Accueil > Altermondialisme > Luttes des travailleurs et des syndicats > Mobilisation syndicale (des travailleurs salariés) > Syndicalisme et sous-bourgeoisie par Christian DELARUE

Syndicalisme et sous-bourgeoisie par Christian DELARUE

dimanche 17 mai 2026, par Amitié entre les peuples

Syndicalisme et sous-bourgeoisie

Introduction à débat syndical : son caractère imparfait et court est propice à un débat nécessaire

Ce texte tente d’expliquer pourquoi le syndicalisme de classe ne prend pas en charge l’existence d’une sous-bourgeoisie sous le 1% de la classe possédante hautement financiarisée, celle qui accumule fortement en France les dividendes issus de la finance néolibérale selon Oxfam et France stratégie (chiffre variable entre 1 à 2 % d’en-haut ).

D’autres peuvent faire cet exercice théorique (j’en ai lu) mais il s’agit là d’évoquer une position syndicale de très longue expérience au sein de laquelle je me suis opposé à deux visions courantes (et fausses selon moi) : d’une part ne voir que les ultra-riches milliardaires en oubliant les possédants en-dessous et d’autre part prendre comme ennemi de classe une sphère très large, trop large, plus large encore parfois que ce qu’en disait Hollande jadis : « on est riche au-dessus de 4000€ par mois » .

Pourquoi cette opposition ? C’est que dans la sous-bourgeoisie située sous le 1% de riches, tous les cadres salariés aisés du privé ou du public ne soutiennent pas la classe sociale possédante hautement financiarisée qui exerce sa violence prédatrice contre le peuple-classe des 95-99% d’en-bas.

I - Commençons par le début : Syndicalisme et classisme

A - Classisme dans le travail-emploi : sphère de la production

Le syndicaliste prend en charge, dans la sphère du travail-emploi (ie l’entreprise privée ou l’administration publique) et/ou en-dehors de cette sphère dans la société globale, le CLASSISME, c’est à dire le rapport social de classe et plus précisément encore le fait historico-social - que Marx n’a fait que reprendre en le poussant plus loin (lettre à Weydemeyer 1851) - de la lutte de classe menée constamment et violemment par le capital. Le classisme c’est, en un seul terme, l’exploitation de la force de travail par le capital, ou par le capitaliste si on dit que le capital est un rapport social. Mais le langage courant syndical parle de capital pour le patronat c’est à dire pour le propriétaire des moyens de production, des usines et des contrats de travail.

Cette définition est à ce stade purement classiste et ne prend pas en compte une analyse dite stratificationiste, (qui s’est beaucoup médiatisée depuis une dizaine d’années avec Thomas Piketty) notamment le découpage en décile plus la particularité du 1% très riche et même de plus en plus riche. Le capital peut donc être petit patron dans les 30% d’en-haut ou grand patron dans le 1% riche et c’est toujours le capital, c’est toujours une exploitation de la force de travail pour dégager du profit. Je renvoie ici à la théorie de la valeur, et à la distinction entre plus-value absolue, plus-value relative et plus value extra telle qu’enseignée dans les stages syndicaux.

B - Classisme hors travail-emploi : sphère de l’échange marchand et de la reproduction.

Mais le classisme ne se réduit pas à l’entreprise privée. La lutte de classe intervient dans le cadre de la société globale et notamment dans et par l’Etat qui n’est pas neutre mais actif. Et c’est là que les choses se compliquent.

On va donc parler de domination de classe et non plus d’exploitation de classe. La domination de classe dans la sphère de l’échange marchand et de la reproduction sociale se manifeste depuis plusieurs décennies par la « casse de l’Etat social » (cf Michel Husson - 1) à savoir casse des services publics comme outils au service de la satisfaction directe (sans passer par la case profit) des besoins sociaux de la population, y compris les plus modestes. Elle se manifeste aussi par la casse de la sécurité sociale de 1945, la casse de l’hôpital public, des logements sociaux dit HLM et plus globalement de tout ce que Bourdieu avait appelé jadis la « main gauche de l’Etat ». Ajoutons, que la phase actuelle de la domination de classe de la bourgeoisie privée et publique vise la casse du statut de la Fonction publique (sous ses trois volets) jugé trop protecteur et ce dans le cadre d’une contractualisation entamée il y a déjà longtemps.

A ce stade, il est temps de noter que cette compréhension des processus contradictoires se fait sur le temps long en distinguant la période des 30 années de 1945 à 1975 (grosso modo) et la période dite néolibérale post-1979 des années Reagan-Thatcher ou la destructivité thatchérienne du social (mieux dire des conquêtes sociales post 45) est enclenchée au profit du capital et des riches de plus en plus riches via la financiarisation de l’économie capitaliste. C’est là avec finance néolibérale que « riche » se cumule avec « classe » (sociale).

2 - Pourquoi le syndicaliste refuse de prendre en compte la sous-bourgeoisie ?

Cela fait maintenant plusieurs années que Thomas Piketty nous familiarise avec l’analyse stratificationiste en décile mais aussi sur l’accumulation de richesse sur le 1% de riches et même à l’intérieur de ce 1% lui-même découpé en tranches.
Cela fait aussi plusieurs années que le mouvement altermondialiste a repris la formule du « we are 99% » en l’appuyant d’un appareil théorique souvent pris chez Thomas Piketty ou d’autres. Pour autant d’autres théoriciens - marxistes eux - ont pu aller plus loin.

A - D’abord « l’encadrement capitaliste » d’Alain Bihr

En 1990, le sociologue Alain Bihr publiait un livre intitulé Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste. Comme son nom l’indique, cet ouvrage contient l’idée selon laquelle il n’y aurait pas deux classes sociales qui s’opposent dans le monde capitaliste, mais trois. Entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent, il y aurait une “classe d’encadrement capitaliste” qu’Alain Bihr définit en ces termes : “Il ne s’agit pas seulement du personnel d’encadrement des entreprises capitalistes, mais aussi bien de celui des appareils d’État, des professionnels de la vie syndicale et politique, des animateurs sociaux et culturels, etc. Bref de tous ceux qui, dans la division sociale du travail se voient confier les tâches d’encadrement (d’organisation, de conception, de légitimation, de contrôle) des groupes sociaux, des pratiques sociales, des rapports sociaux, dont la fonction générale est d’assurer la reproduction globale du capital, c’est-à-dire sa domination non pas sur le seul acte social de travail […], mais plus largement sur la société dans son ensemble et à tous ses niveaux (économique, social et politique)”.

B - Puis plus récemment la sous-bourgeoisie de Nicolas Framont de « Frustration »

Notons dit Nicolas Framont qu’il s’agit là d’une définition très extensive. Depuis les années 1990 il y a eu dégradation des conditions matérielles de vie et de rémunération des cadres, des chercheurs, des ingénieurs et des enseignants. La sous-bourgeoisie existe toujours mais ce n’est pas les 19% sous le 1%, ce que n’importe quel syndicat sérieux refusait de considérer, ce serait plus les 9% sous le 1% mais même là on ne saurait amalgamer le bas du dernier décile autour de 3500 € par mois avec les 4% sous le 1% le plus riche.

Christian Delarue

1) La casse de l’Etat social par Michel HUSSON