Six ans après Charlie, entendons la voix des musulmans laïques - Nasser Ramdane Ferradj

lundi 11 janvier 2021
par  Amitié entre les peuples
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6 ans, 6 ans déjà. Six ans après Charlie, entendons la voix des musulmans laïques -

par Nasser Ramdane Ferradj, fondateur du collectif des musulmans laïques et progressistes, chargé de cours sur la laïcité à l’université Paris X - Nanterre, président de SOS Racisme Seine-Saint-Denis, ancien maire-adjoint de Noisy-le-Sec.

publié le 07/01/2021 sur L’Express

Il y a quelques semaines, les responsabilités tenues dans les attentats qui frappèrent la rédaction de Charlie Hebdo, la ville de Montrouge et l’Hypercacher de la porte de Vincennes ont été condamnées avec justesse, fermeté et discernement. La justice républicaine a montré à tous la force d’un Etat de droit. Même face à des actes qui furent aussi posés pour faire entrer notre société dans une spirale de la vengeance, une défense a été accordée aux prévenus ainsi que des soins, quand l’un ou l’autre était malade. Cette défense et ces soins, les victimes exécutées par les jugements des terroristes islamistes, elles n’y ont pas eu droit.

Mais qu’auraient-ils pu dire pour leur défense, par exemple, ces journalistes de Charlie Hebdo, face à des assassins persuadés qu’ils accomplissaient la parole et la volonté d’Allah ! Qu’en son nom, ils « avaient vengé le prophète ». Non soumis aux préceptes de l’islam, et surtout viscéralement anticléricaux, chaque journaliste aurait sûrement eu à coeur de tourner les talibans et les mollahs en dérision. Ils auraient eu raison.

Mais notre société a profondément changé depuis ces attentats de janvier 2015.

Pour convaincre, l’humour et le sarcasme qui émancipent les consciences ne suffisent plus. La « bigoterie islamique » est aujourd’hui préemptée par l’islam politique, qu’on a introduit dans notre vie sociale. Les islamistes persuadent une partie des jeunes musulmans qu’ils sont les porteurs de l’Islam véritable.Ils se présentent comme les seuls authentiques croyants. Tout ce qui se pratique ou pas, hors de leurs visions sectaires, n’est pas conforme, selon eux, à « l’identité » d’un musulman. Ils considèrent tous les autres comme mécréants.

Ils égarent des jeunes gens, sans que ces derniers ne s’en aperçoivent vraiment. C’est davantage un militantisme pour le programme de société des « Frères musulmans » qu’un accomplissement ou une spiritualité religieuse. Leurs obsessions : les femmes, les juifs et l’ « islamophobie ».

Ils ont par ailleurs convaincu une partie des Français, qu’il n’y avait aucun pluralisme dans la communauté musulmane. A chaque attentat depuis, c’est ensuite devenu la même rengaine, alimentée de façon cynique par celles et ceux qui trouvent ainsi l’occasion de mettre en exergue un inévitable choc des civilisations. Où sont « les musulmans » ? Pourquoi sont-ils silencieux ?

Nous sommes là et nous portons, partout où nous le pouvons, un contre-discours. Nous n’avons jamais été silencieux, et si nos voix ne parviennent pas jusqu’à vous c’est qu’elles sont volontairement étouffées. Qu’elles ne sont soutenues ni par les pouvoirs publics, ni par les médias qui ne feignent même plus de nous chercher. Pris en étau par les islamistes et l’extrême droite qui phagocyte les luttes dites laïques, les extrémistes de tous bords veulent nous réduire au silence.

Nous sommes ceux que vous côtoyez tous les jours. Laïques, nos engagements dans la société sont ceux de n’importe quel Français qui n’a pas besoin d’afficher une religion qu’il vit intimement dans son cercle privé. Ceux qui voudraient aller au paradis, sans envoyer personne en enfer.

Nous sommes la majorité des musulmans de France. Celle qui ne fréquente pas forcément une mosquée pour vivre pleinement sa foi comme elle l’entend. Celle qui n’est pas représentée par des imams, mais par les élus de la République.

Mais quel dommage et quel gâchis que nous ne soyons pas sollicités par ces derniers et surtout par le ministère de l’Éducation nationale.

Lorsque des enseignants nous invitent directement nous ne pouvons que nous réjouir des réactions des élèves et des étudiants, notamment de confession musulmane. Leur curiosité et leur soif de savoir sont une arme puissante contre l’obscurantisme.

Mais il faut dire qu’ils ignorent trop souvent l’histoire de notre religion. Le prophète avait son visage très souvent découvert, dans les arts islamiques, et ce jusqu’aux 15e et 16e siècles. Les musulmans de ces premiers temps de l’islam pouvaient ainsi le voir monter au ciel pour se rendre à Jérusalem, conduire la prière, ou encore retrouver son épouse Khadija.

Pour autant, ils saisissent immédiatement qu’être musulman et laïque n’est pas un oxymore. Et pour cause, nous ne manquons pas de leur conter l’Histoire de la « Charte de Médine ».

Cette Constitution, établie par le prophète Muhammad, lui-même, avait dessiné les contours d’une Cité - Etat d’inspiration laïque, pour la 1re fois dans l’histoire de l’Humanité. Celle-ci aura duré 16 mois.

Toutes les tribus de Médine, juives, païennes et musulmanes avaient signé un pacte politique et militaire « à l’exclusion de tous les autres hommes ». Toutes avaient à charge de protéger leur Cité, ensemble.

Cette constitution est un document fiable et datant de l’époque médinoise du prophète. Un document auquel les islamistes ne se réfèrent jamais, lui préférant « les hadiths », des paroles rapportées au minimum un siècle et demi plus tard et qui n’ont jamais fait l’unanimité chez les musulmans.

Un islam low-cost du 20e siècle

On peut surtout enseigner l’histoire du Coran et des premiers empires musulmans en s’affranchissant des dogmes religieux. La Science et l’Histoire font toujours vaciller les islamistes. Tout comme face à l’intégrisme catholique qui n’a finalement pas résisté à la rondeur de la Terre.

Si les islamistes étaient réellement confrontés à ces premiers temps de l’islam, ils seraient durement éprouvés. Car c’est un islam low-cost du 20e siècle et le programme du parti des « Frères musulmans » qu’ils pratiquent.

Ces derniers, nés en Egypte, avaient plus à coeur d’exiger de la puissance coloniale britannique la fermeture des lieux de culture que la maîtrise des ressources par le peuple égyptien (cf. le Canal de Suez).

Puis, à l’indépendance, de revendiquer auprès du gouvernement qu’il impose le voilement de toutes les femmes, voire l’interdiction pour elles de travailler.

Bien que la jeune nation égyptienne fut largement composée de musulmans mais également de coptes (que la religion musulmane considère, même sous le statut de dhimmi que l’on jugerait aujourd’hui à juste titre anachronique), les Frères musulmans n’avaient pas le souci de rassembler ladite nation.

Tout au long de leur histoire, et on en voit le résultat aujourd’hui, les Frères musulmans oeuvrent à s’établir partout où leur idéologie peut les faire prospérer.

Partout ils portent l’idée qu’un musulman est supérieur à un « mécréant », que ces « êtres supérieurs » ont la responsabilité d’imposer des lois religieuses, par tout moyen. Dans les pays musulmans cela a parfois conduit à des guerres civiles auxquelles ils donnent, là aussi, figure de « djihad ».

En France, leurs héritiers qui tiennent les clés du Conseil Français du Culte Musulman perpétuent cette tradition. Ils ont même contraint le Grand Recteur de la Mosquée de Paris à, sèchement, claquer la porte de cette institution de l’islam de de France.

Pas ébranlés le moins du monde par l’assassinat de Samuel Paty, ni par celles de ces croyants (comme nous) de la Basilique de Nice, les islamistes y tiennent la corde face à la Charte qui leur a été demandée par Emmanuel Macron au lendemain de ces attentats. Ils ne la veulent ni respectueuse de laïcité, ni même des droits humains accordés aux femmes. Ils rechignent aussi à notre liberté de conscience. Surtout ils ne veulent pas que nos imams dépendent des musulmans français mais soient assujettis à des pays qui ne sont plus les nôtres. Même si nous aimons toujours nos pays d’origine, trop de régimes qui y sévissent agissent contre nos intérêts de citoyens français.

A l’instar du recteur de la Grande Mosquée de Paris dans les colonnes de Charlie Hebdo, les musulmans de bonne foi, laïcs et religieux, ne peuvent plus se permettre de ne pas prendre leur part de combat contre l’intégrisme.

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