Remarques sur la contribution de Gilbert DALGALIAN par R-M JENNAR

lundi 11 août 2008
par  Amitié entre les peuples
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Remarques sur la contribution de Gilbert DALGALIAN

Quels enjeux, quelles perspectives pour la refondation d’une gauche radicale ?", par Raoul Marc Jennar

contribution de Gérard DALGALIAN
vendredi 28 mars 2008
par Raoul Marc Jennar

- 1. Je partage totalement les observations préliminaires sur les 125 propositions. Ce n’était pas un projet de société ; ce n’était même pas un programme présidentiel ; c’était tout au plus un catalogue d’intentions pour un programme gouvernemental. Ces propositions contenaient des incohérences nées d’une volonté de concilier des points de vue relevant de conceptions très éloignées de la fonction de l’économie dans la société. Une réponse identique aux problèmes posés par les finalités de la production et de l’échange n’existait pas.

Il faut en tirer une leçon qui ne me semble pas présente dans le texte avec assez de clarté : on ne peut rassembler au-delà d’une même vision globale du futur. Rassembler sur un projet qui se contente d’être “ antilibéral ” ou “ anticapitaliste ”, c’est-à-dire un projet qui se limite à exprimer des rejets fussent-ils partagés, ne fournit pas le lien fort nécessaire pour bâtir une coalition porteuse d’une espérance commune. Rassembler sur une utopie - fut-ce l’autogestion présentée comme la réponse à tout - ne peut davantage suffire, car un projet de société, même visionnaire, doit rester crédible.

- 2. En ce qui concerne les trois “ leçons du désastre ” que tire l’auteur, je voudrais formuler trois observations que m’inspirent la réflexion et l’observation de la suite des évènements, ce qui implique de ma part la reconnaissance de certaines erreurs d’analyse :

a) au sein du collectif national, nous étions profondément divisés sur notre perception du PS. Certains partageaient avec un certain nombre de ceux qui militent courageusement au sein du PS la conviction que le PS pouvait modifier son orientation néolibérale et qu’un nouveau rapport de forces à gauche y contribuerait ; d’autres, dont j’étais (j’avais adressé une lettre ouverte aux socialistes du “ non ” après le congrès du Mans et sa synthèse inacceptable), développaient la théorie dite des deux gauches. Ce sont les premiers qui l’ont emporté. Or, la suite a confirmé et même accentué la dérive néolibérale massive du PS avec la candidature de Ségolène Royal, les ralliements qu’elle a suscités y compris de la part d’anciens ténors PS du “ non ”, l’orientation du programme du parti et de sa candidate et ses appels au Modem. Il faut tirer les conséquences de cette évolution. Il ne peut y avoir de rassemblement d’une gauche de gauche en dehors d’un constat non équivoque : le PS comme tel n’est pas un partenaire pour la transformation sociale.

b) toute notre démarche (voir le document stratégique) reposait sur un postulat : nous nous battons pour le pouvoir, nous entendons gouverner. Nous avons entretenu l’illusion jusqu’en décembre 2006 que c’était à portée de main. Je crois que ce fut une erreur majeure. Ce fut une erreur parce que cela ne reposait que sur un acte de foi. Toute ma vie, ma foi en l’homme a relevé de cette “ foi qui renverse les montagnes ”. Je crois aux vertus mobilisatrices du volontarisme. Mais à partir d’un minimum d’éléments concrets. Il est certain qu’une candidature unique de la gauche de gauche aurait fait l’évènement et aurait créé un nouveau rapport de forces à gauche. C’était une erreur de croire et de faire croire que nous pouvions nous substituer au PS comme premier parti à gauche. Nous avons cultivé cette illusion en nous appuyant sur les résultats du référendum et sur la place du “ non ” de gauche dans ce résultat. Je crois aujourd’hui que nous avons commis une erreur et que le “ non ” de droite était plus important que ce que nous avons cru et affirmé. Ce qui signifie que notre candidat(e) unique n’aurait pas pu espérer l’emporter. Et qu’aux législatives, dans le meilleur des cas, nous n’aurions été en position que de négocier une participation gouvernementale. Ce qui signifiait en fait la reconduction de la gauche plurielle. Nous avions indiqué que nous refusions cette perspective, mais il était manifeste que ce n’était la position ni du PC, ni même de certains “ alternatifs ” ou “ altermondialistes ” comme la suite des évènements l’a mis en évidence. Il y avait dans nos rangs des gens et des structures prêts à collaborer avec le PS. Nous n’aurions donc été, dans l’hypothèse la plus favorable, que l’élément d’appoint du PS et alors se serait immédiatement posée la question des concessions à faire, c’est-à-dire la question de notre capacité à conduire vers une réelle transformation sociale. Reconnaissons aujourd’hui que la direction de la LCR avait quelques raisons de douter de notre capacité à faire fléchir le PS. Nous avons perdu le soutien de la LCR parce que nous avons cessé avec le document “ Ambitions et stratégies ” d’être crédibles sur nos ambitions et notre capacité à les réaliser.

C’est la seconde leçon que je tire aujourd’hui : une ambition crédible doit être triple :
- nous devons être les porteurs d’un projet pour une autre société
- nous devons être la force qui se crée autour des luttes à la fois de résistance au capitalisme et d’alternative à ses pratiques
- nous devons construire une force en capacité d’influencer : nous ne devons pas lutter pour le pouvoir, nous devons lutter pour avoir du pouvoir, c’est-à-dire de l’influence ; une influence telle qu’elle force les autres à changer.

c) Le ni-ni des “ Alter ” (ni le PCF, ni la LCR) ne débouche que sur l’impasse de l’éparpillement. Restons lucides sur ce qu’ont été ces deux partis et sur ce qu’ils sont aujourd’hui, mais surmontons nos rancœurs et nos déceptions de 2006/2007 (et je n’ai pas manqué d’exprimer les miennes) et voyons quelles sont les possibilités concrètes de construire un nouveau sujet politique. Et avec qui.

- 3. Je partage les constats sur les limites et les faiblesses de la démocratie représentative ; je trouve par contre que les propositions qui s’en suivent sont d’une très grande indigence. Ceci s’explique peut-être par le sentiment collectif dominant en France d’être la “ patrie des droits de l’homme à la pointe de la démocratie ” Rien n’est plus faux. La France n’est ni à la pointe de la défense des droits humains, ni à la pointe de la démocratie. La gauche néolibérale comme la droite néo-pétainiste ont fait adopter des lois liberticides. Du local au national, les institutions de la République sont loin de satisfaire aux exigences d’une démocratie telles que, par exemple, elles étaient débattues entre 1789 et 1793. Le combat pour la démocratie fut longtemps celui des socialistes. Depuis la présidence de Mitterrand, il a manifestement cessé de l’être. Il y a un vaste chantier pour une gauche radicale dans la définition des termes d’une démocratie avancée. En France et en Europe.

- 4. Je ne vais pas ouvrir ici un débat sur l’autogestion. J’y adhère dans un certain nombre de situations. Mais je doute que l’autogestion puisse apporter la réponse efficiente à tous les problèmes que pose le capitalisme mondialisé. Je considère que nous devrions nous garder de présenter l’autogestion comme la potion magique, comme la clé qui ouvre toutes les portes, comme un nouveau dogme incontournable et indépassable. Si nous tirons quelques leçons du XXe siècle, que ce soit d’abord celle qu’il n’y a pas de modèle préconçu applicable en tous lieux, en tous temps et adaptable à toutes les situations.

- 5. Je ne partage pas la relecture de l’histoire moderne qui consiste à attribuer tous les maux du communisme réellement existant au stalinisme et qui préserve 1917 comme un moment héroïque de l’histoire de la gauche et du mouvement ouvrier. Le bolchévisme qui triomphe alors fait écrire à Rosa Luxemburg : “ la liberté, c’est d’abord la liberté de celui qui pense autrement ”. Et je refuse qu’on invoque les circonstances, car ce serait accepter que la fin justifie les moyens. C’est la leçon que doit nous apprendre le communisme tel qu’il a réellement existé, de Lénine à Pol Pot : la fin se trouve déjà dans les moyens. Si on accepte cette leçon, on évitera de se fourvoyer à nouveau.

- 6. Je suis convaincu qu’il faut faire connaître toutes les formes d’économie alternative et les succès qu’elles peuvent rencontrer ; je suis convaincu qu’il appartient aux pouvoirs publics de favoriser les conditions de leur développement. Mais je trouve un peu court de tout miser sur les ébranlements du capitalisme, - depuis 1848, l’effondrement du capitalisme nous est annoncé avec la même régularité que le début de la lutte finale - “ pour un partage du pouvoir économique et pour un nouveau rapport de forces politique. ” Il serait temps de ne plus construire l’espérance d’une transformation sociale sur des cataclysmes qui n’arrivent jamais. Renonçons une fois pour toutes à cette imprégnation du religieux dans nos comportements politiques. Nous n’avons que faire de prophètes annonciateurs d’apocalypses par lesquelles ils maintiennent leurs fidèles dans le giron de leur église. Nous avons plus et mieux à faire. Soyons de bon compte : nous avons encore à élaborer quelle est notre alternative à une “ économie basée sur une concurrence libre et non faussée ”. C’est ce chantier qu’il faut entamer. De même, il ne suffit pas de dire que le capitalisme mondialisé “ ne doit sa survie qu’au consentement ou à la passivité relative des peuples ”. C’est vrai. Mais une perception exacte de ce que signifie aujourd’hui le capitalisme mondialisé ne peut pas se satisfaire comme alternative de propos incantatoires sur l’autogestion et sur la nécessité d’un “ persévérant travail syndical et politique international ”.

- 7. Il y a - et ce n’est pas le seul fait de l’auteur - une contradiction entre l’aspiration à des formes non hiérarchisées d’action politique et sociale et la volonté de fédérer l’éventail des anticapitalistes. Parce que cet éventail est composé d’individus, de groupes, d’associations et de partis politiques. C’est à mes yeux sous-estimer les potentiels d’une véritable construction respectueuse des composantes. Les confédérations syndicales fournissent un modèle qu’on pourrait étudier et adapter. C’est une piste qui semble négligée.

Il y a aussi - et c’est le fait de l’auteur - un concept vague : les “ Collectifs ” (avec majuscule). De quoi, de qui s’agit-il ? Ces questions méritent des réponses précises.

S’agit-il de personnes qui érigent en combat majeur, absolu et définitif la distinction entre “ altermondialistes ” et “ altermondistes ” (une distinction qui peut avoir du sens et que je suis prêt à discuter) ? S’agit-il de militants de la décroissance décidés à épurer au nom de leur pureté tous ceux qui ne sont pas aussi décroissants qu’eux ? Bref, s’agit-il de personnes qui ne sont ensemble que pour mieux affirmer leurs différences ? Comme on en a fait à plusieurs reprises l’expérience.

Ou s’agit-il de groupes constitués, quel que soit par ailleurs leur mode de fonctionnement ?

Dans ce dernier cas qui me semble correspondre à la réalité, pourquoi faire grief à la LCR d’être “ exclus d’emblée ” en qualité de collectifs à son projet de nouveau parti anticapitaliste puisqu’elle s’adresse directement aux militants alternatifs, altermondialistes, écologiques, etc ? Sans s’adresser aux structures. Alors de deux choses l’une, si on veut répondre à la LCR : ou bien, on réclame un dialogue des structures (comme le font certains qui n’ont toutefois rien proposé à la LCR) ou bien, au nom du rejet des appareils, on s’investit massivement comme militant dans la transformation de la LCR en un parti dans la forme qu’on veut lui donner.

Je me suis assez prononcé sur l’absolue nécessité d’adapter la manière d’agir ensemble dans l’espace politique aux potentialités offertes par plus de cent ans d’instruction obligatoire, par l’élévation du niveau général d’éducation, par le développement des savoirs et des technologies de transmission du savoir et par l’exigence citoyenne de participation. Nul ne peut voir en moi un défenseur des appareils tels qu’ils existent et fonctionnent. Ils portent en eux tous les défauts de la délégation telle qu’elle a été conçue au 19e siècle. Ils sont consubstantiels de la crise de la démocratie représentative. Mais précisément parce qu’ils sont parties intégrantes de la démocratie. Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire des humains et de leur volonté de gérer la sphère publique, on trouve des coalitions d’idées et d’intérêts. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Nous devons inventer des formes nouvelles de fonctionnement de ces groupes humains qu’on appelle les partis ; on ne peut pas les faire disparaître. Ce ne serait de toute façon qu’un changement de dénomination. A l’hypocrisie d’une transformation si cosmétique, je préfère prendre à bras le corps la nécessité de réformer les partis ou d’en créer un autre qui intégrera ces réformes indispensables.

En conclusion, j’estime que le document proposé contient beaucoup de constats pertinents et évoque beaucoup de bonnes intentions. Mais les enjeux auxquels nous sommes confrontés réclament d’aller beaucoup plus loin dans la crédibilité et la rigueur des propositions. Son mérite principal est de lancer le débat. Et ce n’est pas dérisoire.

Raoul-Marc Jennar, le 24 mars 2008.