La gauche, la nation et l’émancipation du peuple-classe. C Delarue

dimanche 26 avril 2009
par  Amitié entre les peuples
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LA GAUCHE, LA NATION ET L’EMANCIPATION DU PEUPLE-CLASSE

Version reprise le mercredi 29 avril 2009 (fin de contribution)

http://amitie-entre-les-peuples.org/spip.php?article666

La mondialisation dans sa phase néolibérale a eu pour effet d’une part de venir percuter les cadres nationaux anciens en amoindrissant des capacités d’intervention, d’autres part et concomitamment de faire émerger de nouveaux cadres jusque là sous développés comme l’Europe. Ce point est connu . Il n’est pas au centre de notre propos mais il en constitue l’arrière plan qui donne une dynamique à l’ensemble qui sans cela pourrait apparaître comme des cadres relativement figés.

La gauche – terme générique - est ici la force politique chargée dans sa diversité de sensibilité de construire en théorie - le programme - et en pratique - la mobilisation démocratique - l’émancipation du peuple-classe français sans nuire aux autres peuples conformément au principe de l’internationalisme ouvrier. Ici la gauche porte un programme à la fois social et écologique.

Le peuple-classe est constitué par 95% du salariat et une grosse fraction des paysans, des artisans et des indépendants. Il exclue de façon variable la bourgeoisie nationale. NB : Pour une définition plus précise du peuple-classe je renvoie au site amitie-entre-les-peuples.org et notamment à l’article « Les frontières du peuple-classe ». A sa tâche historique ici résumée s’ajoute l’impératif écologique du XXI siècle.

Si la nation porte bien en elle une ambiguïté – ce qui va être développé ici - alors on comprend que la gauche et la droite, sans parler de l’extrême-droite et de l’extrême gauche, aient des positionnements différents. La nation va alors faire l’objet d’une instrumentalisation politique variable qui peut avoir deux sens, l’un que l’on dira « de droite » car conservateur et même réactionnaire, l’autre progressiste et de transformation sociale pour « la gauche ». On précisera de quelle gauche type il s’agit. Dans un cas l’emploi régresse, les écarts de revenus augmentent, la sécurité sociale se délite encore plus, etc. dans l’autre cas c’est la dynamique inverse qui s’applique.

Pour avancer sur cette « manipulation » de la symbolique nationale il importe d’abord d’évoquer ce que l’on entend par nation avant de préciser les axes d’une politique de gauche.

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I – LA PROBLEMATIQUE DU FAIT NATIONAL

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Il s’agit de montrer, en vue de notre question concernant la gauche, en quoi la nation s’impose et dans quels termes.

A - La nation comme certitude .

Elle s’observe comme fait prééminent d’une part par absence relative d’autres communautés pouvant former société et d’autre part de par sa propre dynamique historique.

1 - Certitude du fait national par défaut de la prégnance d’autres communautés.

a) Faiblesse du sentiment communautaire au dessus du cadre national.

* Le monde : La mondialité (Zarifian) est pensée, espérée . Certains peuples près de la nature ont une conception cosmique du monde. Reste que le monde n’est pas l’horizon ordinaire de la plupart des humains. De plus faute de liens et de vécus il ne fait pas société.

* Le niveau continental n’offre au mieux qu’un cadre proto-national faible qui sauf exception est fondé sur des nations pré-existantes. C’est le cas de l’Union européenne. Il n’y a guère que les Roms qui pourraient de par leur passé de migrants transnationaux en Europe se dire d’emblée européen. Et, via le marché commun, ce sont plus les représentant des firmes multinationales et des classes dominantes que les peuples qui ont construit l’Europe et ses institutions. Les peuples-classe d’Europe s’opposent depuis quelques années, notamment depuis le 29 mais 2009, au déficit social, démocratique et écologique des institutions européennes alors que ce déficit était plus radical encore dans la première période de construction de l’Europe. Outre le contenu, l’idée européenne qui pouvait être attractive comme perspective supra-nationale est aujourd’hui contestée même si la dynamique perdure.

b) Faiblesse du sentiment communautaire en deçà du cadre national :

* Faiblesse ou absence des minorités nationales

Si le fait national est certain c’est qu’aucune minorité nationale (2) n’existe ou, en cas d’existence, n’est suffisamment en capacité de lui disputer sa force d’unification et d’intégration nationale.

Il ne faut pas confondre les minorités nationales et les minorités linguistiques ou les minorités culturelles. Seules les premières disputent une reconnaissance face à une nation organisée en Etat-nation. Leurs combats peut mener à la séparation institutionnelle et territoriale.

Une minorité nationale comme une nation existe par opposition, face à une domination mais cela ne suffit pas . Il lui faut aussi affirmer un vivre ensemble spécifique.

* Faiblesse ou non reconnaissance d’autres communautés spécifiques

Une minorité culturelle fondée sur la religion et la langue peut aspirer non à l’indépendance mais à une forme d’isolement communautaire validée par le droit. C’est une forme de menace de la nation nommée communautarisme dans les Etats qui ne sont pas pluri-culturels ou multi-nationaux.

2 ) Certitude du fait national par affirmation spécifique :

Si toutes les communautés envisagées ci-dessus ne forment que faiblement un sentiment d’appartenance construit, susceptible d’être institutionnaliser, alors c’est bien que la communauté de base historique intermédiaire entre le supra et l’infra-national - la nation -continue de posséder une efficacité certaine, notamment de par l’Etat.

Le fait avéré de la nation est la coexistence de ses membres. Malgré les différences de vécu parfois prononcées les nationaux continuent de vivre ensemble et veulent vivre ensemble. Ce point mérite d’être souligné. Il faut admettre avec M Lenuki (1) que "Le problème de la nation n’est pas de savoir si des groupes aux identités distinctes peuvent coexister mais bien pourquoi ils coexistent et continuent de le faire.

B - Nation, comme fait ambigu.

1 - Origine de l’ambiguïté

L’ambiguïté vient qu’il n’y a pas qu’une seule réponse à cette question du « pourquoi ? » comme on l’a laissé entendre jusqu’à présent . La nation n’est pas qu’une affaire de sentiment.

La sollicitation des auteurs ayant développés des réponses montre un recours à deux types de conception de la nation, l’une fondée sur la volonté de vivre ensemble et l’autre sur l’appartenance à une même culture dont l’identité serait supérieure à toutes les solidarités des groupes internes à la nation. On attache ces deux théories opposées les noms de Renan et de Fichte, auteurs de deux textes fondamentaux sur la notion de nation (JG Fichte, Discours à la nation allemande, 1807 et E. Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, 1882), tous deux écrits à des moments où l’identité nationale était en péril, du fait de l’occupation par des troupes ennemies du territoire national (1)

2 - Manifestation : les deux modèles de coexistence.

a) La première conception de la nation est fondée sur la volonté du vivre ensemble.

Cette conception n’exclue pas non seulement le conflit de classe de type « mouvementiste » c’est à dire à débouché limité et fragile mais aussi le conflit de classe prolongé de pleine transformation sociale, débouchant sur une autre société et que l’on pourrait qualifier plus justement de luttes de transformation socialiste. En effet la lutte de classe n’impose pas à priori le séparatisme territorial, qui est structurant pour la nation. Donc bourgeoisie nationale et peuple-classe disposant d’une culture commune (la laïcité par exemple), d’une langue commune continuent en quelque sorte de « vivre ensemble » mais en luttant sur le même territoire. Dans les faits les processus sont moins simples. Mais de partager un vivre ensemble sur un territoire n’indique pas à priori une conception particulière de son organisation qui peut évoluer, beaucoup plus que la conception traditionaliste du second modèle. C’est ce qu’il faut souligner.

b) Le second modèle, naturaliste traduit « la vision des communautés sociales comme des organismes naturels »

Ces organismes naturels constituent les hommes par des traditions et des cultures qui les différencient radicalement des étrangers et créent un entre-soi préexistant" (Jean Leca). Dans cette vision, la conflictualité, lorsqu’elle existe, ne peut avoir un contenu social. Elle est de type communautaire au sens ou la nation est une grande famille ou l’unité interne doit prévaloir. Dès lors les luttes portent sur une conquête de territoires perdus ou estimés tel ou sur le mode défensif contre les envahisseurs supposés (les résidents étrangers par exemple) ou les traites à la patrie (les internationalistes). Le choix sécuritaire pousse à l’Etat policier ou à l’Etat militariste. La pente sécuritariste y est latente. Notons aussi qu’il peut s’agir aussi d’une lutte d’indépendance d’une minorité nationale débouchant en cas de succès sur une séparation de territoire.

Le vivre ensemble se fonde en général sur une culture commune et un accord portant sur le pourtour du territoire dit national mais cet accord souvent implicite n’est pas éternel car des forces sociales au sein de la nation peuvent vouloir conquérir de nouveaux territoires sous des formes diverses (impérialisme) alors que d’autres estiment que l’heure est à en céder (décolonisation). La volonté de conquête ne sera pas nécessairement appréciée pareillement que volonté indépendantiste.

L’examen des caractéristiques contradictoires de la nation étant fait, il reste à décrire l’action des forces politiques et sociales qui y agissent.

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II – LA GAUCHE FACE A LA DROITE DANS CETTE PROBLEMATIQUE .

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A) L’ambiguïté du fait national explique un usage différent de la droite et de la gauche.

L’ambiguïté issue du double modèle de la nation notamment l’ambiguïté dans la fonction unificatrice permet les instrumentalisations politiques contradictoires. Il s’agit de poser les thèmes principaux contradictoires issu de l’ambiguïté de la nation dresser le constat avant d’avancer ce que la gauche peut avancer.

1 - Les thèmes contradictoires de la fonction unificatrice de la nation :

a) Le premier est : soit elle s’opère sur une base démocratique ( restreinte à ce jour mais qui pourrait être beaucoup plus développée) soit elle se fonde sur une histoire idéalisée qui se passe totalement de base démocratique (roi, empereur, élite non élue) au profit d’une thématique de l’incarnation. La gauche se doit d’appuyer la démocratisation.

b) Le second problème est : L’exclusion à l’encontre de l’Autre est relativement consubstancielle à la nation mais la question des degrés est capitale : soit la nation se montre très exclusive, intolérante et xénophobe soit peu exclusive et relativement tolérante. Et l’exclusion peut être externe (les migrants ou certains migrants) ou interne (les minorités nationales ou les communautés). La gauche se doit d’appuyer l’ouverture qui cependant ne saurait être totale.

c) A ces thèmes on peut ajouter l’usage du territoire qui s’appréhende sous deux formes : d’une part il peut être laissé soit plus aux forces du marché soit avec une place conséquente pour les services publics et d’autre part il peut être fragmenté ou unifié. La fragmentation peut donner lieu à des agencements variables qui font intervenir plus ou moins les citoyens, plus ou moins les entreprises et leurs dirigeants.

2 - Les conceptions fondamentales d’arrière plan et les positionnements politiques observés ou attendus.

L’instrumentalisation politique de l’ambiguïté est d’autant plus possible par la gauche que le modèle de la communauté nationale française fait plutôt appel à la première conception, celle de la volonté et du choix démocratique et de la raison.

Par contre la nation instrumentalisée par la droite se rattache plus au second modèle, naturaliste, fondé sur les traditions, les figures du passé (cf Jeanne d’Arc), l’irrationnel. Cela peut aller jusqu’à reconstruire une nation mythique ( ),une histoire nationale (cf Suzanne Citron). Mr Le Pen lui s’appuie sur le thème de l’incarnation. Il faut un grand homme pour supplanter Sarkozy.

B) La politique de la gauche française dans le cadre national débordé.

Le cadre national perdure notamment grâce à ses appareils étatiques et ses institutions démocratiques et sociales mais il est débordé par la mondialisation du capital. Ce qui modifie la donne et les tâches de la gauche, notamment au plan européen ou le développement institutionnel est très développé.

1 – Dynamique constitutive en Europe, stabilisation et enjeux de position pour la gauche.

a) Nature de classe d’une dynamique européenne : Le cadre européen participe d’une dynamique constitutive réelle fondée ni sur la tradition (pas de mythe entretenu) ni sur la démocratie (rien jusqu’en 1979, peu ou mal ensuite ) mais sur le marché commun, sur des forces économiques. Derrière la « main invisible du marché » il y a l’intervention des Etats nation et des lobbies patronaux des grandes firmes transnationales. L’Europe est dominée par le capital et les peuples-classe y sont en position plus défavorisée que dans chacun de leur pays. En tout cas le fait est certain s’agissant de la France. On ne trouve donc qu’assez peu au plan institutionnel européen les principes traditionnels de la gauche que ce soit ceux de 1789 ou ceux de 1946. Il y a un gros déficit de social, de démocratie, d’écologie, de laïcité, de droits pour les femmes, pour les migrants et contre le racisme.

b) Importance de la phase historique de cette dynamique : Réinsérons dans notre propos la dynamique du développement inégal et combiné du capitalisme qui manifeste une extension de longue durée du mal développement, notamment en Europe pour pointer les raisons d’un changement de position. Globalement, en France, la mission de la gauche a toujours pour cadre principal et historique l’Etat-Nation et secondairement mais de plus en plus l’Union européenne. Là, la gauche ne doit pas se soustraire à sa tâche européenne. L’Europe est un processus de construction désormais bien affirmé. Ce qui signifie que dans un premier temps il lui était loisible et logique de s’y opposer. Ensuite, une fois le cadre stabilisé il paraît - c’est un choix « à quitte ou double » - plus opportun de le transformer notamment en lui donnant un autre « contenu de classe » que celui qu’il possède.

2 – Une politique de gauche « à quitte ou double » entre deux cadres : continentalisation et nationalisation.

a) Les tâches de la gauche : De ce qui vient d’être dit, il ressort que la politique de la gauche a matière à s’exercer plus aisément dans le cadre national . Mais ce n’est pas tout. Les enjeux surgissent ensuite. Au regard de la dynamique de continentalisation qui atteint une stabilité notoire avec des institutions démocratiques (élection en 1979) et sociale la gauche se doit de disputer un contenu social et écologique en Europe . La gauche doit acculer non seulement sa propre bourgeoisie mais aussi les bourgeoisies européennes à satisfaire les besoins sociaux de chaque peuple-classe. Cette ambition passe par un plus grande indépendance par rapport aux USA .

b) Le problème qui bloque la tâche. Pour mener la tâche émancipatrice au niveau requis au plan européen il faut une direction politique et une direction syndicale qui soient l’une et l’autre des forces de propositions de transformation conséquente. Or le mouvement ouvrier y est faible. Ce qui est source de contradictions interne entre forces de continentatisation de gauche et force de verrouillage national de gauche.

c) L’altermondialisme et les ATTAC d’Europe ne sauraient ni remplacer ces forces ni « faire la leçon » mais un effort est requis pour élever le niveau des exigences à porter pour que le peuple-classe français et les autres peuples européens « ne paient pas leur crise ».
Par exemple, il est possible d’articuler une même exigence sur deux niveaux d’abord un pôle public bancaire et financier ici avec l’appui de nationalisations et dans la foulée la proposition d’une régulation européenne publique bancaire et financière.

Pour conclure,

nous terminerons ce parcours par une formule qui emprunte de ce fait à deux cultures historiques (la III et IV Internationale) . Que le peuple-classe doivent « s’ériger en nation pour s’émanciper » semble pertinent mais à condition de préciser, et c’est essentiel, que cela suppose dans la foulée, par l’effet de la transcroissance des luttes, que l’Europe bascule sur une organisation favorable aux-peuples-classe, autrement dit qu’elle passe au socialisme. Tout échec dans cette transcroissance risque d’enclencher un thermidor, une restauration capitaliste sur une base incertaine, nationale ou européenne. Autrement dit il convient de mener une lutte de classe « de conquête » sur plusieurs fronts.

Christian Delarue

ATTAC France

Précédentes publications sur ce thème :
Nation, peuple, communauté. - C Delarue

Mondialisation, communauté et immigration

Notes

1) Deux modèles pour penser la nation . Lenuki

ou sur le blog philo de Lenuki

Essai sur la notion de minorité nationale. A Fenet

La vocation des peuples-classe du monde à la souveraineté.

http://www.legrandsoir.info/spip.php?article8381


Brèves

9 novembre 2017 - Facebook - Amitié entre les peuples - site

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26 janvier 2016 - Christian DELARUE, des engagements, un parcours militant

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12 novembre 2012 -  Peuple-classe - 99%

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