De la nécessité d’articuler les combats anti-islamophobe et anti-islamiste radicale - Martine Boudet

lundi 5 mars 2018
par  Amitié entre les peuples
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De la nécessité d’articuler les combats anti-islamophobe et anti-islamiste radicale

par Martine Boudet - mars 2018

CS ATTAC & CO Fondation Copernic

animatrice du groupe « Culture et société » d’ATTAC

co-auteure et coordinatrice d’Urgence antiraciste - Pour une démocratie inclusive.

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NB : Urgence antiraciste a été construit sur une base de dialogue

-entre spécialistes de différentes communautés racisées (2e partie du livre)
-entre représentant-e-s des antiracismes historique/universaliste et politique (3e partie)
-entre représentant-e-s de l’anti-islamophobie et de l’anti-islamisme radical (3 chapitres)
Cela de manière non manichéenne et proportionnée, en fonction du degré de dangerosité pour les peuples des stratégies impérialiste/néocoloniale/xénophobe (en Europe et en Occident) et islamiste radicale (djihadisme, intégrisme misogyne..).

http://www.editions-croquant.org/co...
http://www.editions-croquant.org/component/mijoshop/product/384-urgence-antiraciste

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Les relations Nord-Sud sous le prisme néocolonial et impérialiste

La donnée incontournable à prendre en compte de prime abord est la gestion impérialiste des relations Nord-Sud, sous des formes historiquement changeantes, coloniale et néocoloniale pour les pays d’Afrique (subsaharienne et du Maghreb). Les conséquences de cette gestion résident en une imprégnation raciste greffée sur un héritage postcolonial peu assumé. En cette période post-communiste, marquée par la fin du monde bipolaire et la crise structurelle du système capitaliste (qui est d’abord celle du monde du travail), un processus de fascisation gagne tant l’opinion publique (voir la montée du FN) que l’appareil d’Etat. Le consensus règne sur la politique belliciste des Etats, en l’absence d’une mobilisation anti-guerre et anti-état d’urgence.

Les gauches doivent se positionner davantage et explicitement en faveur des causes des suds. A défaut de quoi, règne l’afro-pessimisme, causé par les suites décevantes données aux indépendances et dont les responsabilités ne sont pas vraiment établies, une islamophobie essentialisante qui condamne d’emblée l’Islam sur le terrain de la démocratie et des droits des femmes, un féminisme à tendance raciste sur ces bases, la progression considérable des discriminations au faciés et au nom dans les différents aspects de la vie sociale, les rejets des migrants au motif de la difficulté d’exfiltrer d’éventuels terroristes, la poursuite d’une politique de « coopération » meurtrière….

A l’égard de l’engrenage Etat d‘urgence-djihadisme/islamisme radical

Au regard de l’importance géopolitique et à l’échelle nationale du djihadisme, importance mise en exergue par les médias dominants (voir l’actualité régulière des attentats et de leurs suites), il s’avère nécessaire de préciser notre positionnement face à ce phénomène.

Le djihadisme constitue une suite régressive, un reflux des mobilisations démocratiques, celles des « printemps arabes », manifestant les difficultés des peuples à se libérer des tutelles féodales et impérialistes et à stopper l’engrenage des conflits guerriers et meurtriers érigés en réaction. Ces éléments contre-révolutionnaires, instrumentalisés en sous-main par des équipes étatiques et internationales liées à l’oligarchie, participent de la fascisation de la période. Dans les années 2000, l’administration Bush et Al Qaida alimentaient ce cercle vicieux, c’est plutôt le cas du duo Union Européenne-Daesh pour les années 2010.

Un parallèle peut être fait avec les chefs de guerre françafricains dans les pays subsahariens, qui sévissent depuis la mise en échec des conférences nationales démocratisantes des années 90 ou de pouvoirs progressistes (Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire…). Cela dit, un silence complice ou contraint selon le cas persiste dans ce secteur, au moment où les projecteurs sont obstinément braqués sur la scène arabo-musulmane.

Une autre similitude à faire valoir : le courant antisémite a dû en son temps opérer une distanciation critique à l’égard du sionisme comme ombre portée du monde juif dans sa composante nationaliste et anti-arabe, et dans sa capacité de nuisance belliciste. C’est le propos de la campagne BDS, par exemple.

En complément du positionnement critique à l’égard des puissances occidentales de type anti-impérialiste, une démarche sobre (proportionnée) et explicite concernant l’islamisme radical jouerait un rôle d’éducation populaire. Celui-ci constitue en effet une idéologie en forme et largement médiatisée, sur une base religieuse structurée à l’échelle internationale. Sa critique contribue à la prise de conscience chez les jeunes des quartiers populaires de l’écueil du fanatisme et du nihilisme, et à leur réorientation vers des idéaux progressistes. Cette critique est nécessaire politiquement aussi pour éviter que les Etats ne « règlent le problème » à la place des peuples et de leurs représentants, avec des moyens faussés et réducteurs. Pour sortir aussi de l’étau médiatique qui contribue à la montée des violences, en orchestrant le dialogue de sourds entre les forces fascisantes de part et d’autre, celles de l’état d’urgence, des armées impérialistes et du djihadisme.

L’objectif est de sortir du manichéisme campiste, islamophobe ou anti-impérialiste selon le cas, ce dernier faisant une impasse pudique sur cette donnée autochtone, pour ne pas faire d’ombre aux peuples arabophones. En fait, les premières victimes du djihadisme et de l’islamisme radical sont les peuples arabophones ou islamisés, les démocrates et progressistes musulmans (en Syrie, en Irak, en Libye, en Egypte, au Mali, au Yémen….) ainsi que des citoyen-ne-s, notamment des femmes, des quartiers populaires des métropoles occidentales.

Cette « culture de la violence » est d’origine patriarcale et sexiste et s’inscrit dans la législation rétrograde des pays arabo-musulmans en termes de relations homme-femme, de la gestion de la famille et de la société.

Des générations d’écrivains et d’intellectuels progressistes, notamment francophones- Driss Chraïbi, Fatima Mernissi, Rachid Boudjedra, Kateb Yacine pour le Maghreb…..- ont combattu pendant des décennies cet ordre politico-moral séculaire, souvent aux dépens de leurs intérêts ou de leur intégrité personnelle. Les démocrates syriens paient le prix fort d’avoir été entre le marteau de la dictature nationale et Daesh. L’armée kurde, à la fois féministe et démocrate, poursuit leur combat avec succès.

Il ne serait pas correct de brader ce patrimoine politique et philosophique, celui des droits de la personne humaine et de la rationalité, même pour la promotion d’un courant religieux légitime en soi, celui de l’Islam arabophone. D’une certaine manière, ce serait manifester une forme de soumission à l’égard de sa composante réactionnaire, l’islamisme radical, dont la force de frappe à l’échelle internationale est conséquente, sous la forme des puissances pétrolifères notamment. Pour en revenir au cas féminin et emblématique du voile, un double axiome peut résumer une stratégie raisonnable : ne pas en faire une obligation (en interne) et ne pas l’interdire (en externe).

Revendication décomplexée d’une double démarche, anti-islamophobe et anti-islamiste radicale

La revendication décomplexée de cette double démarche conditionne en fait la levée d’une doxa essentialisante (voir le culte sous le mandat de Sarkozy de « l’identité nationale » et la montée du Front national sur cette problématique) qui enferme le mouvement ouvrier, populaire, féministe, antiraciste…dans un carcan ethno-nationaliste, et qui entrave la satisfaction des revendications spécifiques des populations immigrées, migrantes et ex-colonisées, au motif et au prétexte de la « lutte principale contre le terrorisme ». Ceci, en fait, pour la préservation des privilèges et des intérêts de classe et au-delà nationaux.

Ce faisant, en cette période de regain belliciste, par la confrontation à la réalité d’adversaires démultipliés, par la comparaison de leur envergure évidemment différenciée en matière de nuisances publiques et par la recherche de solutions appropriées pour chaque cas –de type géo-politique, stratégique, anthropologique…-, sera davantage dégagée la voie d’une nécessaire mobilisation anti-guerre et anti-état d’urgence, et d’une émancipation à la fois pacifique et organisée. Le refus de la violence illégitime, de quelque origine qu’elle soit –étatique, terroriste ou sociétale-, le retour à la paix civile, est un préalable à l’instauration d’un espace démocratique digne de ce nom.

Références : (de Philippe Corcuff, le 6 septembre), « une tribune intéressante par un jeune enseignant-chercheur en science politique de Lyon, soucieux de nuances et par ailleurs musulman pratiquant et progressiste » :
 « Lutte contre le terrorisme : attention à ne pas tomber dans le manichéisme », par Haoues Seniguer,
Liberation.fr, 6 septembre 2017, http://www.liberation.fr/debats/2017/09/06/lutte-contre-le-terrorisme-attention-a-ne-pas-tomber-dans-le-manicheisme_1594276 
(Citation)

Au-delà de la question de la lutte antiterroriste, la tribune de François Burgat participe à un ensemble de discours simplificateurs se réclamant des sciences sociales et contribuant à alimenter le manichéisme dans les débats médiatiques. Qui voudrait qu’on ne puisse pas critiquer à la fois l’islamophobie et les islamismes. Qui refuse de conjuguer le combat contre la politique coloniale de l’État d’Israël et contre l’antisémitisme. Qui nous somme de choisir entre la lutte contre l’antisémitisme et la lutte contre l’islamophobie. Qui réduit, en négatif ou en positif, la singularité des fils collectifs qui composent une personne au seul fil de l’appartenance religieuse.


 Vincent Geisser, auteur de Musulmans de France, la grande épreuve : face au terrorisme, éditions de l’Atelier (avec Omero Marangiu-Perria et Kahina Smail). 
« Lutte contre l’islamophobie : entre altruisme désintéressé et ambition personnelle » (entretien)
http://www.meltingbook.com/lutte-contre-lislamophobie-entre-altruisme-desinteresse-ambition-personnelle/
En tant que citoyen et universitaire, je ne critique pas le bienfondé du combat contre l’islamophobie. Je fais simplement un constat : celui de la segmentation de la lutte antiraciste et, corrélativement, la renonciation à créer des espaces de lutte communs.

L’antiracisme universaliste ne fait plus rêver car il est trop difficile à conceptualiser et surtout à mettre œuvre. Aujourd’hui, il est plus facile de créer une organisation luttant exclusivement contre l’homophobie, l’antisémitisme ou l’islamophobie, etc. que d’imaginer des espaces de luttes à la fois dialogiques et transversaux.

Il existe un certain confort social et intellectuel, signe d’une paresse militante, à s’engager dans des causes exclusives, sans penser la transversalité. C’est l’air du temps : être efficace et visible sur le court terme, passer dans les médias,
V.G. : Il est clair que le combat contre l’islamophobie n’est pas pleinement légitime et qu’il suscite encore de nombreuses résistances chez certaines élites médiatiques, politiques et intellectuelles françaises qui l’assimilent de manière simpliste à une légitimation de l’islamisme. 
Selon elles, dénoncer l’islamophobie, ce serait faire le jeu du fondamentalisme, du radicalisme religieux, voire du djihadisme ! Elles refusent donc d’employer cette notion d’islamophobie et luttent même pour son exclusion définitive de la langue française !
Mais il existe aussi des myopies musulmanes à ne voir le racisme que chez les autres, et à faire de l’islamophobie un combat exclusif, en oubliant tous les autres.

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Macron et l’état d’urgence : se mobiliser contre le retour des « lois scélérates » (François Gèze, Mediapart) https://blogs.mediapart.fr/francois-geze/blog/110617/macron-et-l-etat-d-urgence-se-mobiliser-contre-le-retour-des-lois-scelerates