Note d’A. Krefa sur Nations et nationalismes d’E Gellner

vendredi 21 décembre 2012
par  Amitié entre les peuples
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Fiche : nations et nationalismes

Ernest Gellner, Nations et nationalisme, 1983, 1989 pour l’édition française.

« C’est le nationalisme qui crée les nations et non pas le contraire »

I - Définitions et thèse de l’ouvrage.

*Nationalisme : « le nationalisme est essentiellement un principe politique qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes ». Il s’agit d’une théorie de la légitimité politique qui exige que les limites culturelles coïncident avec les limites politiques.

*Etat : dans le cadre de la division du travail, l’Etat est l’instance spécialisée dans le maintien de l’ordre. Dans la mesure où les sociétés sans Etat ne se posent pas la question de savoir si les frontières de celui- ci sont congruentes avec les limites de la nation, le problème du nationalisme ne peut se poser que dans les sociétés dotées d’un Etat. Cela ne signifie pas pour autant que le problème du nationalisme apparaisse dans toutes les sociétés dotées d’un Etat.

*Nation : c’est seulement après s’être interrogé sur les conditions d’émergence du nationalisme que Gellner donne une définition de la nation qui entend se démarquer tout à la fois des conceptions volontariste et naturaliste. Cf plus loin.

Thèse de l’ouvrage : le nationalisme n’est pas un effet de l’existence des nations, la manifestation du « réveil » d’une nation qui prendrait conscience d’elle- même et qui lui préexisterait. Ce sont les nations qui sont le produit du nationalisme.

II - Le nationalisme comme l’adaptation fonctionnelle aux transformations issues du passage des sociétés de l’âge agraire à l’âge industriel.

Le nationalisme appartient pour Gellner résolument à l’âge moderne et résulte des conséquences directes de l’industrialisation et de l’urbanisation. Les sociétés industrielles sont tournées vers l’impératif productiviste, mues par le désir d’accumulation et de progrès continus. La fluidité et la mobilité (géographique et sociale) des individus sont essentielles au fonctionnement de telles sociétés.
L’organisation du travail industriel, la division du travail et la rationalisation des activités sociales, la fluidité et la mobilité exigent la possession d’une même langue et l’alphabétisation généralisée. Les sociétés modernes ne peuvent par conséquent fonctionner sans un système scolaire diffusant une culture homogène. Une telle tâche ne peut être assurée que par une organisation dotée de moyens financiers suffisants, mais aussi de la légitimité à édicter les normes et à définir les standards cognitifs. Seul l’Etat peut remplir un tel rôle.

Voilà pourquoi le nationalisme apparaît dans la phase de transition de l’âge agraire à l’âge industriel : au cours de cette phase, l’adéquation entre les limites culturelles et les limites politiques, qui n’était pas indispensable à la survie des sociétés agraires (faible division du travail, faible mobilité, auto- suffisance), devient essentielle à celle de la société industrielle.
Par conséquent, Le nationalisme (principe : un Etat- une culture) ne s’explique ni par l’idéologie, ni par la psychologie, et ne renvoie pas à quelque archaïsme de l’âme des peuples ou des individus.

La période de transition de l’âge agraire à l’âge industriel est par marquée par un certain nombre de turbulences et de réajustements. La satisfaction de l’impératif nationaliste se traduit en effet par une modification des limites politiques ou culturelles, ou des deux à la fois. Dans la mesure où les dirigeants sont toujours réticents à céder des territoires, dans la mesure où un changement culturel constitue très souvent une expérience douloureuse, dans la mesure enfin où la phase de transition est marquée par des rivalités politiques pour contrôler les populations, un certain nombre de violences éclatent au cours de cette période.

III - Liens entre éthique protestante et nationalisme :

Le nationalisme n’est pas pour Gellner toujours le produit exclusif de l’industrialisation. Il peut présenter des affinités avec les mouvements réformateurs.

Exemple 1 : l’importance accordée par la Réforme à l’écriture et au scripturalisme, le combat mené contre un clergé monopolistique (il s’agissait, comme le notait Weber de l’universalisation du sacerdoce plutôt que de son abolition), son esprit individualiste et ses liens avec les populations urbaines mobiles ont constitué une préfiguration des attitudes et des traits sociaux qui produisent la période nationaliste.

Exemple 2 : les progrès des mouvements réformateurs dans le monde arabo- musulman au cours de la fin 19e- début 20e, que Gellner appelle une « sorte de protestantisme islamique ». Ces mouvements mettent eux aussi l’accent sur le scripturalisme, sont particulièrement hostiles à l’encontre des intermédiaires locaux entre Dieu et les hommes, intermédiaires qui occupaient une place importante dans le monde musulman prémoderne.

IV - Qu’est- ce- qu’une nation ?

Gellner commence par réfuter l’argument du « précédent » selon lequel le nationalisme n’est que le « réveil » d’une nation qui lui préexiste : alors que le nombre de langues recensées par les linguistes s’élèvent à pas moins de 8000, le nombre des Etats dans le monde n’est que de 200. Si on ajoute à ce dernier chiffre le nombre de mouvements nationalistes et qu’on lui retranche le nombre d’Etats qui ne correspondent pas aux critères du nationalisme (adéquation entité politique/culture), on obtient un chiffre qui n’excède pas 200. « Que faut- il en conclure ? Que pour chaque nationalisme qui a, jusque- là, dressé sa tête hideuse, il y en a encore neuf qui attendent en coulisses ? Qu’il faut multiplier par dix les bombardements, les martyrs, les transferts de populations et je ne sais quoi de pire encore, qui ont, à ce jour, frappé l’humanité ? Je ne le pense pas ».

Ni le consentement, ni la culture commune ne sauraient suffire à définir la nation. Le critère de la volonté (argument dirigé contre la thèse de Renan) est trop peu discriminant et ne saurait distinguer la nation des autres groupes d’appartenance qui sont eux aussi fondés sur le consentement. La nation ne saurait être non plus définie en fonction de la culture commune. L’histoire de l’humanité est et continue d’être riche en différenciations culturelles.

Dès lors, « il n’est possible de définir les nations qu’en fonction de la période nationaliste..Il serait faux de dire que l’âge du nationalisme est une simple addition du réveil et de l’auto- affirmation politique de telle ou telle nation. Mais il faut plutôt dire que quant les conditions sociales générales conduisent des masses entières de population vers de hautes cultures standardisées, homogènes, soutenues par le pouvoir central, et non pas les seules élites, il apparaît une situation où le système éducatif sanctionne et unifie des cultures qui représentent presque le seul type d’unité avec lequel, souvent avec ardeur, les hommes veulent s’identifier. Il semble alors que les cultures soient les dépositaires naturels de la légitimité politique. Ce n’est qu’à ce moment- là que tout franchissement de leurs limites par des unités politiques fait scandale. Dans ces conditions et seulement dans ces conditions, on peut réellement définir les nations d’une part en fonction de la volonté et de la culture, d’autre part en fonction de leur convergence avec les unités politiques ».

La culture et la nation sont des inventions de l’Etat élaborées au cours de la période nationaliste. Tout en reconnaissant que « le nationalisme utilise les cultures héritées et préexistantes », tout en notant que les nationalistes se réclament d’une culture traditionnelle, d’unVolk, Gellner tourne résolument le dos aux théories primordialistes. Si l’Etat peut faire revivre des langues mortes, la culture nationaliste n’en reste pas moins une « invention assez arbitraire de l’Etat » ; elle est même « sa propre invention ». Lorsque le nationalisme se manifeste contre une haute culture étrangère, les nouveaux dirigeants au pouvoir ne la remplacent pas par une culture locale, mais par une autre haute culture.

Il s’agit donc de ne pas prendre les mouvements nationalistes « au mot », de mettre à jour les processus de légitimation de la nation. Les nationalismes naturalisent la nation et prétendent donner une existence politique à une nation préexistante alors qu’ils créent la nation et sa (nouvelle) culture. « Le nationalisme n’est pas ce qu’il paraît être et, surtout, il n’est pas ce qu’il se paraît être à lui- même ».
D’où le caractère crucial de la socialisation politique des citoyens mise en œuvre par l’Etat. C’est elle qui produit la nouvelle culture donnant aux citoyens leur propre identité. Gellner métamorphose la notion de consentement dont Renan s’est fait le porte parole : « Renan avant raison. On se trouve bien en présence d’un plébiscite permanent, d’un choix plutôt que d’une fatalité…Mais ce choix a lieu, non pas à chaque jour peut- être, mais à chaque rentrée des classes…Il est essentiel que chaque citoyen apprenne à l’école primaire le langage standardisé et centralisé et qu’il oublie, ou du moins qu’il dédaigne, le dialecte qui n’est pas enseigné à l’école ».
A l’âge nationaliste, les sociétés se vouent un culte à elles- mêmes, mais pas à travers le religieux[2]. C’est ouvertement qu’elles se vénèrent elles- mêmes. A Nüremberg, l’Allemagne nazie ne s’est pas vénérée en prétendant adorer Dieu ; elle s’est adorée elle- même ouvertement. Le nationalisme appartient par conséquent incontestablement à la modernité.
Que les nationalistes inventent la nation et la culture ne signifie pas que le nationalisme soit un produit contingent et artificiel. Il est au contraire intimement lié aux nécessités de la vie moderne. Le nationalisme a « des racines enfouies très profondément dans notre condition commune contemporaine ».

V - Une typologie des nationalismes.

Gellner distingue 3 types de nationalismes :

*« Habsbourg classique » : les nations sont construites à partir des empires supranationaux. C’est le cas des revendications nationalistes dans les pays d’Europe centrale et balkanique.
La revendication nationaliste naît lorsque des intellectuels appartenant à des groupes marginalisés ne maîtrisent pas la grande culture qui assure le développement du centre plus avancé, jugent de leur intérêt de réclamer l’indépendance de leur groupe et sa reconnaissance en nation.

*la construction d’un Etat- nation à partir de communautés culturelles appartenant à la même haute culture. Les nationalistes réclament qu’une organisation politique centrale unique corresponde à l’entité culturelle existante.
Les pays représentatifs : Allemagne et Italie.
C’est la nécessité d’organiser et de maintenir la haute culture, condition du développement économique, qui conduit les intellectuels à réclamer que coïncident unité culturelle et organisation politique.

*Les nationalismes diasporiques : dans les sociétés préindustrielles ou « agraires », les minorités ou groupes de parias exerçaient des fonctions financières, commerciales et administratives. Dans la société moderne, où tous sont devenus capables d’occuper toutes les professions, ils perdent leur rôle de monopole et du coup la protection dont ils bénéficiaient. Ils n’ont plus de choix qu’entre l’assimilation ou la création de leur propre Etat.

Dans tous les cas, les revendications nationalistes sont produites par les exigences de l’éducation qu’impose le développement continu de l’économie. La nation offre la meilleure solution aux problèmes que soulève l’organisation d’une société qui se donne pour ambition le progrès économique sans fin.

notes sur blog abir.krefa

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