protéger cette laïcité récemment et durement acquise. La Commission Bouchard-Taylor a invité le gouvernement à mieux définir sa conception de la laïcité, mais jusqu’à présent, cette proposition est restée lettre morte. L’initiative de la FFQ offre donc une excellente occasion pour réfléchir à cet enjeu auquel sont confrontées actuellement les sociétés modernes.

Travailler dans les services publics comporte des obligations

Malheureusement, l’analyse proposée par la direction de la FFQ est décevante : incomplète, confuse, elle donne l’impression que la réflexion a été orientée vers une conclusion décidée d’avance.

D’abord, quoi qu’en disent les auteures de la proposition, il n’y a pas que le port du voile (hijab) qui soit en cause : si celui-ci devait être autorisé, il faudrait aussi permettre le port des turbans et des poignards sikhs, des kippas juives et des crucifix ostentatoires. Veut-on vraiment être soigné à l’hôpital par un infirmier qui porte un poignard ? Le citoyen juif orthodoxe se sentira-t-il à l’aise de passer un examen de conduite avec une femme portant le hijab ? Faut-il vraiment que les citoyen-nes sachent à quelle religion appartient un-e employé-e de l’État ?

Enfin, si la FFQ reconnaît la validité des obligations vestimentaires et autres signes religieux pour les employé-es des services publics, par quelles justifications pourra-t-elle refuser d’autres obligations réclamées au nom de croyances religieuses, tel le refus de travailler avec des personnes de l’autre sexe, l’obligation de prier à certaines heures et à certains endroits, l’impossibilité de côtoyer des non-croyants, le prosélytisme, etc. ?

Les dirigeantes de la FFQ ajoutent à la confusion en situant dans le même cadre d’analyse les usager-ères et les employé-es des services publics. Or, les responsabilités des un-es et des autres ne sont pas du tout les mêmes. Seul-es les employé-es des services publics sont tenu-es à un devoir de réserve qui restreint, dans l’exercice de leurs fonctions, différentes libertés comme la liberté d’expression ou d’opinion politique. Ces restrictions sont essentielles, car les employé-es de services publics sont mandataires en quelque sorte de toutes et tous les citoyens, et seule la plus grande neutralité peut assurer l’impartialité, ce qui implique aussi l’apparence d’impartialité. En outre, travailler dans les services publics n’est pas un droit absolu, c’est surtout une possibilité qui s’accompagne de devoirs et d’obligations pour tous et toutes.

Avoir des services publics laïcs a aussi comme conséquence que l’État n’a pas à savoir à quelle confession religieuse appartiennent les citoyen-nes et ses employé-es, ni s’ils et elles appartiennent même à une confession. On ne peut donc pas chercher à obtenir une représentativité des différentes confessions religieuses au sein de l’appareil public, car cette information est privée et non vérifiable. Par contre, l’État doit continuer d’accroître le nombre d’employé-es visé-es par les programmes d’accès à l’égalité qui, rappelons-le, n’incluent pas les confessions religieuses.

Les symboles sont des discours

Si une image vaut 1000 mots, les symboles sont quant à eux des discours. Et les symboles religieux sont des discours religieux. Est-ce que la neutralité des institutions publiques peut vraiment être assurée par la multiplication de ces discours chez les employé-es des services publics ? On peut en douter, sans compter que cette visibilité ostentatoire, clamant des appartenances religieuses, risque de mener à une surenchère par laquelle chaque groupe voudra se rendre visible.

Finalement, ce qui désole dans l’argumentaire développé par le conseil d’administration de la FFQ, c’est l’aval implicite accordé à la vision des fondamentalistes : en effet, les pressions en faveur du port des symboles religieux découlent d’une lecture fondamentaliste de textes écrits, il y a plus de 1000 ans. La majorité des pratiquant-es, fussent-ils de confession musulmane, hindoue, juive, sikh ou chrétienne, sont capables d’interpréter leurs textes « sacrés » et de les adapter au contexte contemporain. Les sociétés modernes qui ont adhéré à la démocratie ont en commun de réserver la pratique religieuse à la sphère privée et, surtout, elles ont choisi de gérer l’espace public, le vivre-ensemble, sur la base de règles démocratiquement choisies. Les fondamentalistes récusent, par essence, la primauté des règles démocratiques (comme la laïcité, l’égalité de tous et de toutes, la mixité des milieux, l’égalité des sexes sur le marché du travail, etc.) sur celles qu’ils considèrent émanant d’un dieu. Appuyer la vision fondamentaliste constitue une trahison de toutes celles et tous ceux qui luttent, ici et ailleurs dans le monde, parfois au péril de leur vie, pour leur droit à la liberté de conscience et pour une lecture des textes dits sacrés qui respecte la laïcité démocratiquement choisie.

Suite de l’article sur le site Sisyphe

lundi 27 avril 2009

http://sisyphe.org/spip.php?article3288


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