Pour l’égalité, contre les assignations identitaires, la gauche doit se ressaisir - Ch Picquet

mercredi 20 décembre 2017
par  Amitié entre les peuples
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Pour l’égalité, contre les assignations identitaires, la gauche doit se ressaisir

Christian PICQUET

auteur de « La République dans la tourmente » (Éd. Syllepse, 2003).

Au départ, alors que le 9 décembre en est théoriquement la journée officielle, je voulais consacrer une note à la laïcité, que je vois s’affaisser régulièrement sous les attaques qui lui sont portées. Puis, il m’est apparu nécessaire d’étendre ma réflexion. Du fait, d’abord, de la polémique provoquée par Alain Finkielkraut, avec ses propos ahurissants sur la sociologie des participants aux obsèques de Johnny Halliday, que les « non-souchiens » auraient désertées, analyse dans laquelle des « indigénistes » proclamés se sont immédiatement engouffrés pour souligner une présence essentiellement blanche sur les Champs-Élysées et aux abords de l’église de La Madeleine. Du fait, ensuite, de la prise de position, tout aussi révoltante, du Conseil représentatif des institutions juives de France, enjoignant notre exécutif d’imiter l’administration Trump dans la reconnaissance de Jérusalem comme capitale du seul Israël, ce qui revient à enrôler les Juifs de notre pays, par-delà leur possible attachement à cet État, dans un engagement contre… le droit international. Du fait, enfin, des polémiques que vient d’entraîner l’initiative fort problématique d’un syndicat d’enseignants de Seine-Saint-Denis, organisant un stage dont une partie des ateliers était réservée aux « racisés » dans le cadre d’une lutte dite « décoloniale ».

http://blog.christian-picquet.fr/post/Pour-l-%C3%A9galit%C3%A9%2C-contre-les-assignations-identitaires%2C-la-gauche-doit-se-ressaisir

Toutes ces questions, à bien y regarder, se rejoignent pour nous délivrer l’image d’une République profondément ébranlée, ses principes les plus sacrés se voyant régulièrement battus en brèche… Et d’une gauche qui, ne sachant manifestement plus où se trouvent ses repères, en est arrivée à se fracasser, ne sachant plus trop à quelles valeurs elle se rattache. L’heure me semble donc venue de clarifier ce qui devrait donner son sens à l’action en faveur d’une société extraite de toutes les servitudes et aliénations empêchant ses membres de s’épanouir, individuellement autant que collectivement.

À cette fin, il convient, me semble-t-il, de repartir des fondations. Celles d’une France qui, au long de son histoire tourmentée, a fini par trouver son identité originale en récusant l’héritage du sang ou celui de la religion, pour se définir très politiquement en communauté de citoyens ne se différenciant ni par leurs origines, ni par la couleur de leurs peaux, ni par leurs croyances, ni par leurs convictions philosophiques. Au fil du temps, depuis que ces principes furent solennellement et juridiquement édictés, il ne manqua pas d’épisodes à l’occasion desquels on chercha à les abattre. Par des mobilisations populaires exceptionnelles, grâce à l’entrée en lice du monde intellectuel et culturel, parce que le mouvement ouvrier et la gauche investirent toutes leurs forces militantes à son service, la République en sortit gagnante, rétablie, et même refondée comme ce fut le cas à la Libération.

Il se trouve que nous abordons un moment de l’histoire où le tryptique Liberté-Égalité-Fraternité se voit de nouveau menacé. Sous les coups de boutoir d’une globalisation devenue folle, les injustices se creusent comme jamais depuis des décennies. En France autant qu’à l’échelle internationale, un large pan de la population subit l’accaparement grandissant des richesses par une infime minorité prédatrice, il se trouve soumis à de monstrueux phénomènes de paupérisation, de ségrégation sociale et de relégation spatiale. Les citoyens se voient insidieusement dérober leur souveraineté démocratique par des marchés omnipotents. Tout cela prend, pour un large pan de la population issue de l’immigration, même lorsque qu’elle possède la nationalité française, la forme très particulière d’inégalités en permanence reproduites par le système scolaire, de discriminations à l’embauche, de l’enfermement dans d’odieux ghettos urbains à la périphérie des métropoles, de contrôles policiers au faciès, d’un racisme cherchant à se redéployer par des campagnes ciblant spécifiquement les musulmans.

Dans ces conditions, la crise des projets à partir desquels les luttes progressistes connaissaient, hier encore, des développements fulgurants, alimente désormais tendances aux replis individualistes, multiplication des concurrences entre victimes d’un ordre injuste, montée des égoïsmes de toute nature, manifestations d’ethnicisme et de rejet de l’Autre. Le tout se conjuguant à cet essor des paniques morales qu’encourage un terrorisme mondialisé dont les victimes se comptent déjà par centaines…

- OUI, DES « IDENTITÉS MEURTRIÈRES » !

Ce contexte se révèle propice à l’affirmation de réponses se voulant irréductiblement ennemies dans leurs visions du monde, bien qu’elles fussent en réalité jumelles par leurs retombées mortifères. D’un côté, le néoconservatisme, qui accompagne les avancées d’un libéralisme au service de la finance, s’efforce d’installer la thèse d’une guerre des civilisations, mettant aux prises Occident et Orient, tradition judéo-chrétienne et islam. De l’autre, miroir inversé du premier, un totalitarisme théologico-politique, dont l’islamisme radical et jihadiste se révèle la principale expression (il en est néanmoins d’autres, ici et là, sur la planète), prétend prendre la tête des opprimés au nom d’une loi divine se substituant à celle des Hommes, du refus d’un universalisme assimilé à un legs de la colonisation occidentale, d’une autre forme d’opposition binaire construite cette fois à partir de l’affrontement entre « croyants » et « mécréants ». Une injustice grandissante, le sentiment d’exclusion éprouvé par des millions d’hommes et de femmes dans notre pays, les plaies toujours suppurantes d’un passé fait d’interventions impérialistes et de spoliations du Sud constituent, en l’absence d’un progressisme à la hauteur, un puissant carburant pour les entreprises d’égarement que conduisent les fondamentalismes religieux et les idéologies haineuses.

Dans l’un et l’autre cas, ce sont la question sociale et la question démocratique que l’on s’efforce d’éradiquer, alors qu’elles furent les moteurs des plus belles conquêtes du passé, au profit d’assignations identitaires « meurtrières ». Amin Maalouf, précisément, a le mieux éclairé les dynamiques dévastatrices de ce choc de régressions rivales : « La conception que je dénonce, celle qui réduit l’identité à une seule appartenance, installe les Hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelquefois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs, ou en partisans des tueurs. Leur vision du monde en est biaisée et distordue. Ceux qui appartiennent à la même communauté sont ‘’les nôtres’’, on se veut solidaire de leur destin mais on se permet aussi d’être tyrannique à leur égard ; si on les juge ‘’tièdes’’, on les dénonce, on les terrorise, on les punit comme ‘’traîtres’’ et ‘’renégats’’. Quant aux autres, quant à ceux de l’autre bord, on ne cherche jamais à se mettre à leur place, on se garde bien de se demander si, sur telle ou telle question, ils pourraient ne pas être complètement dans leur tort, on évite de se laisser adoucir par leurs plaintes, par leurs souffrances, par les injustices dont ils ont été les victimes. Seul compte le point de vue des ‘’nôtres’’, qui est souvent celui des plus militants de la communauté, des plus démagogues, des plus enragés » (in Les Identités meurtrières, Le Livre de poche 2005).

Voilà pourquoi la gauche, et plus généralement les républicains authentiques, devraient avoir pour souci premier de se situer aux avant-postes de la promotion d’une alternative humaniste, solidaire, sociale. Sauf qu’ils sont sortis étrillés des défaites et désillusions du siècle dernier, subissant de plein fouet les reculs de l’idéal socialiste comme de la visée communiste, privés du logiciel à même de les doter d’une stratégie performante face aux défis d’un capitalisme entré dans un nouvel âge de son développement, interpellés par l’éloignement d’une grande partie des classes populaires se sentant abandonnées des partis comme des pouvoirs publics. Ils abordent donc cette nouvelle période en état de profonde division, paralysés par la sidération et l’impuissance ressentie, en proie pour ce motif à toutes sortes d’errements.

- UNE GAUCHE EN PANNE DE LOGICIEL…

C’est ainsi que l’on voit certains prolonger leurs renoncements devant la toute-puissance du capital d’une dérive autoritaire aux relents discriminatoires. Monsieur Valls est devenu le symbole de la dégénérescence de ces personnages ayant tourné le dos à leurs convictions d’hier pour adhérer aux théories néoconservatrices en vogue. Il n’hésite plus à franchir la frontière symbolique des surenchères nauséabondes. Se prévalant (pour combien de temps encore ?) d’une laïcité intransigeante, il en vient à expliquer que la France aurait un « problème » avec « les musulmans ». Comme si plusieurs millions de nos compatriotes pouvaient être considérés comme un ensemble homogène, aimanté par les prêches enflammés de salafistes venimeux et de jihadistes criminels.

D’autres empruntent le chemin inverse, mais les conséquences de leur attitude se révèlent tout aussi catastrophiques. À juste titre indignés par la désignation de tous les musulmans à la vindicte publique, ils en viennent néanmoins à adopter certaines des grilles de lecture des courants intégristes. « L’islamophobie » serait, à les en croire, la ligne de fracture de la société française et de la gauche. Ce qui les amène à ignorer que le terme a été importé dans le débat hexagonal par l’islamisme politique, dans le but de frapper d’opprobre toute critique de la religion.

Edwy Plenel incarne bien cette évolution. Lorsqu’il en vient, à son tour, à essentialiser les musulmans : dans Pour les musulmans, ouvrage édité par La Découverte en 2014, il écrit que « notre empathie a trop longtemps fait défaut », approche globalisante pour le moins lapidaire qui justifie des silences inexcusables et une vision borgne des enjeux de l’instant… Lorsqu’il explique qu’il doit être mis des limites au droit de se montrer impertinent envers l’islam comme religion et de caricaturer ses prédicateurs fanatisés, ces libertés ayant conduit à la mort les figures marquantes de la rédaction de Charlie (« On ne peut tout prendre à l’ironie, indique-t-il. La haine ne peut avoir l’excuse de l’humour et la moquerie est condamnable si elle s’attaque à des gens, à des identités »)… Lorsqu’il pose fièrement aux côtés d’un Tariq Ramadan, dont nul ne peut pourtant ignorer qu’il s’est fixé pour mission de recycler en Europe les dogmes les plus réactionnaires des Frères musulmans... Ou lorsque ses proches vont jusqu’au bout de ce glissement idéologique, à l’image de la coprésidente de la société des journalistes de Mediapart s’aventurant à expliquer que « l’islamisme, en tant que tel, n’est pas, en soi, une chose grave. L’islamisme est un phénomène qu’il faut comprendre et expliquer »...

Point n’est besoin de chercher ailleurs la raison pour laquelle le devant de notre scène médiatique se voit occupé par des querelles aussi confuses que caricaturales. Notre bord politique contemplant sa désintégration et se trouvant par là-même réduit à un silence embarrassé, la place est laissée libre aux faux-prophètes. Ceux qui nous enjoignent de retrouver une identité prétendument dissoute dans le métissage des cultures, à la Finkielkraut, contre ceux qui dénoncent dans l’universalisme né des Lumières l’alibi des tendances dominatrices de l’Occident, à la Ramadan. Spectatrice de cet antagonisme dévoyé, la gauche peut se déchirer à loisir, comme la polémique entre Charlie et Mediapart vient d’en donner l’affligeant spectacle. Elle abdique, ce faisant, de ce qui constituait jusque-là sa raison d’être : le refus des régressions obscurantistes et des crispations essentialistes, au service du rassemblement de la majorité du peuple autour des valeurs de solidarité, d’égalité et de justice.

… ET PRISE AU PIÈGE D’UNE VISION TOTALEMENT RÉACTIONNAIRE

Il y a cependant plus grave. Dans ce « nouveau monde » aux références devenues si incertaines, surgissent les pires aventuriers, se posant en porte-voix des opprimés pour mieux les conduire dans l’impasse fangeuse d’un racialisme aux connotations antisémites. Je désigne ici le Parti des indigènes de la République (je pourrais, cela dit, en évoquer d’autres), qui se propose non d’abolir les dominations nées de la colonisation et de l’appropriation des ressources d’une immense partie de la planète par les grandes puissances, mais de les inverser dans le choc civilisationnel des appartenances antagoniques. D’une phrase, sa présidente, Madame Bouteldja (que, pour ma part, je n’affublerai jamais du titre de « camarade », à la différence de la députée Obono, paraissant elle-même emportée dans une dérive détestable) synthétise cette démarche profondément réactionnaire : « J’appartiens à ma famille, à mon clan, à ma race, à l’Algérie, à l’islam » (in Les Blancs, les Juifs et nous, La Fabrique 2016).

Et jusque dans les rangs du syndicalisme combatif, d’aucuns pensent astucieux d’emboîter le pas à ce genre de courants, en arrivant par exemple à instaurer des stages de « non-mixité raciale », à l’instar de SUD-Éducation 93. Ceux-là, à n’en pas douter, sont animés par les meilleures intentions du monde. Ils veulent agir contre des fractures qui leur sont insupportables. Ils croient, sans doute, s’opposer à ce qu’ils voient comme un « racisme d’État » (expression des plus hasardeuses, puisque renvoyant à ces pages noires de notre histoire que furent Vichy ou la guerre d’Algérie, lorsque la discrimination était officiellement inscrite dans la pratique des institutions en place). À moins qu’ils ne s’imaginent retrouver de cette manière le chemin de ces quartiers populaires auxquels le mouvement ouvrier peine à s’adresser. Ils ne font, en réalité, que favoriser des comportements allant à l’inverse de la cause qu’ils imaginent défendre.

Parlons clair. La menace ne réside pas vraiment dans un galimatias jargonnant de pauvre facture. C’est l’idée d’une citoyenneté affranchie des enfermements communautaires, sans pour autant qu’elle nie ce qui relie les individus à leurs histoires particulières ou à leurs cultures spécifiques, et c’est au-delà le besoin d’unité qui naît du rejet de l’exploitation du travail comme du besoin d’égalité sociale, que l’on s’emploie à détruire. Je partage, à cet égard, la remarque de Didier Leschi, lorsqu’il nous rappelle à nos fondamentaux : « Pauvre contre pauvre, la légitimation du combat de la race que véhicule ce type de discours fait disparaître chez trop de jeunes l’idée d’un front commun possible au-delà des assignations, brise la capacité à reconstituer un peuple politique, fort de ses altérités et non les opposant les unes aux autres. La portée réactionnaire de ce discours écrase le combat social » (Le Monde, 25-26 juin 2017). Nos néolibéraux peuvent se frotter les mains, eux qui rêvent d’une société anesthésiée parce qu’éparpillée en segments hostiles, et avec eux notre Front national dont la rhétorique peut continuer à contaminer tranquillement les esprits à mesure que ses adversaires se perdent dans leurs divagations…

- LA LAÏCITÉ, CHAMP DE BATAILLE À RECONQUÉRIR

Se reprendre, à gauche, implique en premier lieu de réinvestir ce double champ de confrontation politique et idéologique que forment, ensemble, la laïcité et les droits des femmes.

La laïcité, tout d’abord, puisqu’en dépit de l’instrumentalisation dont elle fait fréquemment l’objet, elle n’est en rien synonyme d’emportement liberticide ou de rejet d’une religion et de ses adeptes. Elle est, au contraire, la condition de la liberté de conscience pour chacun et chacune, dans une collectivité ne reconnaissant que des citoyens égaux en droits et en devoirs, donc de l’émancipation de toutes et de tous. Et c’est dans la mesure où elle est une promesse de protection et de fraternisation qu’elle se retrouve, de nos jours, en butte à tant de détracteurs.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul islamisme politique qui lui a déclaré une guerre sans merci et, à travers elle, ne cesse de tester la République, ce sont tous les fanatismes religieux. On l’a bien vu à l’occasion des mobilisations organisées contre le « mariage pour tous », qui mirent en branle, contre une belle conquête démocratique, toutes les sacristies du pays, la hiérarchie épiscopale et les courants cléricalo-conservateurs, tel Sens commun, qui vertèbrent à présent la droite. Cette dernière s’érige volontiers en rempart de la loi de 1905, dès lors que cela lui permet de disputer à l’extrême droite le terrain du flétrissement des populations immigrées de religion ou de culture musulmanes. Elle ne manque néanmoins jamais une occasion de la remettre en cause pour exalter les racines chrétiennes de la France et de l’Europe. La dernière provocation de Monsieur Wauquiez, installant une crèche au siège de la Région qu’il préside sous prétexte de vanter la culture du santon, vient rappeler que sa famille politique ne s’est jamais vraiment accommodée de la séparation de l’Église et de l’État. D’ailleurs, c’est principalement de ce côté que sont venues les altérations de ce cadre législatif, y compris sur le demi-siècle écoulé avec, entre autres, les lois Debré et Carles, lesquelles ont permis au clergé catholique de retisser son réseau d’écoles confessionnelles et de congrégations.

Pour autant, n’attendons rien du pouvoir en place depuis le printemps dernier. À l’instar de tous les néolibéraux, le nouveau président de la République aimerait, comme il le dit explicitement, que le fait religieux « puisse s’intégrer dans la vie républicaine ». Les mots ayant un sens, il suggère que les divers cléricalismes puissent partager les attributions d’une puissance publique dont le gouvernement cherche, par ailleurs, à réduire les moyens et le périmètre d’action. Ce n’est pas pour rien, au cours de sa campagne, qu’il déplora « l’humiliation » dont les partisans de « La Manif pour tous » auraient été l’objet, qu’il honora de sa présence l’hommage orléanais annuel à Jeanne-d’Arc, qu’il fit un détour par Le Puy-du-Fou, et qu’il visita la basilique de Saint-Denis où sont inhumés les rois de France. Il n’est pas davantage sans signification que, à peine entré en fonction, il ait accepté la barrette de chanoine honoraire de Saint-Jean-de-Latran, redonnant à la France le rang, si cher aux traditionnalistes, de « fille aînée » de l’Église de Rome.

Nous sommes donc en droit de tout redouter des propos, se multipliant au plus haut niveau de l’État, pour confondre la laïcité avec un dialogue inter-religieux. Derrière le « débat dépassionné » que dit souhaiter Emmanuel Macron, comme à travers la création qu’il envisage d’une « cellule laïcité » en charge de « répondre » aux revendications communautaires dans l’Éducation nationale, se dessine possiblement la conclusion tacite d’un nouveau concordat. À rebours de la célèbre formule de Victor Hugo, « l’Église chez elle et l’État chez lui » (discours du 15 janvier 1850 devant l’Assemblée législative, in Œuvres complètes, Politique, Robert Laffont 1985), un compromis institutionnalisé s’instaurerait alors entre les représentants élus par le peuple et les ministres des cultes, dans une République qui en viendrait du même coup à réguler les relations entre les religions et leur place dans l’espace public. Ce qui n’a rigoureusement rien à voir avec la laïcité. Cent-douze ans après la séparation, celle-ci demeure un combat d’avenir et de chaque instant, afin que que le corps citoyen puisse s’affranchir de toutes les assignations identitaires qui veulent l’asservir en le fragmentant en communautés juxtaposées les unes à côté des autres.

- UN ENJEU MAJEUR : L’ÉGALITÉ ENTRE FEMMES ET HOMMES

Quant aux femmes, on le sait, elles se trouvent depuis toujours en butte aux obscurantismes qui les suspectent « d’impureté », aux conservatismes qui cherchent à les entretenir dans un statut d’infériorité, bref aux diverses manifestations de la domination patriarcale. Cela s’est traduit, ces dernières années, par des assauts répétés destinés à obtenir l’autorisation du voile dit islamique à l’école, des pressions innombrables exercées sur les musulmanes pour les contraindre à revêtir des tenues consacrant leur soumission (tenues qui ne sont pas, comme certains le pensent, des « vêtements comme les autres », dans la mesure où elles dessinent un projet de société, même si certaines disent le porter par conviction), ou par ces réactions d’ostracisme dont les femmes sont parfois l’objet sur des lieux de travail. Mais cela s’est tout autant reflété dans les batailles ininterrompues de l’extrême droite nationaliste et chrétienne pour que soient remis en question les acquis du droit à l’interruption volontaire de grossesse. Pour ne parler que de ces faits…

Dans l’incessante bataille pour imposer l’égalité des droits, les femmes ont commencé à écrire un nouveau chapitre. Des milliers d’entre elles viennent de prendre la parole contre les violences, le sexisme ordinaire, l’inégalité devant le travail. En s’emparant d’initiatives comme #Balancetonporc ou #MeToo, elles ont dit qu’elles n’accepteraient plus les agressions (93 000 viols ou tentatives de viol recensés dans un pays comme le nôtre, 220 000 cas répertoriés de violences conjugales ou familiales, 555 000 manifestations de harcèlement), comme les discriminations à l’entreprise. Rien, d’évidence, ne sera jamais plus comme avant…

Il n’empêche ! Sur ce front plus encore que sur d’autres, les avancées ne peuvent être considérées comme définitives. Il suffit, pour s’en persuader, de prendre la mesure de ce que nous dit la hargne décomplexée ayant suivi, jusque dans les milieux intellectuels et culturels, le refus des femmes de subir plus longtemps en silence … Ou de se remémorer la triste prestation de notre Premier ministre, le 22 novembre, tentant de convaincre son auditoire qu’il ne fallait « pas non plus s’interdire une certaine forme de séduction »… Ou d’enregistrer ce que vient de nous signifier la décision de ce président de cour d’assises ayant renvoyé le procès d’un haut personnage politique poursuivi pour viols, décision qui a transformé de facto en accusées des victimes qui étaient parvenues, non sans difficultés, à saisir la justice…

La colère, qui vient de se manifester en cette fin d’année, doit par conséquent se prolonger d’une mobilisation citoyenne d’immense ampleur, afin de soumettre la société tout entière à l’impérieuse nécessité de pousser, jusqu’à sa pleine concrétisation, l’exigence d’égalité indissociable de l’accomplissement de la promesse républicaine. Il n’est, en effet, pas d’émancipation envisageable tant que se perpétueront, à l’endroit de la moitié de l’humanité, les dominations, les sauvageries, les différences de statuts et de droits, les exhortations à respecter un ordre transcendental. En cela, ce terrain de bataille rejoint, bel et bien, celui de la laïcité.

Et si les premières intéressées ne doivent pas y demeurer seules, si leur cri de rébellion et de combativité doit être perçu comme celui de la collectivité dans son ensemble, c’est aussi parce que les discours compréhensifs, dont nos gouvernants ne se montrent pas avares, pourraient se révéler de fort courte durée si la pression féministe venait à fléchir. Entre une austérité saignant à blanc les finances publiques, les brèches béantes ouvertes dans le code du travail avec les ordonnances Pénicaud, la pression des lobbies réactionnaires et des autorités confessionnelles, la détermination de l’exécutif est plutôt sujette à caution.

Dans un appel (Le Monde, 3-4 décembre 2017), un collectif de cent personnalités, femmes et hommes, syndicalistes ou responsables d’associations, intellectuels et universitaires, relève notamment ce fait : tandis que l’Organisation internationale du travail doit examiner, en juin 2018, une norme contre les violences et le harcèlement, la France refuse encore que « les violences fondées sur le genre soient identifiées spécifiquement dans cette norme ». Ce qui, aux yeux des signataires, justifie la revendication que les crédits alloués à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes s’élèvent à un milliard d’euros sur cinq ans. Y parvenir représenterait un pas considérable en avant, aux retombées inévitablement positives dans nombre de domaines, qu’il s’agisse de l’éducation ou de l’action des services de police, de la justice ou des conditions d’existence des salariées, du programme des médias ou de la création culturelle.

- NOUS RÉAPPROPRIER NOS PRINCIPES, TOUT SIMPLEMENT…

Pour se reprendre, surmonter ses querelles sources d’impuissance, reconstituer son unité, être de nouveau vecteur d’espoir et de fraternité, notre camp doit retrouver le sens de son combat. À partir de quelques principes, aussi simples qu’incontournables...

L’universalité des droits humains est le premier d’entre eux. Nulle limitation ne saurait lui être apportée, en fonction de spécificités qui légitimerait une différence des droits. Car c’est au nom des mêmes objectifs à conquérir que l’on se bat, non seulement dans les métropoles « occidentales », mais aussi en Egypte, en Irak, en Tunisie, en Turquie, au Pakistan, au Burkina Faso, en Birmanie ou en Indonésie. C’est pour faire taire définitivement l’aspiration à la démocratie et au pluralisme des opinions, à la possibilité de s’organiser sans entraves, à la séparation des Églises et des pouvoirs temporels, à l’égalité entre toutes et tous, que le fondamentalisme assassin ensanglante en premier lieu l’aire arabo-musulmane. Il n’est, dès lors, pas de relativisme envisageable en cette matière.

Il en découle qu’aucune discrimination n’est tolérable. Puisque la querelle religieuse occupe la place que l’on sait dans notre débat public, il convient d’affirmer sans faiblesse que toutes les croyances ont vocation à s’intégrer à une collectivité républicaine garantissant l’exercice de tous les cultes, sans en reconnaître ni en subventionner aucun. Toutefois, si une tolérance zéro doit être appliquée aux propos et actes antimusulmans, ces derniers ne sauraient effacer les autres formes de racisme, à commencer par l’antisémitisme dont on constate la recrudescence alarmante, y compris parmi les jeunes de certains quartiers populaires. De même, aucune complaisance n’est imaginable envers ceux qui, prétendant s’exprimer en vertu de leurs dogmes intangibles, exigent de pouvoir déroger au droit commun, s’autorisent à proclamer des interdits contradictoires à ce qui autorise le vivre-ensemble, s’arrogent la faculté d’intervenir sur les contenus de l’enseignement ou de la presse, tentent d’imposer aux femmes des règles comportementales rompant avec la règle faisant d’une personne, quel que soit son sexe, l’égale de ses voisins.

La laïcité contient, garantit et consacre ces deux premiers principes. Contrairement à ce qui s’expose si fréquemment, elle ne se borne pas à séparer les Églises de l’État, pas davantage à conjuguer liberté de conscience et liberté de culte. Elle institue le corps citoyen en le libérant de ce qui le soumet à l’emprise d’une religion, d’une ethnie ou d’une tradition. En clair, elle refuse que le droit d’un individu puisse se retrouver entravé par d’autres droits édictés par un groupe particulier, au risque de son enfermement dans la prison des fanatismes ou des séparations mortifères. En cela, elle ne se veut ni « ouverte » ni « apaisée », termes à la mode dans la bouche de certaines institutions officielles chargées d’en observer la pratique, elle est simplement « de combat » contre l’intolérance et pour la fraternité.

Notre pays s’enrichit des diverses cultures qui s’y entremêlent. Aussi est-il parfaitement légitime que telle ou telle catégorie de population voit reconnaître sa contribution à la vie commune, qu’elle puisse apprendre sa langue d’origine si ses membres le souhaitent, qu’elle voit protégée la transmission de ses traditions, qu’elle acquiert toute sa place dans la nation. Cela ne peut néanmoins se confondre avec ce « multiculturalisme » dont d’aucuns font le prétexte de leur contestation de la notion de République « une et indivisible ». Le pluralisme culturel ne peut venir consacrer la divergence des statuts politiques, laquelle viendrait prolonger les logiques financières et marchandes dominantes pour dissoudre les liens du civisme. En d’autres termes, c’est l’existence d’une citoyenneté définissant l’appartenance de tous et toutes, sans autre distinction, qui trace d’elle-même les limites de la reconnaissance des particularismes.

Se montrer au clair sur un tel point se révèle la condition pour que toutes les victimes de l’exploitation du travail ou de la précarisation des conditions de vie se retrouvent unies dans la lutte pour la justice, quelles que soient leurs différences culturelles ou leurs affinités communautaires. Car il ne sert à rien d’en appeler à des préceptes formels si, dans le même temps, le chômage de masse, l’appauvrissement des périphéries urbaines et les ségrégations du quotidien conduisent à l’exacerbation des fractures au sein du peuple, à la confrontation des identités rivales, à la guerre des religions. Sans faire reculer l’injustice sociale et les régressions démocratiques, sans en finir avec les politiques d’austérité, sans revaloriser les services publics, sans décréter un plan Marshall en faveur du développement des banlieues, sans contrôler le comportement des administrations ou des services coercitifs, les communautarismes proliféreront et, avec eux, les pêcheurs en eaux troubles.

Bref, il est grand temps pour nous de retrouver Jaurès. Ses mots si justes, à l’instant où il lui fallait promouvoir la loi de séparation, contrastent magnifiquement avec les égarements qui nous paralysent aujourd’hui. « C’est en dressant contre ces Églises, clamait-il, la grande association des Hommes travaillant au culte nouveau de la justice sociale et de l’humanité renouvelée, c’est par là et non par des schismes incertains que vous ferez progresser ce pays conformément à son génie » (in Œuvres de Jean Jaurès, Tome 10, Fayard 2015). Tout était dit…


Brèves

8 janvier 2017 - Ni kippa, ni voile, ni autre signe religieux ostensible à l’Assemblée Nationale

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