Ernest Mandel et Nicos Poulantzas (confrontation)

samedi 30 janvier 2021
par  Amitié entre les peuples
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Ernest Mandel et Nicos Poulantzas

Cet extrait de texte ci-dessous est issu de « En finir avec l’Europe » (coordonné par Cédric Durand) Introduction – CONTRETEMPS . Pourquoi ces deux auteurs : Mandel , parce que je fus jadis trotskiste à la LCR et Poulantzas, parce que je suis fonctionnaire syndicaliste appréciant sa conception de l’Etat. Evoquer « la main gauche » de l’Etat (de Bourdieu) en faveur d’un Etat social ne me semble pas suffire. Ce rapprochement entre Mandel et Poulantzas ne m’intéresse pas seulement pour mémoire de disputes intellectuelles anciennes mais aussi pour des enjeux plus contemporains sur les luttes anticapitalistes à mener tous les niveaux : national, continental, mondial. La béance entre chaque peuple-classe (les 99%) et les oligarchies de tout niveau (mondial, continental, national et même oligarchisation au plan régional) doit être combattue pour qu’émerge une autre France, une autre Europe, un autre monde.

La dynamique d’égalisation (sociale, territoriale, etc ) contre les inégalités et pour une autre démocratie (que sa version rabougrie actuelle) part au niveau local ou national avant de s’étendre : Si les luttes d’émancipation se mènent bien au niveau national (conquérir le « national » par en-bas ou transcroissance verticale dite aussi empowerment socio-politique) - aucun nationalisme à le reconnaitre - , elles s’étendent aussi chez les voisins avec ce qu’on a pu appeler « la transcroissance des luttes » (le jargon trotskiste porte sur la transcroissance horizontale ou géographique).

Christian Delarue

Dans la tradition de l’économie politique, les deux interprétations les plus marquantes ont été formulées au tournant des années 1960 et 1970 par Ernest Mandel et Nicos Poulantzas. Elles partent toutes les deux d’une analyse internationale du capitalisme. Selon l’approche mandelienne, la domination du capital étatsunien contraint les classes capitalistes nationales des États européens à se réorganiser sous peine d’être éliminées. Comme l’espace de l’État-nation est trop restreint pour permettre de bénéficier des avantages que procurent les économies d’échelle, la recomposition de la propriété des grandes firmes capitalistes a lieu au niveau continental. Cette amalgamation pousse alors à un processus de supranationalisation de certaines des fonctions de l’État. Ainsi, « la croissance de l’interpénétration du capital au sein du marché commun et l’apparition de grandes unités industrielles et bancaires qui ne sont pas principalement la propriété d’une classe capitaliste nationale représentent l’infrastructure matérielle de l’émergence d’organes supranationaux de pouvoir étatique. Plus la croissance de l’interpénétration du capital est importante, plus forte est la pression en faveur du transfert de certains pouvoirs des États nationaux des six pays au marché commun[xii]. »

Selon Mandel, la reproduction élargie du capital et la rivalité avec les États-Unis devraient donc générer la formation d’un bloc sociopolitique européen. Poulantzas rejette violemment cette interprétation, accusant Mandel de « rejoindre la propagande bourgeoise actuelle sur “l’Europe unie” [xiii] ». Le désaccord se construit sur les questions étroitement imbriquées de l’impérialisme et de l’État. Pour Poulantzas, la simple distinction entre, d’un côté, compétition interimpérialiste et, de l’autre, polarisation centre-périphérie ne convient plus à la période. Il pointe « l’établissement d’une nouvelle ligne de démarcation entre les États-Unis et les autres métropoles de l’impérialisme, et en particulier l’Europe. La structure de domination et de dépendance de la chaîne impérialiste organise des rapports inégaux, y compris entre les formations sociales du centre[xiv]. »

La nouvelle ligne de démarcation implique qu’il n’y a pas mécaniquement de contradiction entre bourgeoisie nationale et capital étasunien et donc, a fortiori, pas de rivalité automatique entre l’Europe et les États-Unis. La dépendance vis-à-vis des États-Unis désarticule les capitaux autochtones dans les diverses économies européennes ; les procès de travail que ces capitaux organisent intègrent des éléments du capital étasunien au niveau des moyens de production (machineries, technologie, intrants), des formes d’organisation du travail et à travers les rapports de concurrence et de sous-traitance. Les conditions politiques et idéologiques de l’impérialisme américain sont de ce fait consubstantielles aux sociétés européennes. Cela implique que « la forme actuellement dominante des contradictions n’est pas entre le “capital international” et le “capital national” ou entre les bourgeoisies impérialistes saisies comme des entités juxtaposées[xv] ». Du fait de l’imbrication du capital étasunien et de la désarticulation du capital domestique, il ne peut pas y avoir d’opposition frontale et systématique entre les deux.

Le second point de désaccord porte sur le fait que, selon Poulantzas, il n’y a pas nécessairement de correspondance entre formes d’organisation du capital et forme de l’État : « l’État n’est pas le simple outil ou instrument, manipulable à volonté, des classes dominantes. Toute étape d’internationalisation du capital provoquant automatiquement une “supranationalisation” des États. L’État, appareil de cohésion, d’unité d’une formation et de reproduction de ses rapports sociaux, concentre et résume les contradictions de classe de l’ensemble de la formation sociale, en consacrant et en légitimant les intérêts des classes et fractions dominantes face aux autres classes de cette formation, tout en assumant des contradictions de classe mondiales. Ainsi, le problème qui nous occupe ne se réduit pas à une contradiction simple, de facture mécaniste, entre la base (internationalisation de la production) et une enveloppe superstructurelle (l’État national) qui ne lui “correspondrait” plus[xvi]. » En bref, une nouvelle échelle de l’organisation de l’activité économique capitaliste n’implique pas qu’un appareil politique se forme mécaniquement à ce même niveau.

L’analyse que propose Poulantzas éclaire les processus économiques et politiques profonds associés à l’internationalisation du capital, elle ne permet cependant pas de comprendre la logique spécifique à l’intégration européenne. Un problème pour lequel Mandel, en revanche, propose une hypothèse simple et puissante : la rivalité interimpérialiste vis-à-vis des États-Unis pousse à l’amalgamation européenne de capitaux nationaux ; une réorganisation économique auquel répond alors un réagencement du politique.

En dépit de leurs désaccords, ces deux auteurs se rejoignent pour souligner les difficultés que comporte la situation du point de vue des stratégies révolutionnaires. Mandel ne fétichise pas l’échelon européen. Il anticipe le fait qu’il n’y aura pas, sur le court et moyen terme, de parallélisme complet du développement économique, social et politique des pays européens. Les différences historiques entre les structures sociales et les mouvements ouvriers se traduisent par des rapports de forces entre classes qui sont variables selon les pays, ce qui entraîne des possibilités différenciées de conquête du pouvoir par les classes ouvrières. Mandel insiste alors sur le fait que l’internationalisme ne consiste pas à attendre que les conditions soient mûres pour la prise du pouvoir dans les différents pays au même moment : « les socialistes doivent continuer à travailler au renversement du capitalisme dans leur propre pays au sein du marché commun, aussi longtemps que cela reste objectivement possible[xvii] ». Cependant, lorsque le processus aura atteint le point « où les travailleurs des six pays feront effectivement face à une nouvelle classe “européenne” d’employeurs, l’entièreté de la lutte pour le socialisme devra se hisser à cette nouvelle dimension internationale ». Mais d’avertir : « on ne doit pas sous-estimer les difficultés considérables sur la voie de la lutte pratique, coordonnée internationalement, face au pouvoir du capital[xviii] ».

L’internationalisation des processus productifs au sein des chaînes globales de marchandises s’est considérablement approfondie au cours des dernières décennies. Mais dès les années 1970, les difficultés qui en résultent étaient déjà perçues par Poulantzas : « Alors que les luttes des masses populaires se déroulent plus que jamais sur un fond mondial déterminant les conjonctures concrètes, et que l’instauration de rapports de production mondiaux et la socialisation du travail renforcent objectivement la solidarité internationale des travailleurs, c’est la forme nationale qui prévaut dans leur lutte[xix]. » Plusieurs facteurs contribuent à ce paradoxe : les spécificités concrètes de chaque formation sociale, les particularités des formes d’organisation des classes ouvrières, le nationalisme de la petite bourgeoisie et de la paysannerie qui découle de leurs rapports singuliers à l’État, le rôle des catégories sociales des appareils d’État dont les positions découlent directement de l’État national… Il en tire la conclusion politique suivante : « il ne saurait y avoir, dans ce processus révolutionnaire ininterrompu, d’étape propre de libération “nationale” ou de “démocratie nouvelle” fondée sur des formes d’alliance avec une “bourgeoisie nationale” contre l’impérialisme étranger et ses “agents” ». En effet, la dépendance du capital national vis-à-vis du capital étasunien est telle que « la rupture de la chaîne impérialiste dans un de ses maillons devient terriblement difficile », elle ne peut s’effectuer « qu’en s’attaquant, entre autres, directement au procès de travail même et aux formes de division sociale du travail dans le procès de production[xx] ».

https://www.contretemps.eu/a-lire-lintroduction-de-en-finir-avec-leurope-coordonne-par-cedric-durand/


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