Mort de l’historien Eric Hobsbawn : Une fidélité à l’émancipation de l’homme - C E CHITOUR

samedi 13 octobre 2012
par  Amitié entre les peuples
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12 octobre 2012
Mort de l’historien Eric Hobsbawn : Une fidélité à l’émancipation de l’homme

Chems Eddine CHITOUR

« Il y a un temps pour tout, un temps pour les larmes, un temps pour les rires, un temps pour se lamenter et un temps pour danser. Si tu crois encore qu’il nous faut descendre Dans le creux des rues pour monter au pouvoir Si tu crois encore au rêve du grand soir Et que nos ennemis, il faut aller les pendre Dis-le-toi désormais Même s’il est sincère Aucun rêve jamais Ne mérite une guerre L’avenir dépend des révolutionnaires Mais se moque bien des petits révoltés L’avenir ne veut ni feu ni sang ni guerre. » (J. Brel, La Bastille)

Lundi 2 octobre mourait à Londres, à l’âge de 95 ans, le grand historien britannique Eric Hobsbawm. Né en Allemagne, très tôt il fut intéressé par le marxisme et par la révolution bolchévique. Il dut quitter l’Allemagne après les lois anti-juives du IIIe Reich. Il s’installa en Grande-Bretagne Il resta fidèle au Parti communiste même après le rapport de Nikita Khrouchtchev qui avait dénoncé le stalinisme, lui. D’abord professeur en 1947 au Birkbeck College de Londres, il fréquenta de nombreuses universités américaines tout en bâtissant une oeuvre consacrée à l’histoire européenne au regard du nationalisme et de l’impérialisme d’une part, des phénomènes révolutionnaires de l’autre.

L’oeuvre d’Eric Hobsbawm

L’ouvrage le plus connu d’Eric Hobsbawm est sans aucun doute L’Age des extrêmes : consacré au « court XXe siècle » (1914-1991), qui a été traduit en près de quarante langues, et a reçu de nombreux prix internationaux. Ses travaux ont influencé des générations d’historiens et de politiciens. Il a beaucoup travaillé sur la question des nations et des nationalismes en Europe aux XIXe et XXe siècles. Ce dernier essai, paru en 1994 en Grande-Bretagne, ne fut traduit et publié en France qu’en 1999, après que les éditions Gallimard aient refusé le manuscrit.(1)

Le décès d’Eric Hobsbawm, constitue non seulement la perte d’un des plus grands historiens marxistes du XXe siècle mais aussi d’un des analystes les plus fins, à défaut d’être toujours le plus juste, du « siècle des extrêmes ». Hobsbawm laisse à la discipline historique une oeuvre riche et complexe, alliant, qualité rare, érudition et art de la synthèse. Une oeuvre marquée par un parti pris courageux, l’affirmation de toute la pertinence de la grille d’analyse marxiste pour l’étude de l’histoire contemporaine. Un parti pris forgé dans le « groupe des historiens du Parti communiste », centré autour de l’Université de Cambridge. Un parti pris marxiste incarné par trois grandes synthèses qui le firent connaître - l’Age de la révolution, l’Age du capital et l’Age des empires - couvrant le grand XIXe siècle, de 1789 à 1914. Son triptyque est ainsi un manifeste intelligent pour une histoire marxiste : illustration du rôle des révolutions dans la transformation des sociétés, les liens dialectiques entre infrastructure et superstructure, la formation du capitalisme moderne et sa main-mise directe et indirecte sur l’appareil d’Etat, son rôle dans l’émergence du colonialisme et de l’impérialisme, les contradictions internes et externes du système laissant un espace à une transformation révolutionnaire socialiste. » (2)

« Sans déterminisme ni dogmatisme de pensée, Hobsbawm a livré dans ses ouvrages des pistes d’analyse pour comprendre ce « court XXe siècle », si hâtivement déformé et caricaturé dans une certaine tradition académique comme désormais dans les manuels scolaires. Prenant à contre-pied la thèse « choc des totalitarismes », devenu pensée dominante - tout du moins dans le champ académique français - Hobsbawm livre l’analyse plus subtile de ce « choc des extrêmes ». Son ouvrage, unanimement salué par les critiques anglo-saxons comme une contribution majeure à l’histoire du XXe siècle, a pourtant dû affronter l’anti-communisme de l’intelligentsia française acquise aux thèses pourtant contestées ailleurs, sur le « communisme totalitaire » ou même « les révolutions totalitaires ». (2)

« Dès les années 1960, toutefois, il se fait un des partisans, avec certains de ses anciens camarades ayant quitté le parti comme E.P.Thompson, de la « New Left », une nouvelle gauche inscrite de plus en plus en rupture avec la tradition politique communiste. Cette position conduit Eric Hobsbawm à devenir un des principaux propagandistes outre-manche de l’« euro-communisme », ce courant promu par Santiago Carrillo et Enrico Berlinguer, les secrétaires des Partis communistes d’Espagne (PCE) et d’Italie (PCI), mettant en avant un européisme constructif, des politiques d’union de la gauche ou au-delà et enfin une perspective institutionnelle réformiste. (...) En 1991, il quitte le Parti communiste de Grande-Bretagne qu’il a contribué à liquider. Son interview dans The Guardian, en 2009, en est l’illustration. Pour lui, si « le capitalisme est en faillite », le « socialisme a échoué ». Hobsbawm se fait le défenseur d’une « économie mixte », défendant une politique réformiste dans lesquelles les références sont désormais le Labour et Amartya Sen, plutôt qu’un parti révolutionnaire ou Lénine. » (2)

Les acquis et les libérations des masses laborieuses

Si l’Urss en tant que superstructure a disparu, les luttes sociales - qui ont vu l’émancipation des peuples dans les pays capitalistes - n’ont pas disparu, au contraire elles sont plus que jamais d’actualité. Alain Gresh nous retrace les acquis du XXe siècle qui rendent pertinent le jugement de Hobsbawm : « La destruction du passé, ou plutôt des mécanismes sociaux qui rattachent les contemporains aux générations passées, est l’un des phénomènes les plus caractéristiques et mystérieux de la fin du « court XXe siècle » . (...) Mais, sous cette amnésie qui domine aujourd’hui, se cache une vision du siècle qui s’est achevé avec la chute du mur de Berlin en 1989, une lecture désespérée et désespérante des décennies passées : massacres, guerres mondiales, génocides, goulag, nazisme - un siècle réduit à une succession de cataclysmes. Ce pessimisme implique aussi que toute perspective de changement des rapports sociaux est vouée à l’échec. C’est l’historien François Furet qui dressera la philosophie de cette conception : il faut accepter le monde tel qu’il est... »

« Pourtant, cette période qui va de 1914 à 1989 fut aussi celle de grandes avancées pour l’humanité. D’abord, et c’est sans doute le plus important, la chute des empires coloniaux « éternels » : alors que, en 1914, la grande majorité du genre humain vivait sous domination étrangère, que l’Afrique et l’Asie n’étaient pas maîtresses de leur destin, à la fin du XXe siècle, les indépendances politiques ont partout triomphé, et le colonialisme - malgré quelques tentatives de « réhabilitation » - a été renvoyé aux poubelles de l’Histoire. D’autre part, durant ce laps de temps, les luttes ouvrières ont abouti dans la majorité des pays européens à de grandes conquêtes : disparition progressive du travail des enfants la journée de huit heures et la semaine de quarante heures ; la sécurité sociale ; le salaire minimum ; la reconnaissance du droit syndical. Parallèlement, l’élargissement des droits politiques s’est accompagné d’une avancée sans précédent de l’émancipation des femmes. (..) » (3)

La vision étroite et le conformisme des éditeurs et intellectuels français

Eric Hobsbawm explique lui-même les raisons du refus des éditeurs français : « L’ouvrage que voici est paru en 1994 en Grande-Bretagne et, peu après, aux Etats-Unis sous le titre Age of Extremes : The Short Twentieth Century, 1914-1991. Il devait être bientôt publié dans toutes les grandes langues de culture internationale, sauf une. (...) L’explication la plus concise nous vient, dit-il, de Lingua Franca, revue universitaire américaine dont la spécialité est de rendre compte des débats et des scandales intellectuels : « Il y a vingt-cinq ans de cela, L’Age des extrêmes eût été traduit dans la semaine, observe Tony Judt, historien de la New York University. Que s’est-il donc passé ? Il semble que trois forces se soient conjuguées pour empêcher la traduction de ce livre : l’essor d’un antimarxisme hargneux parmi les intellectuels français ; les restrictions budgétaires touchant l’édition des sciences humaines ; et, ce n’est pas le facteur le moins important, le refus ou la peur de la communauté éditoriale de contrer ces tendances. » Que ce livre soit paru peu avant le dernier grand succès de François Furet, Le Passé d’une illusion, « analyse tout aussi ambitieuse de l’Histoire du XXe siècle, mais beaucoup plus conforme aux goûts parisiens dans sa manière de traiter le communisme soviétique », a fait « hésiter les éditeurs français à sortir un ouvrage comme celui de Hobsbawm ».(4)

« Que Hobsbawm soit demeuré un homme de gauche impénitent serait « une gêne » pour la mode intellectuelle qui a cours aujourd’hui à Paris. Tel est aussi le point de vue de Pierre Nora, des éditions Gallimard.(...) On ne sait pas très bien si - ni dans quelle mesure - l’éditeur lui-même se reconnaît dans cette France où l’attitude de l’auteur « passe mal ».(...) La situation internationale demeure telle que je l’ai esquissée dans la première partie du chapitre 19. Que le « court XXe siècle » se soit terminé par une crise générale de tous les systèmes, et pas simplement par un effondrement du communisme, est l’une des thèses centrales de ce livre. Si besoin est, l’éruption, en 1997-1998, de la crise de l’économie capitaliste la plus grave depuis les années 30 le confirme ».(4)

Pour Pierre Nora des éditions Gallimard, tous les éditeurs « bon gré mal gré, sont bien obligés de tenir compte de la conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle s’inscrit leur production ». Toujours selon l’historien français, ce livre est apparu dans un contexte d’hostilité au communisme : « L’attachement, même distancié, à la cause révolutionnaire » de la part d’Eric Hobsbawm, « en France, et en ce moment, il passe mal ». L’historien britannique Tony Judt propose une autre analyse : le fait que L’Âge des extrêmes soit sorti peu avant le grand succès de François Furet, Le Passé d’une illusion, « beaucoup plus conforme aux goûts parisiens dans sa manière de traiter le communisme soviétique », a fait « hésiter les éditeurs français à sortir un ouvrage comme celui de Hobsbawm ».

Hobsbawm et Furet : deux visions du monde

En fait, c’est une lutte sourde entre deux visions de l’histoire,celle de François Furet du capitalisme triomphant et celle d’Eric Hobsbwam,- malgré la charte de l’Ursss ne se renie pas les intellectuels français s’explique aussi par l’anticommunisme ambiant de la classe intellectuelle française qui se reconnait plus dans l’oeuvre de François Furet avec « le passé d’une illusion » qu’avec « l’âge des Extrêmes ». Ouvrages traitant tous deux du communisme. Pour rappel, l’ouvrage de François Furet a consisté à « retracer la mythologie de l’Urss et du communisme dans l’opinion en général ». En préface, Furet, qui a été militant du PCF entre 1949 et 1959 considère que lui aussi a fait partie des « illusionnistes-illusionnés qui ont bâti le mirage du communisme ».

« J’ai vécu écrit -il de l’intérieur l’illusion dont j’essaie de remonter le chemin à une des époques où elle était le plus répandue [...]. J’en suis sorti avec un début de questionnaire sur la passion révolutionnaire et vacciné contre l’investissement pseudo-religieux dans l’action politique ». Le titre est une allusion à l’ouvrage de Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion Pour François Furet, la fin de l’adoration de l’Urss ne viendra pas que de la mort de Staline en 1953 mais aussi des débats suscités par le Rapport Khrouchtchev à partir de 1956. L’Urss disparaît en 1991 du fait de la gabegie des dirigeants et aussi du long travail de sape de l’Occident aidé par la papauté. Souvenons-nous du « N’ayez pas peur » d’un certain Karol Woytila, pape de son état, s’adressant aux mineurs à Gdansk haut lieu de la contestation et d’un certain Lech Walesa futur président de la Pologne et nobelisé pour services rendus au même titre d’ailleurs que Mikhaïl Gorbatchev.

« Il est vrai qu’à l’époque, la tendance était plus à la « fin de l’Histoire »et au « choc des civilisations » et que la vision historique d’Éric Hobsbawm n’était pas vraiment en phase avec de telles idées. Son ouvrage fut l’objet de refus de la part des éditeurs français et il fallut finalement l’initiative du Monde diplomatique pour voir traduite de la langue de Shakespeare à la langue de Molière les thèses historiques d’Éric Hobsbawm. Autant de difficultés à publier un tel ouvrage sur l’Histoire du XXe siècle reflète bien l’état de la pensée en France. Hors des dogmes libéraux-conservateurs, point de salut ! Ceux qui dérogent à cette règle sont ostracisés ! Le monde intellectuel français n’aime pas les idées contradictoires. Qu’un intellectuel ose encore s’affirmer comme marxiste est une injure pour ce petit monde constitué en partie d’anciens gauchistes trotskistes maoïstes convertis aujourd’hui au libéralisme et ayant abandonné leurs idéaux de jeunesse. Qu’un historien soit resté fidèle à ses idées, fussent-elles à contre-courant, cela est contraire à la tradition des girouettes que sont nos intellectuels français. Aujourd’hui, ceux qui sont restés fidèles à leurs valeurs sont en deuil, ils viennent de perdre l’un des leurs. Les tenants de la pensée unique libérale gagnent un peu plus de terrain : rares sont ceux qui s’étiquettent encore à gauche, plus rares encore sont les vrais marxistes. »(5)

Le journaliste Phillippe Marlière eut à l’interviewer en janvier 2005. Il nous livre quelques échanges : « (...) Il me demande quelle est mon opinion de Pierre Bourdieu, dont il était devenu proche. Je lui explique que le climat dans le monde intellectuel français a changé depuis les désespérantes années soixante-dix/quatre-vingts (« nouveaux philosophes », postmodernisme, ralliement d’ex-communistes à la droite conservatrice et au néolibéralisme). Je lui dis que les choses auraient tendance à repartir dans la bonne direction (essor des mouvements sociaux, succès d’Attac, nouvelle génération d’universitaires plus ancrée à gauche et davantage ouverte vers l’extérieur...). Il me parle de ces anciens marxistes, qu’il a bien connus et qui sont allés rejoindre les rangs des néolibéraux ou de la droite de combat : François Furet (« qui n’a pas produit grand-chose »), Annie Kriegel, Emmanuel Le Roy-Ladurie (« Je comprends mieux le passage à droite d’Emmanuel, en fait, il s’agit pour lui d’un retour a la maison’ étant donné qu’il a été élevé dans un milieu réactionnaire. En outre, c’est un historien de talent. En tout cas, Braudel me disait toujours que Le Roy-Ladurie était le plus doué de sa génération »). (...) Voyageur infatigable, conférencier invité dans le monde entier, il concède une affection particulière pour l’Italie et l’Amérique latine, un continent où il fut reçu avec les égards réservés aux hommes politiques de tout premier plan.(...) » (6)

Le néo-libéralisme ne nous a pas amené le bonheur, au contraire, les masses laborieuses n’ont jamais été aussi désespérées. Eric Hobsbwam croyait en la nature humaine et au progrès. « Reposez en paix Eric Hobsbwam : que la terre vous soit légère. » Amen

Chems Eddine Chitour

1. L’historien britannique Eric Hobsbawm est mort Le Monde.fr avec AFP 01.10.2012

2. http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net

3. Alain Gresh : Une autre histoire du XXe siècle. Le Monde diplomatique 5 juin 2008

4. Eric Hobsbawm : « L’Age des extrêmes » échappe à ses censeurs » http://www.monde-diplomatique.fr/1999/09/HOBSBAWM/12431

5 .http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/hommage-a-eric-...

6. http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-marliere/011012/en-h...

URL de cet article 17953

http://www.legrandsoir.info/mort-de-l-historien-eric-hobsbawn-une-fidelite-a-l-emancipation-de-l-homme.html


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