Lettre de Lucile Daumas à Claude Mangin épouse du prisonnier sahraoui au Maroc, Naama Asfari.

vendredi 11 mai 2018
par  Amitié entre les peuples
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Lettre de Lucile Daumas à Claude Mangin épouse du prisonnier sahraoui au Maroc, Naama Asfari.

Pour information et diffusion si vous le souhaitez, une lettre que je viens d’écrire à Claude Mangin, épouse du prisonnier sahraoui au Maroc, Naama Asfari, qui entre dans sa 4e semaine de grève de la faim à Ivry pour protester contre ses refoulements répétés à l’entrée du Maroc et l’interdiction qui lui est faite de rendre visite à son mari.

Lucile Daumas

http://amitie-entre-les-peuples.org/Lette-de-Lucile-Daumas-a-Claude-Mangin-epouse-du-prisonnier-sahraoui-au-Maroc

XX

Ma chère Claude,

Permettez, bien que nous ne nous connaissions pas, que je m’adresse à
vous en ces termes.

En effet, la nouvelle, apprise par la presse, de votre grève de la faim
a fait remonter à la surface des souvenirs maintenant vieux de plus de
40 ans et qui me poussent aujourd’hui à m’adresser à vous, avec un fort
sentiment de solidarité et d’amitié.

Je m’appelle Lucile Daumas, je réside au Maroc depuis 1973. En février
1977, mon mari, arrêté 13 mois plus tôt, fut condamné lors de l’un des
procès emblématiques de ce que certains appellent aujourd’hui les années
de plomb, à 20 ans de détention. Plus de trente siècles de détention
furent ainsi distribués à la louche à la fin de ce procès à quelques 138
prisonniers !

Une fois par semaine, et pendant 13 ans, je fréquentais les parloirs de
prison. De longues années où les familles de prisonniers s’organisèrent
pour opposer une profonde solidarité, matérielle, morale, politique,
avec ces prisonniers d’opinion face à l’ostracisme politique dont ils
souffraient. Les conditions nous étaient défavorables et le fait qu’une
fraction de ces détenus aient publiquement défendu le principe
d’autodétermination du peuple saharaoui, fut le prétexte principal de
l’isolement politique de l’ensemble de ces prisonniers. Seules quelques
personnes courageuses osèrent manifester leur solidarité ou leur soutien
aux prisonniers et à leurs familles. Vous pouvez aisément imaginer à
quel point ce fut pour nous un immense appui, un immense réconfort.
Aujourd’hui, ces prisonniers ont été réhabilités, indemnisés pour
beaucoup d’entre eux, mais il n’en reste pas moins qu’ils ont passé les
plus belles années de leur vie derrière les barreaux et que personne n’a
été jugé pour les tortures et mauvais traitements infligés ou pour les
peines de prison démentielles auxquelles ils ont été condamnés.
C’est en me remémorant cela, et en me souvenant combien il avait été
éprouvant, pour nous les familles, de trouver, à certaines occasions,
notamment lors des grèves de la faim, les portes de la prison closes et
les visites aux prisonniers interdites, que j’ai décidé de vous écrire.
Votre époux a été lui aussi condamné à de longues années de prison et
j’espère fortement qu’il pourra, comme cela fut le cas pour le mien,
être libéré avant la fin de sa peine. Mais le tribunal ne l’a pas
condamné à rester dans l’isolement, à être privé du contact avec les
siens. Vous-même n’avez été ni inculpée ni condamnée. Or le refus de
visite vous affecte tout autant que votre époux. L’expérience nous a
appris à quel point les visites de la famille, de l’épouse tout
particulièrement, constituent une bouée de sauvetage, un point d’ancrage
qui permet de ne pas sombrer dans la morosité, le désespoir voire la
folie.

Il ne servira à rien qu’une future Instance équité et réconciliation
vienne dans quelques années essayer de tourner à nouveau la page d’une
répression qui s’apparente à nouveau aujourd’hui très fort à celle des
fameuses « années de plomb ». C’est aujourd’hui et maintenant que les
autorités marocaines doivent relâcher les prisonniers d’opinion,
interrompre cette longue litanie de procès politiques indignes et
iniques qui se déroulent dans de nombreux tribunaux du pays.
Et en attendant cette date, que j’espère proche, permettre aux
prisonniers de vivre dans des conditions de détention décentes et
entourés de l’amour et l’affection de leurs proches.

Je souhaite ardemment que votre combat soit entendu et que vous puissiez
dans les plus brefs délais cesser cette grève de la faim, si dangereuse
pour votre santé. Et reprendre sereinement l’avion pour rencontrer votre époux.

Ma démarche est absolument personnelle et s’inscrit dans le cadre strict
d’une défense de la dignité humaine, des droits des prisonniers et de
leurs familles et d’une solidarité entre femmes.
Je vous laisse toute latitude pour utiliser cette lettre à toutes fins
que vous jugerez utile et vous prie de me pardonner si de mon côté je
l’adresse également à quelques amis qui pourront lui donner quelque
écho.

Soyez assurée de toute ma solidarité et de ma disposition à être à vos
côtés pour que votre action soit couronnée de succès.

Amicalement,

Lucile Daumas
Rabat le 8 mai 2018