MOUVEMENTS / « De chacun (volontairement) selon ses capacités à chacun (inconditionnellement) selon ses besoins »

mercredi 1er mai 2013
par  Amitié entre les peuples
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« De chacun (volontairement) selon ses capacités à chacun (inconditionnellement) selon ses besoins »

Entretien avec Philippe Van Parijs, réalisé par Baptiste Mylondo et Simon Cottin-Marx

Philippe Van Parijs, philosophe et économiste belge, est l’une des figures modernes de la promotion de l’allocation universelle qu’il présente comme une voie capitaliste vers un communisme moderne. Dans cet entretien, il brosse le tableau de l’émergence de cette idée, les controverses qu’elle a suscitées et suscite encore autour de la question du travail. Militant, il revient également sur son engagement européen, écologiste, en faveur d’une réappropriation de l’urbain avec pour objectif d’offrir aux générations à venir « une vie meilleure ».

Mouvements :Vous êtes l’une des principales figures du revenu universel dans le monde, comment en êtes-vous venu à défendre cette idée ? Quel a été votre cheminement intellectuel et militant ?

Philippe Van Parijs : Ça remonte à 1982. J’y suis venu par deux voies. La première partait de l’urgence de proposer une solution au chômage qui soit écologiquement responsable. Arrivé à Louvain-la-Neuve en 1980 après mon doctorat d’Oxford, j’ai participé à la fondation de la section locale du parti écologiste belge francophone Écolo, alors tout neuf, avec un moine bénédictin et un autre philosophe, Jean-Luc Roland J [1]. J’ai ensuite rapidement rejoint la commission qui devait préparer le premier programme socio-économique d’Écolo.

Un problème s’imposait comme central pour ce programme. Il y avait un chômage très important en Belgique, et même quand la conjoncture était bonne, le chômage ne baissait guère. Pour la grande coalition des patrons et des syndicats, de la gauche et de la droite, il n’y avait qu’une solution pour résoudre le problème du chômage : la croissance. Plus précisément, une croissance dont le taux devait être encore plus élevé que le taux d’accroissement de la productivité, lui-même très élevé. Mais pour des écologistes, une course folle à la croissance sans cesse accélérée ne pouvait être la solution. Y en avait-il une autre ?

C’est dans ce contexte que m’est venue l’idée d’un revenu inconditionnel, ce que j’ai alors proposé de baptiser « allocation universelle » pour suggérer une analogie avec le suffrage universel. Un tel revenu revient à découpler partiellement le revenu engendré par la croissance et la contribution à cette croissance. Il doit permettre de travailler moins à certaines personnes qui se rendent malades en travaillant trop, libérant ainsi des emplois au profit d’autres personnes que rend malades le fait de ne pas trouver du boulot. Un revenu inconditionnel est en quelque sorte une technique souple de redistribution du temps de travail qui s’attaque au problème du chômage sans devoir compter sur une course folle à la croissance.

La seconde voie qui m’a conduit à l’allocation universelle est plus philosophique. Au début des années 1980, beaucoup de personnes qui, comme moi, se situaient à gauche, se rendaient compte que ça n’avait plus guère de sens de voir dans le socialisme, la propriété collective des moyens de production, l’avenir désirable du capitalisme. On commençait alors à reconnaître pleinement que si les régimes communistes n’avaient pas répondu aux immenses espoirs qu’ils avaient fait naître, ce n’était pas pour des raisons purement contingentes. D’autre part, il importait à mes yeux de formuler une vision d’avenir qui ne se cantonne pas à quelques mesurettes, mais puisse nous enthousiasmer, nous faire rêver, nous mobiliser. Or ce revenu inconditionnel n’est-il pas interprétable comme un chemin capitaliste vers le communisme entendu comme une société qui peut écrire sur ses bannières : « de chacun (volontairement) selon ses capacités, à chacun (inconditionnellement) selon ses besoins » ?

Une société de marché dotée d’une allocation universelle peut en effet être comprise comme une société dans laquelle une part du produit est distribuée selon les besoins de chacun, éventuellement variable en fonction de l’âge et complétée pour certaines personnes qui ont des besoins particuliers, par exemple de mobilité. Plus ce revenu universel est élevé, plus la contribution de chacun est une contribution volontaire, motivée par l’intérêt intrinsèque de l’activité plutôt que par la contrainte de gagner sa vie. Plus la part du produit distribuée sous la forme d’un revenu inconditionnel est grande, plus on se rapproche de cette société « communiste », entendue comme une société où l’ensemble de la production est distribué en fonction des besoins et plus rien en fonction des contributions.

Ce sont donc ces deux voies très différentes mais convergentes qui m’ont conduit à l’idée d’allocation universelle : une solution au problème du chômage qui soit écologiquement défendable, et une alternative à la vision de la gauche qui voyait dans le socialisme l’avenir du capitalisme. En décembre 1982, j’ai écrit une petite note avec pour titre le néologisme « l’allocation universelle » et l’ai soumise à la discussion critique de quelques collègues et amis. Lorsqu’on a une idée qu’on trouve géniale mais à laquelle personne ne semble avoir pensé, de deux choses l’une. Soit on découvre assez rapidement que l’idée soulève des difficultés décisives que l’on n’avait pas perçues, soit on découvre que d’autres personnes avaient déjà eu la même idée auparavant. Au fil du temps, j’ai effectivement découvert beaucoup d’auteurs qui, en d’autres lieux, parfois du reste fort proches, ont proposé la même idée. Ainsi, un des premiers était un certain Joseph Charlier. En 1848, alors que Marx rédigeait à Bruxelles le Manifeste du Parti communiste, Joseph Charlier achevait à quelques centaines de mètres sa Solution du problème social défendant, sous le nom de « dividende territorial », une véritable allocation universelle. Si j’ai donc découvert de nombreux précurseurs, en revanche je n’ai toujours pas découvert de problème décisif qui m’aurait conduit à abandonner l’idée. Mais j’ai lu et entendu des milliers d’objections et rapidement acquis la conviction que l’objection la plus sérieuse n’était pas de nature technique, économique ou politique, mais de nature éthique. [2]
Ce constat s’est imposé à moi avec évidence en 1985, alors que j’étais chargé de cours invité à l’université d’Amsterdam. C’était un moment particulièrement intéressant pour l’allocation universelle aux Pays-Bas, car une commission d’experts très respectée et mandatée par le gouvernement (le WRR ou Conseil scientifique pour la politique gouvernementale) avait publié un rapport défendant un « revenu de base partiel », c’est-à-dire une véritable allocation universelle strictement individuelle mais d’un niveau insuffisant pour pouvoir remplacer intégralement le dispositif de revenu minimum conditionnel (de type RMI) qui existait aux Pays-Bas depuis les années 1960. Vers la fin de mon semestre à Amsterdam, on m’a demandé de modérer un débat sur la question confrontant entre autres un économiste marxiste, et Bart Tromp, un professeur de sociologie qui faisait partie de la direction du parti travailliste (PvdA), le grand parti de centre gauche néerlandais. La position du marxiste était, en substance, que l’idée était géniale, mais que dans une société capitaliste elle était irréalisable en raison de rapports de force qui permettent aux capitalistes de s’opposer efficacement à ce qui ne sert pas leurs intérêts. Autant oublier donc aussi longtemps que notre société est capitaliste. De son côté, le travailliste a commencé par ironiser : « les marxistes avaient dit qu’on ne pourrait jamais avoir un système d’assurance-maladie pour les travailleurs, un système de retraites, des allocations chômage, le suffrage universel. Tout ça pour les marxistes c’était impossible, et pourtant nous, les sociaux-démocrates, nous l’avons réalisé. Il en va de même de l’allocation universelle : on pourrait la réaliser si on le voulait. Mais on ne le veut à aucun prix. Parce que le droit à un revenu doit être subordonné à la prestation d’un travail. Certes, ceux qui voudraient travailler mais en sont incapables doivent avoir droit à une allocation. Mais attribuer un revenu à des personnes qui choisissent de ne pas travailler, c’est moralement inadmissible. »

La suite sur Mouvements
http://www.mouvements.info/De-chacun-volontairement-selon-ses.html


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