Racisme post-colonial et intégrismes religieux - Christian DELARUE

mercredi 20 novembre 2019
par  Amitié entre les peuples
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Racisme post-colonial et intégrismes religieux

L’expression est employée pour évoquer des formes contemporaines du racisme se comprenant pleinement à partir du passé colonial de la France et de son Empire . D’autant qu’à ce passé colonial lourd est venu s’ajouter, après les indépendances, toutes les interventions néo-coloniales ou impérialistes qui ont pu entretenir, dans certains imaginaires, une conception du monde ou certains peuples étaient supérieurs et d’autres inférieurs .

Le racisme post-colonial est celui qui frappe plus durement les immigrés issus de pays anciennement colonisés, surtout ceux venus du Maghreb ou d’Afrique noire mais d’Asie aussi. Il s’agit d’un racisme transmis de génération en génération, y compris après les indépendances.

La police, au titre de force de l’ordre, participe, via les interpellations au faciès (plusieurs contrôles par semaine d’une même personne typée) à ce racisme post-colonial.

Ce racisme post-colonial possède deux niveaux, l’un visible (le sommet de l’iceberg si on veut une image) et l’autre caché (sous la surface de la mer - si on conserve l’image de l’iceberg) . Le racisme visible fait l’objet de discours médiatiques courants, le racisme caché est plus objet de recherche scientifique puisqu’il s’agit d’aller chercher derrière l’apparence des choses, de voir sous la surface . Le racisme visible concerne les injures interpersonnelles et le racisme caché porte sur les discriminations systémiques, celles qui sont le plus difficiles à observer et qui sévissent dans la plupart des rapports sociaux : travail, logement, consommation, accès aux droits, etc

- Problème musulman ou problème de l’islamisme transnational.

S’y ajoute souvent l’islamophobie ici entendu comme rejet de ce qui apparaît comme « invariant musulman », pas ce qui a disparu (ou laissé visible comme folklore toujours présent à ce titre dans toute société) mais ce qui a pu traverser les décennies de l’Empire colonial à aujourd’hui, tant au plan culturel que religieux et faire objet d’un rejet renouvelé.

Mais un phénomène nouveau bouscule ici, pour partie, le schéma post-colonial : la montée de l’islamisme et des intégrismes musulmans particulèrement austères, sévères voire violents. Ce qui fait qu’un rejet raciste n’est pas à confondre avec un rejet légitime d’une forme d’expression religieuse particulièrement réactionnaire.

De cette réalité évolutive et complexe on va trouver en France des positionnements différenciés notamment avec les politiques d’intégration et celles d’accès à la citoyenneté .

Une politique d’intégration, (1) peut très bien se montrer tout à la fois ouverte à l’immigration ( 2) mais néanmoins poser des limites à l’emprise religieuse, et ce de façon universaliste avec la notion de signe ostensible de religion, à l’image de la loi du 15 mars 2004. Il y a là en quelque sorte une dialectique d’inclusion sous conditions, inclusion qui n’est pas sans un minimum de règles visant à protéger la société tout à la fois du racisme (lutte contre les discriminations) et de la montée des intégrismes religieux de toute sorte (3).

- L’exemple algérien : un pays traversé par des contradictions.

L’islamisme se heurte quasiment partout, tant au sud qu’au nord (diaspora), aux mouvements féministes et mouvement pro-laïcité, mouvements internes à ces sociétés mais qui s’internationalisent avec les diasporas. Il y a avec l’accès à internet une transversalité des problématiques et des conflictualités qui opère des clivages y compris au sein des pays jusque là relativement homogènes sur une culture donnée.

Là ou l’islam politique et ultra-violent s’est enfin effacé (il y a débat sur ce point), comme en Algérie après la décennie noire, subsistent néanmoins des intégrismes religieux musulmans très actifs dans la société civile . Il suffit ici d’évoquer la presse algérienne signalant des campagnes publiques et agressives d’hidjabisation des intégristes musulmans en Algérie.

Ces intégrismes assurent, avec les militaires, la reproduction du système patriarcal de type musulman - deux piliers - qui se combine fort bien avec un système de caste tout à la fois politique et militaire, système très contesté par le peuple-classe algérien depuis le 22 février 2019 (cf réunion publique à Rennes hier).

Quand de nombreuses classes sociales populaires se retrouvent ensemble dans la rue sur une longue période, que ce soit en France avec les Gilets jaunes ou en Algérie avec la révolution populaire de 2019, des avancées s’opèrent en termes de libertés prises, d’une égalité gagnée, de mixte d’interculturalité et de laïcité.

- Les autre « soulèvements des peuples » à partir de 2011 .

Dans la décennie ouverte en 2011, s’est déployée une dynamique contestataire de peuple-classe de l’ère arabophone . Elle portait et porte encore d’une part contre des régimes autoritaires et corrompus et contre l’islamisme et d’autre part pour justice sociale, la dignité et la démocratie.

Nous citons, ci-dessous longuement, un extrait de la contribution d’Adda Bekkouche dans « Urgence antiraciste » (livre déjà cité) qui signale que ces mouvements interviennent dans des « sociétés prises en tenaille entre l’autoritarisme étatique et l’islamisme politique radical ».

- Régimes politiques de l’espace arabophone et soulèvements populaires

Alors que les sociétés de l’espace arabophone ont connu durant les 19e et 20e siècles de nombreux soulèvements, ceux des années 2011 et suivantes ont paru complètement inédits et les faire sortir d’une longue léthargie. Cette perception n’est pas conforme à la réalité.

Pour l’essentiel, tels qu’exprimés par les slogans, les soulèvements revendiquaient la justice sociale, la dignité et la démocratie. Parti de Tunisie, le 13 janvier 2011[1], un mot d’ordre se répand dans tout l’espace arabophone ou presque : « Dégage ! » et qui se décline très vite en « Le peuple veut la chute du régime », ensuite en « Le peuple veut[2] ». C’est en cela qu’ils ont démenti la fiction de « l’exception arabe », selon laquelle ce monde-là était étranger à la démocratie et était condamné à des régimes autoritaires, conformément à une certaine théorie fondée sur la notion de despotisme oriental[3]. En effet, on se rappelle de ces soulèvements en cascade qui s’emparèrent de toute la rive sud de la Méditerranée et jusqu’à la péninsule arabique, grâce à une mobilisation sans précédent aidée par les nouveaux outils de communication (réseaux sociaux). Ce désir d’émancipation, qui s’est manifesté contre l’autoritarisme politique, fut surtout porté par la jeunesse, notamment féminine qui subit le double joug patriarcal et religieux.

Il est souvent difficile de déterminer le point de départ d’événements aussi importants, mais les soulèvements des peuples de cet espace prennent naissance sans conteste le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid en Tunisie avec l’épisode tragique de l’immolation par le feu d’un jeune homme, Mohamed Bouazizi. Cet acte aboutit à la chute du régime de Zine El Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011. S’ensuivit celle de l’Égyptien Moubarak le 11 février 2011, ensuite celle du Libyen Kadhafi, le 20 octobre 2011 et enfin du Yéménite en février 2012. D’autres pays connurent des mouvements de revendications plus ou moins réprimés (Bahreïn, Syrie, Jordanie, Maroc, Algérie) et qui n’aboutissent pas à la chute du régime.

Ces soulèvements ont pris leur essor en pleine crise économique mondiale. A la dégradation de la vie quotidienne (augmentation des prix, hausse du chômage, manque de logements…) se sont ajoutées les frustrations longtemps accumulées face à des régimes autocratiques et liberticides. L’évolution de ces sociétés entrait donc en contradiction avec des régimes qui accaparaient le pouvoir politique et les ressources de ces pays depuis trop longtemps et dont l’illégitimité devenait de plus en plus grande. Ensuite, ces soulèvements ont rouvert le champ des alternatives politiques et économiques non seulement au Maghreb et au Machrek, mais aussi en Europe et au-delà. Enfin, tous ces soulèvements et contestations populaires ont en commun, en arrière-fond, la contestation du néolibéralisme.

Il est important de souligner que ces soulèvements ont été salués avec enthousiasme par l’opinion publique internationale et particulièrement occidentale. De la part de cette dernière, l’enthousiasme est dû au moins à deux raisons. D’abord elle n’a pas vu venir ces révoltes, ensuite une certaine mauvaise conscience, celle d’une complaisance à l’égard de régimes non démocratiques et prédateurs, considérés comme un moindre mal pour des peuples jugés comme non encore matures pour la démocratie. A cela, il faut ajouter le soutien explicite des gouvernements occidentaux aux régimes politiques autoritaires de l’espace arabophone, considérés comme un rempart contre l’islamisme radical. Or, brusquement, ces sociétés se réveillent. Une vision quelque peu euphorisante s’est alors développée, celle d’un « printemps arabe ». A travers lui, les peuples de l’espace arabophone allaient rejoindre un mouvement universel vers la démocratie qu’avaient emprunté avant eux d’autres peuples, notamment ceux d’Amérique latine et d’Afrique francophone (via le processus des conférences nationales).

Ces soulèvements ont été suffisamment profonds pour susciter de véritables changements, en matière de libertés démocratiques notamment. Mais ils ont aussi engendré de nouvelles formes d’autoritarisme ou un simple retour à celui-ci.

Aujourd’hui, on constate que la période post soulèvements se caractérise par des régressions sur les plans politique et social, favorisées par une contre-réaction interne et externe, à laquelle réagissent çà et là des forces progressistes. C’est pourquoi une thèse inverse se fait jour : et si les « Printemps arabes » étaient confisqués par des forces rétrogrades, qu’elles soient islamistes ou une forme de régénérescence des anciens régimes ?

Ces sociétés sont prises en tenaille entre l’autoritarisme étatique et l’islamisme politique radical, les deux prenant leur origine dans le patriarcat alimenté par une conception conservatrice de l’islam. Dans certains pays, le néolibéralisme trouve-là un terrain opportun pour se développer, dans d’autres la confrontation entre les autres forces ne permet pas la stabilité minimale pour s’y installer.

Dans le premier cas, on assiste à une certaine stabilité qui prévalait avant les soulèvements. Les exemples de l’Egypte (au prix d’une répression féroce par l’armée des mouvements sociaux et démocratiques), du Maroc ou de la Jordanie sont les plus expressifs. Dans le deuxième cas, les soulèvements se sont soldés par la décomposition des alliances et l’intrusion plus ou moins importante des forces islamistes radicales et des puissances étrangères. Les cas de la Syrie et du Yémen montrent à quel point ces logiques sont mortifères.

Mais plus largement, contre les soulèvements populaires une double réaction, interne et externe, s’est organisée, qui rassemble Arabie saoudite, Qatar, Frères musulmans, États-Unis et Europe pour confisquer les aspirations progressistes des peuples. Dans ce processus réactionnaire, l’acteur central est les Etats-Unis, avec son bras armé l’OTAN, dont la stratégie est toujours dans le sillage de la politique néoconservatrice et néo-impérialiste de George W. Bush : un « Grand Moyen-Orient » totalement soumis aux intérêts géostratégiques et économiques de l’Occident. Si la France, de son côté s’est abstenue de faire partie du camp des envahisseurs en Irak, elle multiplie les accords économiques et militaires avec des puissances telles que l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Egypte des colonels…. Cette politique a eu comme résultat des dissensions profondes entre sunnites et chiites à l’échelle régionale. Ce remodelage, aujourd’hui à l’œuvre, convient aux États-Unis et sécurise l’État d’Israël, sans que ce dernier n’ait à faire des concessions au peuple palestinien.

Mais le résultat décevant et parfois contrasté d’aujourd’hui, n’exclut en rien l’hypothèse selon laquelle nous sommes au tout début d’un processus porteur de changements émancipateurs qui, bien qu’empêchés directement ou indirectement, comme en Tunisie, en raison notamment de la dette et de l’absence d’aide économique extérieure particulièrement européenne, reprendra à moyen terme.

[1] Selon le site Internet Slateafrique, l’acteur et humoriste populaire, Lotfi Abdelli, serait à l’origine du fameux « dégage ». Un cri adressé à l’ex-président Zine el-Abidine Ben Ali dans une vidéo publiée sur internet (http://www.slateafrique.com/15079/lotfi-abdelli-humour-tunisie-r%C3%A9volution-d%C3%A9gage-comique).
[2] Ces formules, notamment la dernière, rappellent bien évidemment le principe de volonté populaire.
[3] Cf. les différentes théories du despotisme oriental, développé notamment par Karl Wittfogel, Le Despotisme oriental : étude comparative du pouvoir total, Éditions de Minuit, Paris, 1964

- Le soulèvement irakien : ni élites prédatrices, ni intégrismes religieux

IRAK : la révolte des jeunes _ 21/11/19 _ JT 20H FRANCE2 - YouTube
https://www.youtube.com/watch?v=S98biGVUIm4

Christian DELARUE
Militant antiraciste et altermondialiste

1) in Exposé 2006 - trop chargé de références et de problématiques - sur « DIFFERENCES CULTURELLES ET INTEGRATION » Université d’été d’ATTAC Poitiers 2006 Christian DELARUE Secrétaire national du MRAP - Membre du groupe « Migrations » du CS d’ ATTAC. sur l’ancien site national et sur
https://local.attac.org/35/dossiers-147/dossiers/Manifeste-altermondialiste-Attac/Differences-culturelles-et

Zip - 968.3 ko

2) à l’image du livre collectif « Pour une politique ouverte d’immigration » d’ATTAC (Ed Syllepses 2009)

3) cf à mon chapitre plus condensé sur les intégrismes religieux dans l’ouvrage collectif dirigé par Martine Boudet : URGENCE ANTIRACISTE - Pour une démocratie inclusive (Ed du croquant 2017)
http://www.editions-croquant.org/component/mijoshop/product/384-urgence-antiraciste

ALTERMONDIALISME et LAICITE, des recours face à l’islamisme radical et aux populismes
Cette contribution figurait sous le titre : Altermondialisme et antiracisme vs islamisme radical et intégrismes religieux ou : « Que faire des intégrismes religieux ? » et sur ce site sous :
http://amitie-entre-les-peuples.org/Que-faire-des-integrismes-religieux-

Il s’agit toujours d’une contribution très proche de celle définitive, publiée dans le livre URGENCE ANTIRACISTE
http://amitie-entre-les-peuples.org/Altermondialisme-et-antiracisme-vs-islamisme-radical-et-integrismes-religieux

xxx

Sur le racisme post-colonial, outre le texte de Pierre TEVANIAN que l’on voit partout quasiment à l’identique (sauf l’introduction qui peut changer) lire :
Être musulman en France - Chapitre X. « Eux et nous » : le racisme post-colonial - Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans
https://books.openedition.org/iremam/878

L’intégrisme religieux comme l’une des grandes logiques mondiales de domination (Christian Delarue) - Les blogs d’Attac
https://blogs.attac.org/groupe-societe-cultures/articles-cultures-anthropologie/article/l-integrisme-religieux-comme-l-une


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