Portrait du colonisé d’Albert Memmi (extraits 1957)

mardi 2 février 2021
par  Amitié entre les peuples
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COLONISATION : LE COMPLEXE DE NERON

Portrait du colonisé d’Albert Memmi (extraits 1957)

La société coloniale ne peut intégrer les [indigènes] sans se détruire ; il faudra donc qu’ils retrouvent leur unité contre elle. Ces exclus revendiqueront leur exclusion sous le nom de personnalité nationale : c’est le colonialisme qui crée le patriotisme des colonisés. Maintenus par un système oppressif au niveau de la bête, on ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et leur condition empire chaque jour : quand un peuple n’a d’autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n’a reçu de ses oppresseurs qu’un seul cadeau, le désespoir, qu’est-ce qui lui reste à perdre ? C’est son malheur qui deviendra son courage ; cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation.
Jean-Paul Sartre | Préface au Portrait du colonisé d’Albert Memmi (1957)

Que reste-t-il alors à faire au colonisé ? Ne pouvant quitter sa condition dans l’accord et la communion avec le colonisateur, il essaiera de se libérer contre lui : il va se révolter.
Loin de s’étonner des révoltes colonisées, on peut être surpris, au contraire, qu’elles ne soient pas plus fréquentes et plus violentes. En vérité, le colonisateur y veille : stérilisation continue des élites, destruction périodique de celles qui arrivent malgré tout à surgir, par corruption ou oppression policière ; avortement par provocation de tout mouvement populaire et son écrasement brutal et rapide. Nous avons noté aussi l’hésitation du colonisé lui-même, l’insuffisance et l’ambiguïté d’une agressivité de vaincu qui, malgré soi, admire son vainqueur, l’espoir longtemps tenace que la toute-puissance du colonisateur accoucherait d’une toute-bonté.
Mais la révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe-l’oeil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis. Il a été arraché de son passé et stoppé dans son avenir, ses traditions agonisent et il perd l’espoir d’acquérir une nouvelle culture, il n’a ni langue, ni drapeau, ni technique, ni existence nationale ni internationale, ni droits, ni devoirs : il ne possède rien, n’est plus rien et n’espère plus rien. De plus, la solution est tous les jours plus urgente, tous les jours nécessairement plus radicale. Le mécanisme de néantisation du colonisé, mis en marche par le colonisateur, ne peut que s’aggraver tous les jours. Plus l’oppression augmente, plus le colonisateur a besoin de justification, plus il doit avilir le colonisé, plus il se sent coupable, plus il doit se justifier, etc. Comment en sortir sinon par
la rupture, l’éclatement, tous les jours plus explosif, de ce cercle
infernal ? La situation coloniale, par sa propre fatalité intérieure,
appelle la révolte. Car la condition coloniale ne peut être aménagée ;
tel un carcan, elle ne peut qu’être brisée.
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S’acceptant comme colonisateur, le colonialiste accepte en même temps, même s’il a décidé de passer outre, ce que ce rôle implique de blâme, aux yeux des autres et aux siens propres. Cette décision ne lui rapporte nullement une bienheureuse et définitive tranquillité d’âme. Au contraire, l’effort qu’il fera pour surmonter cette ambiguïté nous donnera une des clefs de sa compréhension. Et les relations humaines en colonie auraient peut-être été meilleures, moins accablantes pour le colonisé, si le colonialiste avait été convaincu de sa légitimité.
En somme, le problème posé au colonisateur qui se refuse est le même que pour celui qui s’accepte. Seules leurs solutions diffèrent : celle du colonisateur qui s’accepte le transforme immanquablement en colonialiste.
De cette assomption de soi-même et de sa situation, vont découler en effet plusieurs traits que l’on peut grouper en un ensemble cohérent.
Cette constellation, nous proposons de l’appeler : le rôle de l’usurpateur
(ou encore le complexe de Néron).
S’accepter comme colonisateur, ce serait essentiellement, avons-nous dit, s’accepter comme privilégié non légitime, c’est-à-dire comme usurpateur. L’usurpateur, certes, revendique sa place, et, au besoin, la défendra par tous les moyens. Mais, il l’admet, il revendique une place usurpée. C’est dire qu’au moment même où il triomphe, il admet que triomphe de lui une image qu’il condamne. Sa victoire de fait ne le comblera donc jamais : il lui reste à l’inscrire dans les lois et dans la morale. Il lui faudrait pour cela en convaincre les autres,
sinon lui-même. Il a besoin, en somme, pour en jouir complètement, de se laver de sa victoire, et des conditions dans lesquelles elle fut obtenue. D’où son acharnement, étonnant chez un vainqueur, sur d’apparentes futilités : il s’efforce de falsifier l’histoire, il fait récrire les textes, il éteindrait des mémoires. N’importe quoi, pour arriver à transformer son usurpation en légitimité.
Comment ? Comment l’usurpation peut-elle essayer de passer pour légitimité ? Deux démarches semblent possibles : démontrer les mérites de l’usurpateur, si éminents qu’ils appellent une telle récompense ; ou insister sur les démérites de l’usurpé, si profonds qu’ils ne peuvent que susciter une telle disgrâce. Et ces deux efforts sont en fait inséparables. Son inquiétude, sa soif de justification
exigent de l’usurpateur, à la fois, qu’il se porte lui-même aux nues, et qu’il enfonce l’usurpé plus bas que terre.
En outre, cette complémentarité n’épuise pas la relation complexe de ces deux mouvements. Il faut ajouter que plus l’usurpé est écrasé, plus l’usurpateur triomphe dans l’usurpation ; et, par suite, se confirme dans sa culpabilité et sa propre condamnation : donc plus le jeu du mécanisme s’accentue, sans cesse entraîné, aggravé par son propre rythme. A la limite, l’usurpateur tendrait à faire disparaître l’usurpé, dont la seule existence le pose en usurpateur, dont l’oppression de plus en plus lourde le rend lui-même de plus en plus oppresseur.
Néron, figure exemplaire de l’usurpateur, est ainsi amené à persécuter rageusement Britannicus, à le poursuivre. Mais plus il lui fera de mal, plus il coïncidera avec ce rôle atroce qu’il s’est choisi. Et plus il s’enfoncera dans l’injustice, plus il haïra Britannicus et cherchera à atteindre davantage sa victime, qui le transforme en bourreau.
Non content de lui avoir volé son trône, il essayera de lui ravir le seul bien qui lui reste, l’amour de Junie. Ce n’est ni jalousie pure ni perversité, mais cette fatalité intérieure de l’usurpation, qui l’entraîne irrésistiblement vers cette suprême tentation : la suppression morale et physique de l’usurpé.
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Ce qu’est véritablement le colonisé importe peu au colonisateur.
Loin de vouloir saisir le colonisé dans sa réalité, il est préoccupé de lui faire subir cette indispensable transformation. Et le mécanisme de ce repétrissage du colonisé est lui-même éclairant.
Il consiste d’abord en une série de négations. Le colonisé n’est pas ceci, n’est pas cela. Jamais il n’est considéré positivement ; ou s’il l’est, la qualité concédée relève d’un manque psychologique ou éthique. Ainsi pour l’hospitalité arabe, qui peut difficilement passer pour un trait négatif. Si l’on y prend garde on découvre que la louange est le fait de touristes, d’Européens de passage, et non de colonisateurs, c’est-à-dire d’Européens installés en
colonie. Aussitôt en place, l’Européen ne profite plus de cette hospitalité, arrête les échanges, contribue aux barrières.
Rapidement, il change de palette pour peindre le colonisé, qui devient jaloux, retiré sur soi, exclusif, fanatique. Que devient la fameuse hospitalité ? Puisqu’il ne peut la nier, le colonisateur en fait alors ressortir les ombres, et les conséquences désastreuses.
(...) Ainsi s’effritent, l’une après l’autre, toutes les qualités qui font du colonisé un homme. Et l’humanité du colonisé, refusée par le colonisateur, lui devient en effet opaque. Il est vain, prétend-il, de chercher à prévoir les conduites du colonisé (« Ils sont imprévisibles ! » ... « Avec eux, on ne sait jamais ! »). Une étrange et inquiétante impulsivité lui semble commander le colonisé. Il faut que le colonisé soit bien étrange, en vérité, pour qu’il demeure si mystérieux après tant d’années de cohabitation... ou il faut penser que le colonisateur a de fortes
raisons de tenir à cette illisibilité.
(...) Enfin le colonisateur dénie au colonisé le droit le plus précieux reconnu à la majorité des hommes : la liberté. Les conditions de vie faites au colonisé par la colonisation n’en tiennent aucun compte, ne la supposent même pas.
Le colonisé ne dispose d’aucune issue pour quitter son état de malheur : ni d’une issue juridique (la naturalisation) ni d’une issue mystique (la conversion
religieuse) : le colonisé n’est pas libre de se choisir colonisé ou non colonisé. Que peut-il lui rester, au terme de cette effort obstiné de dénaturation ? Il n’est sûrement plus qu’un alter ego du colonisateur. C’est à peine encore un être humain. Il tend rapidement vers l’objet. A la limite, ambition suprême du
colonisateur, il devrait ne plus exister qu’en fonction des besoins du colonisateur, c’est-à-dire s’être transformé en colonisé pur.
On voit l’extraordinaire efficacité de cette opération. Quel devoir sérieux a-t-on envers un animal ou une chose, à quoi ressemble de plus en plus le colonisé ? On comprend alors que le colonisateur puisse se permettre des attitudes, des jugements tellement scandaleux. Un colonisé conduisant une voiture est un spectacle auquel le colonisateur refuse de s’habituer ; il lui dénie toute
normalité, comme pour une pantomime simiesque. Un accident, même grave, qui atteint le colonisé, fait presque rire. Une mitraillade dans une foule colonisée lui fait hausser les épaules. D’ailleurs, une mère indigène pleurant la mort de son fils, une femme indigène pleurant son mari, ne lui rappellent que vaguement la douleur d’une mère ou d’une épouse. Ces cris désordonnés, ces gestes insolites, suffiraient à refroidir sa compassion, si elle venait à naître.
Dernièrement, un auteur nous racontait avec drôlerie comment, à l’instar du gibier, on rabattait vers de grandes cages les indigènes révoltés. Que l’on ait imaginé puis osé construire ces cages, et, peut-être plus encore, que l’on ait laissé les reporters photographier les prises, prouve bien que, dans l’esprit de ses organisateurs, le spectacle n’avait plus rien d’humain.
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Il est remarquable que le racisme fasse partie de tous les colonialismes, sous toutes les latitudes. Ce n’est pas une coïncidence : le racisme résume et symbolise la relation fondamentale qui unit colonialiste et colonisé.
Il ne s’agit guère d’un racisme doctrinal. Ce serait d’ailleurs difficile ; le colonialiste n’aime pas la théorie et les théoriciens.
Celui qui se sait en mauvaise posture idéologique ou éthique se targue en général d’être une homme d’action, qui puise ses leçons dans l’expérience. Le colonialiste a trop de mal à construire son système de compensation pour ne pas se méfier de la discussion. Son racisme est vécu, quotidien ; mais il n’y perd pas pour autant. A côté du racisme colonial, celui des doctrinaires
européens apparaît comme transparent, gelé en idées, à première vue presque sans passion. Ensemble de conduites, de réflexes appris, exercés depuis la toute première enfance, fixé, valorisé par l’éducation, le racisme colonial est si spontanément incorporé aux gestes, aux paroles, même les plus banales,
qu’il semble constituer une des structures les plus solides de la personnalité colonialiste. La fréquence de son intervention, son intensité dans les relations coloniales serait stupéfiante, cependant, si l’on ne savait à quel point il aide à vivre le colonialiste, et permet son insertion sociale.

Un effort constant du colonialiste consiste à expliquer, justifier et maintenir, par le verbe comme par la conduite, la place et le sort du colonisé, son partenaire dans le drame colonial. C’est-à-dire, en définitive, à expliquer, justifier et maintenir le système colonial, et donc sa propre place. Or l’analyse de l’attitude raciste révèle trois éléments importants :
1. Découvrir et mettre en évidence les différences entre
colonisateur et colonisé.
2. Valoriser ces différences, au profit du colonisateur et
au détriment du colonisé.
3. Porter ces différences à l’absolu, en affirmant qu’elles
sont définitives, et en agissant pour qu’elles le deviennent.
La première démarche n’est pas la plus révélatrice de l’attitude mentale du colonialiste. Etre à l’affût du trait différentiel entre deux populations n’est pas une caractéristique raciste en soi. Mais elle occupe sa place et prend un sens particulier dans un contexte raciste.
Loin de recherche ce qui pourrait atténuer son dépaysement, le rapprocher du colonisé, et contribuer à la fondation d’une cité commune, le colonialiste appuie au contraire sur tout ce qui l’en sépare. Et dans ces différences,
toujours infamantes pour le colonisé, glorieuses pour lui, il trouve justification de son refus.
Mais voici peut-être le plus important : une fois isolé le trait de moeurs, fait historique ou géographique, qui caractérise le colonisé et l’oppose au colonisateur, il faut empêcher que le fossé ne puisse être comblé. Le colonialiste sortira le fait de l’histoire, du temps, et donc d’une évolution possible,
Le fait sociologique est baptisé biologique ou mieux métaphysique. Il est déclaré appartenir à l’essence du colonisé. Du coup, la relation entre le colonisé et le colonisateur, fondée sur la manière d’être, essentielle, des deux protagonistes, devient une catégorie définitive. Elle est ce qu’elle est parce qu’ils sont ce qu’ils sont, et ni l’un ni l’autre ne changeront jamais.
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En bref, l’homme de gauche ne retrouve dans la lutte du colonisé, qu’il soutient a priori, ni les moyens traditionnels ni les buts derniers de cette gauche dont il fait partie. Et bien entendu, cette inquiétude, ce dépaysement sont singulièrement aggravés chez le colonisateur de gauche, c’est-à-dire l’homme
de gauche qui vit en colonie et fait ménage quotidien avec ce nationalisme.
Prenons un exemple parmi les moyens utilisés dans cette lutte : le terrorisme. On sait que la tradition de gauche condamne le terrorisme et l’assassinat politique. Lorsque les colonisés en vinrent à les employer, l’embarras du colonisateur de gauche fut très grave. Il s’efforce de les détacher de l’action volontaire du colonisé, d’en faire un épiphénomène de sa lutte : ce sont,
assure-t-il, des explosions spontanées de masses trop longtemps opprimées, ou mieux des agissements d’éléments instables, douteux, difficilement contrôlables par la tête du mouvement.
Bien rare furent ceux, même en Europe, qui aperçurent et admirent, osèrent dire que l’écrasement du colonisé était tel, telle était la disproportion des forces, qu’il en était venu, moralement à tort ou à raison, à utiliser volontairement ces moyens. Le colonisateur de gauche avait beau faire des
efforts, certains actes lui parurent incompréhensibles, scandaleux et politiquement absurdes ; par exemple la mort d’enfants ou d’étrangers à la lutte, ou même de colonisés qui, sans s’opposer au fond, désapprouvaient tel détail de l’entreprise. Au début, il fut tellement troublé qu’il ne trouvait
pas mieux que de nier de tels actes ; ils ne pouvaient trouver aucune place, en effet, dans sa perspective du problème. Que ce soit la cruauté de l’oppression qui explique l’aveuglement de la réaction lui parut à peine un argument :
il ne peut approuver chez le colonisé ce qu’il combat dans la colonisation, ce pourquoi précisément il condamne la colonisation.
Puis, après avoir soupçonné à chaque fois la nouvelle d’être fausse, il dit, en désespoir de cause, que de tels agissements sont des erreurs, c’est-à-dire qu’ils ne devraient pas faire partie de l’essence du mouvement. Les chefs certainement les désapprouvent, affirme-t-il courageusement. Un journaliste qui a toujours soutenu la cause des colonisés, las d’attendre des condamnations qui ne venaient pas, finit un jour par mettre publiquement
en demeure certains chefs de prendre position contre les attentats. Bien entendu, il ne reçut aucune réponse ; il n’eut pas la naïveté supplémentaire d’insister.
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La servitude du colonisé ayant paru scandaleuse au colonisateur, il lui fallait l’expliquer, sous peine d’en conclure au scandale et à l’insécurité de sa propre existence. Grâce à une double reconstruction du colonisé et de lui-même, il va du même coup se justifier et se rassurer.
Porteur des valeurs de la civilisation et de l’histoire, il accomplit une mission : il a l’immense mérite d’éclairer les ténèbres infamantes du colonisé. Que ce rôle lui rapporte avantages et respect n’est que justice : la colonisation est légitime, dans tous ses sens et conséquences.

Par ailleurs, la servitude étant inscrite dans la nature du colonisé, et la domination dans la sienne, il n’y aura pas de dénouement. Aux délices de la vertu récompensée, il ajoute la nécessité des lois naturelles. La colonisation est éternelle, il peut envisager son avenir sans inquiétude aucune. Après quoi, tout deviendrait possible et prendrait un sens nouveau. Le colonialiste pourrait se permettre de vivre presque détendu, bienveillant et même bienfaiteur. Le colonisé ne pourrait que lui être reconnaissant de rabattre de ce qui lui revient. C’est ici que s’inscrit l’étonnante attitude mentale dite paternaliste.

Le paternaliste est celui qui se veut généreux par-delà, et une fois admis, le racisme et l’inégalité. C’est, si l’on veut, un racisme charitable - qui n’est pas le moins habile ni le moins rentable. Car le paternalisme le plus ouvert se cabre dès que le colonisé réclame, ses droits syndicaux par exemple. S’il relève la paye, si sa femme soigne le colonisé, il s’agit de dons et jamais de devoirs. S’il se reconnaissait des devoirs, il lui faudrait admettre que le colonisé a des droits. Or il est entendu, par tout ce qui précède, que le colonisé n’a pas
de droits.
Ayant instauré ce nouvel ordre moral où par définition il est maître et innocent, le colonialiste se serait enfin donné l’absolution. Faut-il encore que cet ordre ne soit pas remis en question par les autres, et surtout par le colonisé.

Albert Memmi | Portrait du colonisé | 1957