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Pour faire face aux délocalisations : un socialisme du XXIe siècle. J Nikonoff
jeudi 26 juin 2008, par
Par Jacques Nikonoff*
Depuis la première vague de délocalisations, vers l’Asie du Sud-Est, entre 1965 et 1980, la saignée des emplois en France semble impossible à arrêter. Personne ne parait savoir comment prendre le problème, et tout le monde se demande avec anxiété jusqu’où va aller le massacre des vies, des territoires et des entreprises. C’est pourquoi la réflexion sur les délocalisations, les restructurations et la désindustrialisation doit être posée de manière radicalement différente. Comment ferait un socialisme du XXIe siècle pour organiser la production à l’échelle mondiale ? Comment agir pendant la phase de transition, à l’échelle d’un seul pays ou d’un groupe de pays, dans un environnement plus ou moins hostile ?
Les délocalisations ont une cause principale : la logique du capitalisme. Elle repose sur la recherche de l’accumulation à court terme du profit privé partout où c’est possible à l’échelle planétaire, et sur l’exploitation et la mise en concurrence universelle des travailleurs. Les politiques de mondialisation ont été inventées dans ce but : réorganiser le travail mondialement pour assurer un bon niveau de profit aux détenteurs du capital.
Les délocalisations sont une manifestation du principe du « libre-échange », notamment avec les pays à bas salaires : chaque pays devrait se spécialiser dans les productions pour lesquelles il dispose d’un avantage sur les autres. C’est pourquoi les gouvernements successifs ont encouragé les délocalisations, car ils en attendaient une spécialisation française sur des productions à haute valeur ajoutée où se trouverait l’ « avantage comparatif » national. Mais des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie font déjà des produits à haute valeur ajoutée, provoquant la perte, à terme, pour les pays occidentaux, de tous leurs « avantages compétitifs ». Il faut donc conserver en France des industries de main d’œuvre rassemblant des travailleurs peu ou non qualifiés.
Les délocalisations sont aussi une des conséquences de la libéralisation financière. Les gouvernements, en mettant en place les marchés financiers, ont contribué à donner naissance à d’immenses « investisseurs institutionnels » comme les fonds de pension américains. Une partie très importante des fonds levés a été utilisée pour des opérations purement financières de très court terme (fusions-acquisitions, LBO…), souvent génératrices de délocalisations, et non pour des investissements productifs.
Les délocalisations sont enfin planifiées par l’eurolibéralisme. L’édification du marché intérieur comme objectif politique dominant au sein de l’Union européenne a relégué la préoccupation industrielle au second plan : rôle de la Banque centrale européenne en faveur de l’euro fort ; primauté de la politique de la concurrence ; abandon de toute politique industrielle. La faculté donnée aux Etats membres de soutenir des secteurs productifs a été restreinte. Les industries de main d’œuvre de la « vieille Europe » sont donc négligées au motif qu’elles ne correspondraient plus au besoin de spécialisation du continent, l’élargissement à 25 ayant pour but d’accélérer le mouvement des délocalisations vers les PECO (Pays d’Europe centrale et orientale). Dans un socialisme du XXIe siècle, le choix des productions, leur localisation, ainsi que la manière de produire (respect des contraintes environnementales, conditions de travail), ne relèveraient pas du marché, c’est-à-dire des seules entreprises, mais d’une délibération publique et de négociations bilatérales et multilatérales :
* Démocratie : le choix d’une localisation pour effectuer une production a des conséquences collectives ; la décision doit donc l’être aussi.
* Efficacité économique : la production sert à répondre aux besoins de la population, il est donc efficace que cette dernière donne son point de vue pour une autre croissance.
* Respect de l’environnement : éviter de gaspiller de l’énergie pour transporter des produits qui pourraient être fabriqués localement.
* Protection sociale : une implantation industrielle a un impact local très fort et doit s’insérer dans une politique mondiale d’aménagement du territoire et de développement social.
* Coopération internationale : le développement des pays pauvre reposerait sur des politiques autocentrées et non par le commerce extérieur.
La Charte de La Havane sur le commerce international (1948), devait déboucher sur la création de l’Organisation internationale du commerce (OIC), troisième pilier des accords de Bretton Woods avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Elle n’a jamais vu le jour car le Congrès américain s’est opposé à sa ratification, estimant que les Etats-Unis devaient disposer d’une totale liberté pour écouler leur surplus de marchandises. Le système de commerce international prévu par cette Charte se donnait pour objectif le développement de tous les pays et non la conquête de marchés :
* Equilibre de la balance des paiements : aucun pays ne doit vendre à un autre plus qu’il ne lui achète, un pays connaissant un déficit trop fort peut prendre des mesures de restrictions aux importations.
* Contrôle des mouvements de capitaux : chaque Etat a le droit de les réglementer afin qu’ils ne servent pas de base à une ingérence dans ses affaires intérieures ou sa politique nationale.
* Un pays importateur peut appliquer des droits de douane pour qu’un produit importé soit au même niveau de prix que le même article chez lui.
Avec la Charte de La Havane, nous disposons d’une conception globale et progressiste des relations commerciales entre nations, fondée sur la coopération et non sur la concurrence effrénée, qui est immédiatement applicable. C’est dans cette perspective que des mesures transitoires doivent être prises concernant les délocalisations. Ces dernières doivent porter, au moyen d’une loi, sur les « stocks » (toutes les délocalisations ayant déjà eu lieu) et les « flux » (les délocalisations à venir). Pour les délocalisations ayant déjà eu lieu, les mesures suivantes doivent être envisagées, visant à rendre plus onéreuse pour les entreprises la délocalisation que la relocalisation :
* Taxation anti « dumping social » appliquée sur les produits réexportés en France par des groupes délocalisés.
* Taxation des profits des groupes, de leurs sous-traitants et des chaînes commerciales et de distribution qui vendent des produits issus de délocalisations.
* Annulation des marchés publics délocalisés.
* Annulation et remboursement des aides publiques aux entreprises ayant délocalisé tout ou partie de leur production. A propos des menaces à venir de délocalisations, les mesures suivantes doivent être prises, visant à créer une autorisation préalable à la délocalisation :
* Toutes les opérations de délocalisation sont suspendues.
* Tout projet de délocalisation d’une entreprise installée en France doit être préalablement soumis à l’avis des instances représentatives du personnel des entreprises et des collectivités locales concernées et de l’Assemblée nationale.
De telles mesures sont évidemment incompatibles avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce et de l’Union européenne. Si ces instances y faisaient obstacle, il faudrait alors en sortir ! Dans l’immédiat, seule une décision politique au plus haut niveau est susceptible d’imposer, par les luttes sociales, un moratoire aux délocalisations.
* Jacques Nikonoff est professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8 Saint-Denis et porte parole du M’PEP.
Vague de délocalisations en Haute-Savoie voir site (lien haut du texte)
Voir en ligne : http://www.m-pep.org/spip.php?article806