La « marxismophobie » au sein du PS et ailleurs.

lundi 11 novembre 2013
par  Amitié entre les peuples
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Le marxisme expliqué à mes camarades

21 août 2013 | Par Joshua ADEL

Curieuse obsession que celle des socialistes français pour le fameux sur-moi marxiste, qui survivrait par devers eux. Même l’exercice du pouvoir retrouvé avec l’élection de François Hollande à l’Elysée ne suffirait pas à gommer cette suspicion des honnêtes gens à l’égard du « parti socialiste le plus à gauche d’Europe », dit-on. « La social-démocratie est-elle de gauche ? », s’interroge le think tank libéral Terra Nova dans une question faussement rhétorique intégrant la critique du « pôle de radicalité » du PS à l’égard du social-libéralisme pour mieux la dénigrer. L’Université d’Eté du PS à La Rochelle (23-25 août 2013) s’annonce pourtant placée sous le signe d’une nouvelle injonction aux socialistes d’assumer (enfin !) leur ligne « réformiste, social-démocrate », de faire enfin leur « Bade Godesberg » comme le SPD qui abjura le marxisme en 1957. Qu’importe que le clivage entre réformisme et Révolution soit tranché depuis 1920 par Léon Blum, lors du Congrès de Tours qui vit la scission entre la SFIO et le PCF. L’accusation de « gauchisme » comme le procès en « archaïsme » sont des artifices fréquents de la « société des socialistes », trahissant souvent la misère intellectuelle des sociaux-libéraux qui utilisent l’invective et la disqualification.

La plupart des faiseurs d’opinion et autres commères attitrées de la vie politique ne savent pas de quoi ils parlent, chaque fois que le mot « social-démocratie » sort de leur bouche. Si les éditocrates percevaient le rôle social des partis sociaux-démocrates en Scandinavie, allant du syndicalisme jusqu’aux mouvements d’éducation populaire et de jeunesse, ils y verraient sans doute une expérience totalitaire digne de la Yougoslavie de Tito ! L’injonction faite au PS d’accomplir (enfin !) son tournant « social-démocrate » n’a rien d’une nouveauté dans le discours des dominants. Elle est répétée à l’envi depuis la victoire idéologique de la « troisième voie » au milieu des années 1990. En clair, il y aurait une gauche « archaïque » prisonnière de son « sur-moi marxiste » empêchant le PS de prendre le tournant de la « modernité », comme « le reste de la social-démocratie européenne ». Celle qui a compris que « le monde a changé », que « la mondialisation est une réalité », que « l’Etat ne peut pas tout » et qu’il n’y a « pas d’alternative » au capitalisme – bien entendu. La gauche « réformiste », si soucieuse de sa « crédibilité » aux affaires et de son « pragmatisme » sur les attentes conservatrices du « peuple de gauche » en matière d’immigration et de sécurité. Cette litanie récitée par les sociaux-libéraux et leurs attachés de presse des grands médias se conclut naturellement par l’urgence d’un aggiornamento du PS pour devenir « un grand parti démocrate de la gauche et du centre ».

Ce fut le propos de Manuel Valls, alors perçu comme le « Sarkozy de la gauche », après le Congrès de Reims lorsqu’il appelait ses camarades à abandonner le mot « socialiste », trop connoté « XIXe siècle ». Un peu comme le capitalisme, cet abominable archaïsme datant du XVIIIe siècle… Le ministre de l’Intérieur, si « populaire » dans le « peuple de gauche », s’apprête à récidiver devant ses partisans à La Rochelle en appelant à un « Bade Godesberg du socialisme français », à une abjuration du marxisme. Tout historien ou politologue sérieux sait que « socialisme » et « social-démocratie » désignent la même chose : l’organisation politique du mouvement ouvrier au XIXe siècle face au système capitaliste et à la démocratie bourgeoise. S’y confrontent depuis toujours deux cultures politiques : le « socialisme démocratique » (celui de Blum au Congrès de Tours en 1920) et le « socialisme révolutionnaire » (celui du PCF après la scission avec la SFIO). En Allemagne, le mouvement socialiste est désigné par le vocable « social-démocrate » parce que la question démocratique n’est pas réglée sous Bismarck lorsque le SPD voit le jour : elle l’est dans la Troisième République qui voit naître les premiers partis ouvriers dès 1879 jusqu’à leur unification dans la SFIO en 1905.

Pourquoi cet acharnement contre le marxisme alors que le mur de Berlin est tombé depuis près d’un quart de siècle et que la nomenklatura du PS s’époumone à dire que le Front de Gauche marxisant est une impasse politique ? Tony Blair avait pourtant réglé la question lors de son allocution mémorable devant l’Assemblée nationale le 24 mars 1998, devant un parterre d’élus socialistes subjugués par tant de « pragmatisme » et de « sérieux » : « Il n’y a de pas de gestion économique de gauche ou de droite, il n’y a qu’une bonne ou une mauvaise gestion de l’économie ». Une gauche de droite, voilà l’amie du système. Le philosophe américain Christopher Lasch affirmait que « toute victoire de la social-démocratie dans un système bourgeois est une défaite pour la gauche ». La social-démocratie est donc le mot utilisé par les chiens de garde du système libéral pour désigner une gauche menant une politique conforme aux intérêts de l’oligarchie. Les errances idéologiques de la « troisième voie » ou du « réformisme de gauche », formulé par François Hollande lors du Congrès socialiste de Dijon (novembre 2003) – laissant supposer qu’il existe un réformisme de droite – ont conduit à une indifférenciation coupable du clivage gauche/droite sur les questions économiques et sociales. A l’automne 2012, des études d’opinion révélaient qu’une majorité de Français ne fait plus « la différence » entre la gauche et la droite…

Il y avait pourtant une époque où le PS éprouvait moins de dégoût pour le marxisme. C’était aux temps préhistoriques de l’ORTF. Il arrivait alors, selon l’usage qui sied à toute démocratie, que le ministre de l’Information s’invite en toute simplicité à l’antenne pour y présenter « sa » nouvelle formule du journal télévisé. « Une époque antique ou soviétique », selon Anne Sinclair, experte en matière d’indépendance des médias à l’égard du pouvoir politique. C’était l’époque où l’Amérique combattait le communisme au Vietnam dans une croisade pour le « monde libre », tandis que les nantis révolutionnaires de Mai 68 conspuaient l’impérialisme Yankee avant de rentrer dans le « système » quinze ans plus tard. Une époque « antique » où une obédience maçonnique, institution bourgeoise par excellence, pouvait se passionner pour le marxisme. Dans les années 1970, Alain Peyrefitte tenait l’ORTF en laisse avec un téléphone rouge, l’Amérique bombardait le Vietnam au napalm au nom de la liberté, Mai 68 n’était pas encore un héritage et François Mitterrand déclarait à la tribune du PS – dont il n’était même pas membre ! – que « celui qui n’est pas pour la rupture avec le capitalisme ne peut pas être adhérent du Parti socialiste ». Impensable aujourd’hui. Le monde a changé. Le communisme a lamentablement échoué à faire le bonheur des peuples et des travailleurs au XXe siècle. Les anciens satellites de l’URSS ont tous rejoint la mondialisation heureuse et les promesses de prospérité de l’Union européenne. Les soixante-huitards sont passés du col Mao aux dîners du Siècle, le ministère de l’Information a été privatisé dans les mains de Bouygues, Dassault, Bolloré et quelques autres. Il est vrai que l’Amérique poursuit sa croisade contre « l’axe du Mal » depuis le 11-Septembre au mépris des droits humains, mais Barack Obama est un mec tellement cool !

Quant au PS, il n’en finit pas de poursuivre sa déliquescence idéologique, doublée d’une liquidation du « parti militant » depuis l’adoption ubuesque d’un processus consumériste de désignation du candidat à l’Elysée par des « primaires citoyennes ouvertes ». Ultime acte de conversion de la gauche au système césaro-gaulliste de la Ve République, ainsi que l’essai du politologue Rémi Lefebvre (Les primaires socialistes. La fin du parti militant, 2011) l’a brillamment démontré. On préfèrera donc voir en surface la querelle des Anciens et des Modernes, des derniers rejetons du rocardisme et du mitterrandisme s’invectiver à La Rochelle, plutôt que de regarder les ravages de la dépolitisation de la société française sur le PS. Une déliquescence du « parti militant » comme machine de guerre idéologique qui fait système dans ce nouvel âge de la Ve République, que le politologue Christian Salmon a qualifié d’« insouveraineté » face à la mondialisation et aux marchés. Présidentialisation et légitimation croissante des ambitions individuelles, désidéologisation du parti transformant les courants en écuries présidentielles, affaiblissement de l’autorité centrale du parti par des coalitions labiales entre grandes baronnies parfois gérées comme des organisations criminelles, instrumentalisation des médias à des fins personnelles pour rechercher une légitimité sans lien avec son poids « réel » dans le parti (Manuel Valls fait 5,3% aux primaires socialistes d’octobre 2011, le voici n° 3 du gouvernement Ayrault) : voilà la réalité que le PS devrait regarder en face, au lieu de faire la psychothérapie de son sur-moi marxiste…

Au lieu de l’abjurer, les socialistes feraient mieux de saisir l’actualité du marxisme comme grille d’analyse de la société de marché dans un système capitaliste à bout de souffle. Nous vivons une époque déroutante où Nicolas Sarkozy a pu mener la politique de Ronald Reagan avec la base électorale du PCF, qui plus est dans une séquence où le capitalisme financier vacillait sur ses fondamentaux ! L’incapacité de la « gauche radicale » (NPA, altermondialistes) à apporter un débouché politique à la crise du capitalisme en 2008 s’explique par l’idéalisation de l’autonomie du peuple, qui serait naturellement porté contre la mondialisation et l’exploitation salariale. La gauche n’a pas gagné « culturellement » au printemps 2012 quand on en juge par la victoire des idées de l’extrême droite sur lesquelles s’est jouée la campagne présidentielle : c’est cette défaite dans les esprits qui devrait interroger le PS en cette rentrée politique.

Le chantier de la pensée critique de gauche doit donc s’employer à répondre au cynisme désabusé des milieux populaires face à l’inéluctabilité de leur déclassement et de leur descente aux enfers, convaincus qu’ils sont de l’impuissance à changer les choses. Pourquoi les dominés peuvent accepter, voire contribuer de façon plus ou moins active, à des modes de domination qu’ils subissent pourtant ? Pourquoi les gens ne se révoltent pas plus souvent contre un système qu’ils savent inique et destructeur, à l’image des jeunes du « Printemps arabe » jusqu’au péril de leur vie ? Qu’est-ce qui en moi a été acheté par le système, au point de faire de moi un complice qui s’ignore ? Là se situe l’actualité d’un questionnement marxiste pour une gauche sincèrement désireuse de « redonner du pouvoir » aux individus sur eux-mêmes. Tout le reste n’est que bavardage de congrès socialiste à l’usage du cirque médiatique tournant en boucle sur sa propre vacuité. Refaisons de la politique.

Joshua ADEL, historien des idées politiques (Université de Paris-VIII)

http://blogs.mediapart.fr/blog/joshua-adel/210813/le-marxisme-explique-mes-camarades


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