UN SIMPLE FOULARD ? UN VULGAIRE FICHU ? ou AUTRE CHOSE... C Delarue

jeudi 22 mai 2008
par  Amitié entre les peuples
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Contribution au débat lancé par le texte Mouloud AOUNIT

sur Bellaciao ce 6/11/07.

Pour situer mon intervention, il me faut dire que j’approuve de nombreuses considérations de ce texte. Je critique principalement le premier paragraphe. J’avance d’autres considérations librement comme un antiraciste qui a fréquenté des musulmans et des musulmanes de plusieurs pays ayant des références religieuses variables et surtout - c’est le plus important - avec des pratiques différentes notamment par rapport à la religion, à la laïcité, aux droits des femmes mais aussi par rapport à l’anti-impérialisme, au sionisme, etc...

« DISCRIMINATION RELIGIEUSE »

Tel est le verdict du jugement du 9 octobre 2007 tranchant le conflit entre Horia DEMIATI musulmane voilée et Fany TRUCHELUT propriétaire du gite de Julienrupt dans les vosges. D’une part c’est une victoire contre le racisme qui frappe les musulmans, d’autre part la présence de l’objet-voile laisse planer une ambiguité, donc une insatisfaction. D’un côté un motif de contentement, de l’autre le sentiment de confusion. Car peut-on généraliser ce verdict de discrimination religieuse à chaque demande d’enlèvement du voile ou ce cas était-il particulier car le voile n’était que masque d’un racisme anti-musulman. Avec un contexte différent - épuisement de l’idéologie du ’choc des civilisations" - que va-t-on choisir comme positionnement ? Est-ce que l’on distinguera enfin la musulmane et sa religion ou le seul voile. Pout l’heure il semble bien qu’il faille recevoir les musulmanes voilées et donc éviter l’exclusion discrimination, mais rien n’empêche de dire nonobstant que le voile est honni .

En effet le verdict aurait été différent si la musulmane ostensible avait été reçu dans le gîte mais en précisant que son accoutrement offensif indisposait ! Car on peut haïr les signes religieux trop ostensibles mais se garder de préconiser l’exclusion du travail ou du logement. Reste le problème de devoir travailler plusieurs heures et plusieurs jours avec une femme voilée à ses côtés - ce qui est une situation jugée insupportable par beaucoup - car ressenti comme une oppression religieuse plus pénible encore qu’un crucifix sur un mur.

TRANSFORMER PAR LE LANGAGE LE COUTEAU EN PETITE CUILLERE

Le texte de Mouloud AOUNIT banalise le voile islamique (terme générique qui recouvre diverses catégories de voile - 10) . Pourtant le port d’un fichu ou d’un foulard ne pose de problème à personne y compris à la propriétaire du gîte vosgien. Je pourrais parier qu’elle a pu en mettre un dans les dix ans qui viennent de s’écouler. Pour ma part, j’avoue qu’il m’arrive de mettre un bonnet (quand il neige) et un casque (quand je suis en moto). Donc si l’on veut être sérieux, il faut bien dire qu’il s’agit d’autre chose. A partir du moment ou le voile est porté été comme hiver, dehors comme dedans ce n’est plus un simple fichu c’est autre chose.
NB : La « découverte » par le climat date de juin 1989 à Epinal (dans les Vosges déjà et encore)

L’ article de Ghislaine Ottenheimer (2) explique qu’à la faveur de récréations, alors qu’il faisait très chaud, la Directrice, voyant une fillette suer, lui aurait demandé de retirer son foulard, ce que la fillette refusa de faire. Au delà de l’anecdote[2], Ghislaine Ottenheimer insiste bien sur l’époque et sur le climat : « Mais de quel droit, sous quel prétexte s’offenser du port d’un couvre-chef quel qu’il soit, en plein hiver ? Là, à la faveur des premiers rayons de soleil, la directrice a testé le caractère emblématique et religieux de ce fichu. ». (archive MRAP)

I – ANALYSES CRITIQUES D’UN EMBLEME

A) DECONSTRUIRE

- DONC AUTRE CHOSE

Le voile islamique est outil de voilage et outil d’un certain islam. Le « certain » fait toute la différence. Il est d’une part un étendard pour l’extérieur et d’autre part pour de nombreuses féministes un instrument d’aliénation pour celles qui le portent. Cet outil d’imprégnation idéologique dit objectivement deux choses : je crois en Dieu, je crois en Dieu en permanence... ce qui finit par insupporter. L’intolérance suscite le rejet. Il dit aussi je suis une femme respectable, ce qui signifie une double insulte :
- pour un femme sans voile : tu n’es qu’une femme-objet (ou plus vulgairement une pute - et ce n’est pas un phénomène restreint) ;
- pour les hommes : vous ne me verrez pas comme femme séduisante car vous êtes violeur ou du moins trop concupiscent pour me voire aussi comme être humain dans le même mouvement.

Je renvoie à ma colère « VOILE ISLAMIQUE ET SEDUCTION » sur Bellaciao (3) et blog chrismondial

- L’AMALGAME D’UN CERTAIN ANTIRACISME

La phrase (9) ci après - et notamment l’emploi du terme Autre qui globalise à les musulmanes - montre que le travail de « désimbrication » n’a pas été suffisamment fait : « les personnes interrogées (9) qui adoptent des positions à la fois féministes et antiracistes sont celles qui s’opposent le plus à la loi (de mars 2004), qui refusent de la justifier au nom de la laïcité, de désigner l’Autre (ici les Musulman-e-s) comme différent et de le stigmatiser ». Il ne faut en effet pas se tromper de stigmatisation. Il ne faut pas généraliser.

Car il y a un réel mensonge à amalgamer la critique et la phobie du voile islamique à la phobie de l’islam dans sa globalité. C’est le piège du « faux nez » (7). C’est contraire aux pratiques d’analyse que le MRAP met en oeuvre par ailleurs. D’une certaine manière on pratique ici ce que l’on critique sous le terme d’islamophobie, de racisme anti-musulman ! On reste dans la prise de position inverse - technique classique du mauvais antiracisme de simple renversement - sans passer par la distinction.

Effectivement le MRAP dénonce à raison « l’amalgame entre islam -intégrisme -islamisme radical » avec pour exemple « l’affaire des bagagistes de Roissy qui se sont vu retirer leurs badges en raison de leurs pratique religieuse » (qui n’avait rien d’anti-laïque ou de sexiste). Effectivement, une argumentation historique et sociologique dès plus conséquente que cite Mouloud AOUNIT dans son texte pèse pour dire que la phobie du voile PEUT cacher un racisme anti-musulman. Mais il n’y a pas de causalité automatique. Il importe de dire qu’il s’agit d’une possibilité de dérapage, d’une forte probabilité mais pas d’une nécessité absolue. De nombreux laïcs et de nombreux antisexistes ou féministes sont critiques et phobiques du voile sans être raciste . « N’allons pas dire - écrit Eric FASSIN - que les femmes des quartiers, en dénonçant la violence qu’elles subissent, ou les féministes laïques, en s’insurgeant contre l’oppression sexiste, sont racistes, ni même qu’elles ne sont que les alibis du racisme » (8)

B) RECONSTRUIRE

- PEDAGOGIE ANTIRACISTE : LES DISTINCTIONS A REPETER CONSTAMMENT

- De nombreux antiracistes critiquent le voile, ils le haïssent mais cela s’arrête strictement au voile. Autrement dit ce rejet ne porte ni sur la personne ni sur la religion. Donc pas sur l’Autre. La religion musulmane est diverses : certains religieux pensent que le voile est une obligation mais pas tous. L’islam d’emprisonnement et d’affichage offensif est très minoritaire en France : peu de jeunes filles et de femmes musulmanes portent le voile.

- En conséquence plutôt que de reprendre la distinction l’islam invisible et l’islam visible je distinguerais s’agissant des individus l’islam discret et pacifique d’un l’islam ostensible et offensif. A l’égard de ce dernier on ne saurait se montrer tolérant.. Il faut certes respecter la loi mais être aussi à l’offensive.

- UNE CERTAINE PEDAGOGIE LAIQUE : UNE ETHIQUE DE LA RENCONTRE

Je précise d’emblée - notamment par rapport à la précision d’un texte de Bernard TEPER publié recemment (6) - que je ne me réfère pas ici au corpus de la laïcité institutionnelle française de 1905 - qui doit certes être défendue en France - mais à l’évolution d’une « mentalité laïque » strictement individuelle qui veut que l’on préfère les signes religieux discrets (voire aucun) aux signes ostensibles ou ostentatoires. Sous l’influence d’une compréhension de l’évolution de la civilisation humaine dans l’histoire (issue d’une lecture personnelle des thèses de Patrick TORT sur le darwinisme) je milite pour que cette mentalité laïque progresse dans tous les pays, pour qu’un pas historique conséquent soit fait en ce sens.

Le signe religieux ostensible - voile ou kippa ou autre - est donc contraire à la mentalité laique qui se contente de signes discrets .

- EN CONTRE : Ces derniers manifestent un bon compromis entre liberté d’afficher sa religion sans oppresser l’autre. Car l’affichage ostensible est bien une forme d’oppression. Le fait qu’elle ne soit pas ressenti comme tel par tous ne signifie pas son absence chez certains, notamment chez celles et ceux qui ont déjà subi l’influence du religieux.

- EN POUR : Le signe religieux discret permet la rencontre pacifique, Comme le souligne le comité de Vitrolle du MRAP (1) un tel espace (laïque) permet la rencontre sans que les croyances, restant intimes (ou du moins discrètes), soit un obstacle relationnel.

Un voile comme une croix ou une kippa çà s’enlève aisément, sans pour autant abandonner sa religion. Il suffit d’adopter des signes discrets pour satisfaire la mentalité laïque et les critiques de nombreuses féministes. Parler de racisme anti-voile c’est, à la limite, ne pas comprendre ce qu’est le racisme réel, ce que subissent celles - ceux qui ne peuvent enlever tout qui les racise : cheveux frisés, peau mat ou noire, etc.... Et de plus, cela ne signifie pas mépris de la religion (que nous pouvons néanmoins critiquer sur tel ou tel point) que les croyants peuvent pratiquer librement tout en respectant l’autre celui ou celle qui pratique sa religion sans la brandir constamment aux yeux du monde. Cela ne signifie donc pas acceptation des discriminations pour les croyances religieuses des musulmans comme des autres religions. Certaines pratiques religieuses seulement sont à critiquer vivement : celles qui sont offensives.

II – ANALYSE CRITIQUE DES AUTRES PRESUPPOSES

- SORTIR DE LA VISION DES TROIS COMMUNAUTES FONDAMENTALES

Dans une contribution au Monde Mouloud AOUNIT (4) écrit : « La France républicaine des années 2000 serait-elle composée de trois communautés, une majoritaire »catho-laïque« repliée sur elle-même, et deux minoritaires, juive et musulmane, qui seraient susceptibles de s’affronter à tout moment ? » Le propos vise à sortir la lutte antiraciste de la sectorisation de la tribalisation. Ce qui est positif.
Mais le même propos devrait conduire à une vision plus contrastée des processus de communautarisation. En fait il n’y a pas plus UNE communauté catho-laique unifiée qu’UNE communauté musulmane unifiée. On pourrait en dire de même pour les juifs de France. Sans doute y a-t-il des points communs qui justifient cette vision en trois communautés mais les différences voire les conflits internes semblent plus importants. Ce qui devrait inciter à relativiser la vision tricommunautaire bien rigide. D’autant que le fractionnement en de multiples sous communautés est renforcée par la diversité du religieux.

- PRENDRE ACTE DE LA DIVERSITE DES INTERPRETATIONS RELIGIEUSES

Quand on évoque le « retour du religieux » on oubli pour les trois grandes religions monothéistes que l’unanimité d’interprétation des textes et plus encore que l’uniformité dans la diffusion des normes et prescriptions religieuses est un mythe. Au-delà d’un corpus fondateur de chacune, on repère rapidement en quelque sorte des « théologies » dans chaque religion et les pratiques qui en sont issues sont encore plus diverses dans chaque religion. La diversité domine tant au plan historique qu’au plan géographique. On trouvera donc pour chaque religion toute la gamme des visions du monde allant du libéral progressiste acquis relativement à la laicité et à l’égalité des sexes aux visions réactionnaires, à l’intégrisme le plus violent.

- PRENDRE ACTE DES EFFETS D’INTEGRATION

Il faudrait ajouter certains effets de la logique républicaine d’intégration-assimilation qui quoi qu’on en pense (elle est passible de vives et justes critiques) vient renforcer la tendance à mentalité laïque.

Ici et maintenant on ne peut plus aisément raciser la jeune fille voilée par simple effet de l’évidence avec le réel. Ce phénomène de racisation ne peut se produire que dans les sociétés ou islam et voile vont ensemble comme une « seconde nature ». Au temps de la colonisation toutes les femmes étaient voilées (énormément du moins) et donc le « racisme anti-voile » était un réel racisme islamophobique (avant le mot) lié au colonialisme. Aujourd’hui le nombre de musulmanes non voilées est immensément supérieur à la petite minorité de jeunes filles voilées, et l’effet d’amalgame ne joue plus automatiquement . Pour beaucoup, la phobie discriminante est très circonscrite à l’objet-voile et ne saurait donc être, sauf délire paranoiaque (11), une islamophobie raciste. Parler d’islamophobie non raciste - car très circonscrite à l’objet voile - laisse d’ailleurs entendre qu’il existe bien une islamophobie raciste. Mais c’est à l’analyse de le montrer. On ne peut recourir à l’évidence comme du temps de la colonisation.

Christian DELARUE

Secrétaire national du MRAP

Addendum : - CIRCONSCRIRE L’OPPRESSION

Dire et répéter que le voile signifie, au-delà de la conscience de celle qui le porte, « oppression » (religieuse et/ou sexiste) doit s’accompagner d’un propos de prudence qui vise à relativiser « l’agression ». Il faut ici promouvoir une sorte intelligence des rapports humains car il est facile de devenir soi-même oppresseur en luttant contre l’oppression. Au cas présent de devenir raciste islamophobe.

Pour être plus précis - vu mes responsabilités antiracistes - je ne voudrais pas être mal compris . Mon net rejet du voile ne m’empêche nullement de réagir quand par exemple un chauffeur de bus de ma ville interpelle de façon injurieuse une jeune femme voilée dans son bus. Pas d’injure aux jeunes filles voilées ! Le respect de l’humanité de la personne est de droit au-delà de ce qui nous heurte dans son comportement.

Quant à l’éventualité d’une loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les lieux publics clos ceux ou l’on doit rester en permanence avec de tels individus offensifs, je renvoie au texte écrit sur ce sujet (5).

- - - -

Notes :

1 cf. Différences n° 254 Article intitulé Laîcité, soupçons,tensions... Comment tenter de « désarmer Dieu ? »

2 cf. site MRAP rubrique archive sous rubrique voile

3 VOILE ISLAMIQUE ET SEDUCTION

sur Bellaciao le dimanche 4 novembre 2007 (23h09) :

4 Contre l’antiracisme tribal, par Mouloud Aounit LE MONDE 15.06.06
http://www.mrap.fr/interventions/monde

5 Que penser, que proposer suite au verdict « julienrupt » (voile vosgien)

6 Lire : Qu’est-ce que la laïcité ? par Bernard Teper du vendredi 19 octobre 2007
article publié dans la lettre 31
http://www.ufal.info/media_flash/1,article,181,,,,,_Qu-est-ce-que-la-laicite.htm

7 Gérard Bouvier, cité dans la presse avec ces propos : « Le tribunal ne s’est pas laissé abuser par les arguments pseudo-féministes et pseudo-laïcs avancés par Madame (...). Ces arguments sont un faux-nez derrière lequel on trouve un comportement raciste. » .

8 Eric FASSIN p 242 de « De la question sociale à la question raciale ».

9 De l’affaire du voile à l’imbrication du sexisme et du racisme site du Mouvement des indigènes de la République

10 J’ai repéré 14 types de « voile » d’après un ouvrage de Fawzia Zouari

http://www.re2.freesurf.fr/laic/voile2html

11 On peut cependant dire que pour l’extrême droite et une certaine droite la « théorie » ou plutôt l’idéologie du « Choc des civilisations » a réactivé en quelque sorte le vieux racisme anti-musulmans de l’époque coloniale. Une telle idéologie et une telle peur reste cependant en grand écart par rapport au réel français et européen. Elle ne saurait être majoritaire. Nous serions alors en plein fantasme paranoïaque de masse. Ce serait un délire « cimenté » par une idéologie de moins en moins rationnelle, de moins en moins théorisée et théorisable, donc plus proche d’une croyance stupide qui vise à voir Ben Laden derrière toute jeune fille voilée.