Urgence antiraciste : Pour une démocratie inclusive - Note de lecture de Corneille Tosse-Ekue | Fraternafrique

samedi 5 août 2017
par  Amitié entre les peuples
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Urgence antiraciste : Pour une démocratie inclusive - Note de lecture de Corneille Tosse-Ekue | Fraternafrique

Publié le 07/05/2017 sur FRATERNAFRIQUE.wordpress.com

https://fraternafrique.wordpress.com/2017/05/07/urgence-antiraciste-pour-une-democratie-inclusive-note-de-lecture-de-corneille-ekue-tosse/

Cet ouvrage, récemment paru aux éditions du Croquant, participe de l’air du temps car il répond à une aspiration essentielle des peuples, notamment sur l’axe Nord-Sud, à dépasser les contradictions dramatiques de l’histoire et à forger des coopérations enfin mutuellement avantageuses.

Outil de conscientisation des citoyen-ne-s quelle que soit leur appartenance d’origine, ce livre facile à lire est un livre sans frontière, à l’image de l’altermondialisation construite par les peuples et par les communautés, souvent dans l’ombre des Etats et des marchés. Les auteur-e-s et les associations parties prenantes sont à saluer aussi bien pour l’initiative que pour la qualité des textes. Un salut militant à la coordinatrice, Martine Boudet qui, pendant plus d’une année, armée de conviction et de patience, s’est employée à intéresser les auteurs pressentis au projet, à harmoniser les points de vue de chacun-e pour constituer une équipe dynamique et solidaire, à aplanir les difficultés d’ordre idéologique et stratégique.

Suite à la chute du système communiste, nous vivons une période de confusion et de marasme planétaire, où l’impérialisme et le néocolonialisme se servent de leurs nouvelles armes de prédation et de confiscation que sont la concentration mondialisée des moyens, des richesses et des biens et la financiarisation pour déstabiliser et vassaliser les Etats-nations, appauvrir et paupériser les peuples en vue d’asseoir définitivement l’idéologie suprématiste de l’homme blanc et la domination du capital. A cet égard, les textes proposés par des auteurs-es d’origines variées -notamment maghrébine, ultramarine, africaine…- sont d’une grande acuité d’analyse et foisonnent de propositions alternatives. Une pensée particulière pour cette grande dame du combat panafricain et anti-impérialiste qu’est Aminata Traoré, qui signe la préface de son autorité morale et intellectuelle.

A l’instar des écrits, des discours et des actes civiques des hommes et des femmes politiques ou activistes du passé, Urgence antiraciste met à la disposition de la jeune génération un outil fiable pour l’aider à se poser les bonnes questions pouvant la conduire à démasquer, sans trop se tromper, les vrais ennemis de l’émancipation. Parmi ceux-ci sont les tenants d’un nationalisme xénophobe et d’un intégrisme radical qui, faisant complaisamment de l’étranger un bouc émissaire en temps de crise, font fi des avancées du métissage culturel et humain, à l’oeuvre dans toutes les sociétés.

Cet ouvrage doit servir de boussole aux représentants de la diaspora africaine et des Africains du continent, des damnés et opprimés de la terre pour reprendre les luttes de reconquête de leur dignité, de leur humanité que, sans cesse, les suprématistes blancs, par une stratégie de racialisation fondée sur une ghettoïsation urbaine massive, menacent de leur confisquer. La Françafrique, comme démontré dans un chapitre, est un espace historique et géopolitique où se manifestent à plein les logiques de domination déshumanisantes.

Le chapitre sur l’Ecole est d’une particulière acuité axiologique, du fait qu’il soulève et remet à jour plusieurs problématiques dont la plus importante est certainement celle concernant l’éducation à la citoyenneté. En France, depuis plus de trois décennies, confrontée à la marchandisation, à la mise sous tutelle, par la confiscation de son autonomie quant à la confection des programmes scolaires, l’Ecole n’arrive plus vraiment à dispenser à quelque niveau que ce soit une éthique citoyenne dénuée du déni de l’histoire de l’autre, du rejet de la culture de l’autre, du refus de l’altérité. Pour autant, cet enseignement garantirait au sein de la nation la cohésion, la paix sociale et une communauté de destin à la place des haines, des violences et des radicalisations multiples dont est victime la population française, souvent par un effet de boomerang à l’égard de la politique internationale inéquitable menée par son Etat.

« L’éducation est la clé ou Education is the key » enseignaient bon nombre d’activistes de la première heure pendant la période des luttes pour les indépendances des pays du Sud, notamment ceux des continents africain et latino-américain. Ils avaient raison à plus d’un titre, ces hommes et ces femmes de grande vision, car l’Ecole est ce creuset par excellence qui forme l’esprit critique du citoyen qu’elle met ainsi à l’abri de toute forme d’obscurantisme, offensif ou réactionnel, en particulier djihadiste, qui viendrait compromettre la bonne conduite des affaires de l’Etat ou de la cité (leur développement, la bonne gouvernance, la bonne gestion, le vivre ensemble…).

Entre autres institutions éducatives -tels les médias-, une Ecole usant de son autonomie quant à la prise des décisions concernant la confection des programmes combinée à une plus grande autonomie dans l’art d’enseigner ainsi qu’à une plus stricte protection du personnel enseignant ferait à court terme tomber la tension et améliorerait quantitativement et qualitativement les rapports sociaux et humains. Pour reprendre l’intitulé de l’ouvrage, du combat antiraciste et anti-discriminatoire peut et doit naître une démocratie renouvelée, car délibérément inclusive.

Pour conclure et en écho, les réflexions ci-après de militants-es des droits de l’homme, de chefs d’Etat ont encore aujourd’hui une résonnance démultipliée.

AIME CESAIRE

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir.
Le mouvement de la négritude affirme la solidarité des Noirs de la diaspora avec le monde africain.
Je suis de la race de ceux qu’on opprime.
Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.
J’ai plié la langue française à mon vouloir-dire.
C’est quoi une vie d’homme ?
C’est le combat de l’ombre et de la lumière… c’est une lutte entre l’espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur… je suis du côté de l’espérance, mais d’une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté.
Nègre je suis et nègre je resterai… mais Senghor et moi, nous nous sommes toujours gardés de tomber dans le racisme noir. » « Aucun de nous n’est en marge de la culture universelle. Elle existe, elle est là et elle peut nous enrichir. Elle peut aussi nous perdre. C’est à chacun de faire le travail.
J’habite une blessure sacrée j’habite des ancêtres imaginaires j’habite un vouloir obscur… »

CHE GUEVARA

« L’argile fondamentale de notre œuvre est la jeunesse. Nous y déposons tous nos espoirs et nous la préparons à prendre le drapeau de nos mains.
La révolution se fait grâce à l’homme, mais l’homme doit forger jour après jour l’esprit révolutionnaire.
Pour toute grande œuvre il faut de la passion et pour la Révolution il faut de la passion et de l’audace à haute dose.
Si tu trembles d’indignation à chaque injustice alors tu es un de mes camarades.
Surtout soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde.
Tous les jours il me faut lutter pour que cet amour de l’humanité vivante se transforme en gestes concrets, en gestes qui servent d’exemples et qui mobilisent.
Vous me demandez ce qui me pousse à l’action ? C’est la volonté de me trouver au cœur de toutes les révoltes contre l’humiliation.
C’est d’être présent, toujours et partout chez les humiliés en armes. »

Etienne de la BOETIE

« Je désire fortement qu’on me fît comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient souffrir de lui que de le contredire.
Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que de s’en étonner) ! C’est de voir des millions et des millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis têtes baissées, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un individu, qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ou chérir, puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. L’exigence de liberté est radicale. Ils sont grands parce que nous sommes à genou. »

Nelson MANDELA

« Une bonne tête et un bon cœur sont toujours une formidable combinaison. L’éducation est l’arme la plus puissante que vous pouvez utiliser pour changer le monde. Qu’il y ait du travail, du pain, de l’eau et du sel pour tous. Il n’y a pas de marche facile à la liberté partout, et beaucoup d’entre nous devront passer par la vallée de l’ombre de la mort, encore et encore avant d’atteindre le sommet de la montagne de nos désirs.
Nous devons utiliser judicieusement le temps et pour toujours se rendre compte que le temps est venu de faire les choses. Nous ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la liberté d’être libres. Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, des préjugés et de l’étroitesse d’esprit. Etre libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaines, c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. En faisant scintiller notre lumière, nous offrons aux autres la possibilité d’en faire autant. »

Kwamé N’KRUMAH

« Nous re-dédions maintenant notre action à la lutte pour émanciper les autres pays car l’indépendance du Ghana n’a aucun sens, tant qu’elle n’est pas liée à une libération totale du continent africain.
Même un système basé sur une Constitution démocratique peut être contraint, dans la période suivant l’indépendance, à des mesures de type totalitaire.
Divisés, nous sommes faibles. Unie, l’Afrique pourrait devenir, et pour de bon, l’une des plus grandes forces de ce monde. Je suis profondément et sincèrement persuadé qu’avec notre sagesse ancestrale et notre dignité, notre respect inné pour la vie humaine, l’intense humanité qui est notre héritage, la race africaine, unie sous un gouvernement fédéral, émergera non pas comme un énième bloc prompt à étaler sa richesse et sa force, mais comme une grande force dont la grandeur est indestructible parce qu’elle est bâtie non pas sur la terreur, l’envie et la suspicion, ni gagnée aux dépens des autres, mais basée sur l’espoir, la confiance, l’amitié, et dirigée pour le bien de toute l’humanité ».


Référence de lecture : Urgence antiraciste –Pour une démocratie inclusive– (Martine Boudet coordination-Aminata Traoré préface, Ed du Croquant, mars 2017)
http://www.editions-croquant.org/component/mijoshop/product/384-urgence-antiraciste

Collectif des auteurs : Nils Andersson- Farid Bennaï – Adda Bekkouche- Saïd Bouamama – Martine Boudet (coordination)- Monique Crinon – Christian Delarue – Bernard Dreano- Mireille Fanon Mendés-France- Patrick Farbiaz- Augustin Grosdoy- Gilles Manceron – Gus Massiah- Paul Mensah- Evelyne Perrin-Alice Picard- Louis-Georges Tin- Aminata Traoré (préface)

Avec le soutien des associations et réseaux : Attac France- Attac Togo/CADTM- Cedetim/IPAM -Collectif des femmes pour l’égalité- CRAN – Fondation Frantz Fanon – FUIQP – MRAP- Reprenons l’initiative- Sang pour Sans – Sortir du colonialisme.

Note de lecture de Corneille Tosse-Ekue éducateur -animateur culturel