Les leçons de Prométhée et d’Epiméthée F Flippo

lundi 24 février 2014
par  Amitié entre les peuples
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Les leçons de Prométhée et d’Epiméthée

Extrait d’un texte de Fabrice FLIPPO CS d’ATTAC France

Énergie : réenchaîner promethée ? Une approche conceptuelle

http://vertigo.revues.org/3935

Nous nous référerons ici à la version de Platon.

Les critiques de la techniques sous l’angle de la maîtrise se réfèrent souvent à une lecture de l’ancien mythe de Prométhée. Que nous apprend ce mythe (Platon) ? Il dit qu’Epiméthée, littéralement “ celui qui voit après ”, l’oublieux, a distribué tous les dons aux êtres et de ce fait n’avait plus rien à donner quand il arriva à l’être humain. Prométhée, “ celui qui voit avant ”, le prévoyant, pour réparer l’oubli et pourvoir l’homme d’un don sans lequel il était destiné à disparaître rapidement, s’en alla dérober le feu et les arts à Athéna et à Héphaïstos. Pour ce larcin, il fut puni et enchaîné. Les interprétations habituelles laissent penser que cet enchaînement a permis de domestiquer les arts et le feu, et empêché Prométhée de doter les êtres humains d’un pouvoir excessif qu’ils n’auraient pas su maîtriser. Les analyses s’en tiennent souvent là, comme s’il y avait d’un côté les partisans du “ ré enchaînement ” de Prométhée (Ministère de la Recherche : 2003), c’est-à-dire rendre le feu à Héphaïstos, arrêter l’innovation technique et sa part de risque, et de l’autre ceux qui souhaiteraient au contraire que Prométhée continue de se déchaîner, comptant sur la main invisible ou sur le matérialisme de l’histoire pour harmoniser tout cela et déboucher sur une nouvelle époque d’abondance. Autrement dit, la discussion se focalise autour de l’innovation technique, afin de savoir si oui ou non le pouvoir supplémentaire est bon. Sans surprise, c’est autour de ce même lieu que tournent la plupart des discussions sur le principe de précaution (Kourilsky et Viney : 1999).

C’est là à notre avis une vision tronquée du mythe. D’ailleurs, quand les confrontations autour du principe de précaution sont posées en ces termes-là, elles en général finissent en dialogue de sourds. Les techniques et l’action en général comportent toujours une partie de risque, le problème qui est spécifiquement posé ici n’est pas celui-là (Arendt, 1961). La fin du mythe, trop souvent oubliée, donne un autre sens au problème. En effet, il est dit que Zeus envoya Hermès pour apporter justice (la dikè) et respect (aidô), c’est-à-dire la faculté d’argumenter quant à ce qui est juste afin que les techniques y conspirent, et que le conflit, l’excès (hybris) soit contenu. La justice et le respect ne sont pas des techniques, mais une capacité à discerner, à débattre et à mettre en œuvre collectivement les fins ultimes auxquellesdoivent concourir les techniques. La maîtrise de la technique est dès lors moins l’acquisition ou non d’un pouvoir supplémentaire que la question de savoir à qui profitent ces pouvoirs. Le mythe n’affirme donc pas que laisser Prométhée se déchaîner soit porter atteinte aux dieux ou à la nature. Il ne dit pas non plus qu’apaiser Prométhée conduit nécessairement au nivellement des valeurs, comme Nietzsche a peut-être pu le penser (Nietzsche, 1871). Il dit plutôt que l’hubris porte atteinte à la justice et au respect, c’est-à-dire à ce qui est dû à autrui. Il vient demander à qui profite ce pouvoir, et s’il est légitime que cela profite aux personnes identifiées. Il n’y a là rien de surnaturel. On voit donc à quel point les anciens Grecs n’étaient pas dupes de la technique - c’est-à-dire du pouvoir.

Il y a trois leçons à retenir de ce mythe, à notre sens.

La première est que l’être humain peut être si fasciné par le pouvoir immédiat des techniques qu’il en vient à oublier les conséquences de ses actions. Et cela n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui : nous parvenons à modifier la planète à des échelles sans précédent, mais nous ne maîtrisons pas les conséquences de l’usage de ce pouvoir. La collectivité humaine est certes devenue une force géologique (Vernadsky, 1929), mais c’est une force très largement aveugle. Cet aveuglement ne vient pas seulement du caractère incertain de l’action. L’hypothèse de changements climatiques consécutifs au dégagement massif de gaz à effet de serre, par exemple, était disponible depuis plus d’un siècle (Arrhénius, 1896). L’aveuglement vient aussi de ce que cette humanité, ou tout du moins une petite partie d’entre elle, ne s’intéresse qu’à certains aspects du monde. Le journal Le Monde, en France, par exemple, publie chaque année un “ état du monde ” qui est pour l’essentiel consacré à la santé de l’économie et aux innovations techniques produites par cette économie. Le monde n’est pourtant pas réductible à cela, loin de là ! Il manque l’état des sociétés peu industrialisées, les luttes pour les droits, l’état des écosystèmes et de la planète, le bilan des égalités et inégalités et un grand nombre d’autres aspects.

Les sociétés industrialisées se sont enivrées dans une course au pouvoir, mais non à la maîtrise. Ce n’est plus le critère d’amélioration des conditions de bien-être qui tire la plupart des innovations, et surtout les plus récentes, mais le désir d’arriver à fairece que le voisin ne parvenait pas à faire, ou faire en sorte de lui prendre un territoire symbolique, tel que la “ conquête ” de l’espace. Le but estde paraître puissant et d’impressionner son adversaire. Les faiseurs de miracles arrivent à éblouir les foules et les dirigeants et leur faire oublier tout sens des réalités. Les OGM et la génétique sont un cas exemplaire. Alors que ces techniques sont plus proche du bricolage aléatoire que de la maîtrise, elles sont régulièrement vantées par des firmes ou des chercheurs pour d’invraisemblables mérites miraculeux, tels que l’éradication de la faim dans le monde ou la maîtrise de l’espèce humaine. De tels raccourcis, qui ne résistent pas une seconde à une analyse sérieuse, sont tout simplement stupéfiants. Ces discours sont pourtant utilisés sans restriction aucune dans l’espace public, sous le concept hautement significatif de “ publicité ” - autrement dit, de discours de référence pour le sens commun (Arendt, 1961). Le fait que le débat tourne autour de l’ampleur possible des miracles et non autour des enjeux de pouvoir sous-jacents prouve que cela marche, en grande partie. Les publicitaires et les récepteurs des publicités y croient tous les deux, ou en tout cas ils préfèrent y croire plutôt qu’y réfléchir sérieusement et se soucier d’apporter un peu de vérité, ou au moins de débat, dans l’espace public.

La seconde leçon à retenir est que le pouvoir n’est pas le pouvoir de tous au seul motif que les quelques-uns qui le détiennent affirment le mettre au service de tous, ou promettent de le faire dans un proche avenir. Ainsi, affirmer que l’homme pourrait un jour coloniser l’espace oublie de dire qu’en l’état actuel des lois élémentaires de la physique et des ressources naturelles, cela ne pourra jamais concerner qu’une extrême minorité de l’humanité, puisque nous ne sommes même pas certains qu’il y ait assez de place dans la biosphère pour que tout le monde ait ne serait-ce qu’une mobylette. Il y a aujourd’hui 750 véhicules motorisés pour 1000 habitants aux Etats-Unis, contre 8 en Chine et en Inde (WRI, 2003), et les tendances là aussi sont clairement incompatibles avec un développement durable (AIE, 2000). Il y a certains dangers à confier aveuglément de grands pouvoirs à quelques-uns, le fait est quand même bien connu. Il vaut dans le domaine technique comme ailleurs. Ce pouvoir peut être utilisé pour asservir autrui, actuel ou futur, humain ou non. La seule manière d’en assurer le contrôle est de mettre en place des structures de participation et de contre-pouvoir efficaces. Maîtriser le pouvoir, cela ne peut pas être autre chose que de le démocratiser, d’empêcher qu’il ne soit personnifié, incarné, confisqué par quelques-uns. L’absence de participation aux décisions collectives qui déterminent l’espace quotidien des personnes est très exactement ce qu’on appelle l’exclusion, qu’elle soit énergétique, numérique ou autre. L’exclusion génère de la division et de l’affrontement. Le problème à l’échelle du monde est encore plus évident : alors que toutes les négociations internationales font comme si la croissance économique et le développement étaient possibles pour l’ensemble de la planète, il est d’ores et déjà écologiquement impossible de généraliser ce qu’on entend habituellement par développement, à savoir le mode de vie des pays industrialisés, des pays “ développés ”. Dire aux PED qu’ils ne consommeront jamais comme nous, c’est leur dire que les pays industrialisés les excluent de la mondialisation. Après 50 ans de promesses, c’est une injustice grave et lourdes de conséquences géopolitiques.

La troisième leçon est que, contrairement à ce que Hans Jonas affirme (Jonas, 1979), ce n’est pas d’une seulement d’éthique dont la civilisation technologique a besoin mais d’une justice, parce qu’il ne s’agit pas d’un problème soluble à l’échelle personnelle. Une éthique s’adresse seulement au comportement individuel, alors qu’une justice suppose de considérer l’ordre social dans son entier. La justice demande que l’on respecte ce qui est dû à chacun, actuel ou à venir, au Nord ou au Sud. L’approche économique orthodoxe fait très largement l’impasse sur ces questions. Elle n’a pas de vision de l’avenir au-delà d’une décennie, sinon sous la forme d’une promesse d’abondance qu’elle ne se presse pas d’étayer, alors que pourtant les signes de rareté et de croissance des inégalités, y compris au sein des pays industrialisés, se multiplient. On ne s’est pas assez interrogé sur le sens du scénario dit « tendanciel » (GIEC, 2001), qui suppose que la croissance économique continue jusqu’à un avenir indéfini : comment cela est-il possible ? Quelles sont les conséquences réelles ? Qu’est-ce qui croît exactement ? Connaissant les multiples insuffisances de l’indicateur PNB, en particulier sur le long terme, tenir la croissance comme quelque chose de toujours désirable pose question. Au point de vue écologique, pourtant, les choses sont claires. La croissance économique s’est jusqu’ici accompagnée d’une croissance de la pression écologique. Si certaines pressions se sont stabilisées ou ont légèrement décru, c’était soit au profit des importations de biens naturels soit au profit de nouvelles pressions (Rees et Wackernagel, 1999 ; Bringezu et Schutz, 2001). Ce qu’il est convenu d’appeler le Nord géopolitique vit très largement sur l’usage de ressources et d’environnement qui auraient pu servir au Sud et aux générations à venir. Ces usages vont au-delà du droit d’usufruit, tel qu’il avait été reconnu par Locke par exemple : « la même loi de nature qui nous donne la propriété de cette manière [c’est-à-dire par le travail]lui impose des limites. Dieu a donné toutes chose en abondance. [...] Tout ce qu’un homme peut utiliser de manière à en retirer quelque avantage quelconque pour son existence sans gaspiller, voilà ce que son travail peut marquer du sceau de la propriété. Tout ce qui va au-delà excède sa part et appartient à d’autres » (Locke : 1690). Parmi ces « autres » on pourrait par exemple ranger les générations futures, voire les êtres vivants naturels non humains. Pour reprendre une expression célèbre, la consommation, au-delà d’un certain point, c’est du vol (Proudhon, 1840). Et ceci met en cause non seulement les comportements individuels, mais aussi le milieu moral et naturel des sociétés, les mœurs et les infrastructures matérielles (planification urbaine, transports etc.), pour autant que nos comportements ne sont pas entièrement libres mais directement prédéterminés par eux. En effet, il n’est pas facile de circuler à pied dans une banlieue éloignée, ni de résister à la pression consumériste induite par les sommes colossales dépensées en “ publicité ” (laquelle est évidemment comprise dans le prix du produit et le renchérit d’autant). Ainsi, en France, ce sont près de 50 milliards d’euros2 qui sont ainsi investis en divers frais de communication n’ayant tous qu’un seul objectif : faire consommer. Les infrastructures morales et matérielles de la société de production-consommation nous conditionnent et font nos chaînes, étouffant toute réelle contestation qui soit autre chose qu’un ajustement marginal. La précaution, dans ce cas, ne peut s’entendre que comme la poursuite des mêmes buts, mais avec la mention de quelques “ précautions ” qui sont tôt ou tard ignorées car le maintien des mêmes buts conduit en définitive à continuer à célébrer les mêmes passions sociales, que le droit, à moins d’une grande force de répression, ne peut pas endiguer.

voir le texte intégral (et les notes) de Fabrice FLIPPO

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