Les eaux glacées du capitalisme H PENA-RUIZ

mardi 4 décembre 2012
par  Amitié entre les peuples
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Conférence du 29 /11/2012
Organisée par l’Université populaire de l’Ouest audois et par l’Association pour le Développement des Rencontres et des Echanges Universitaires & culturels (ADREUC)

Les eaux glacées du capitalisme

Intervenant :Henri Peña-Ruiz, Philosophe et écrivain, maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris

Texte rédigé par Maïde MAURICE

Préambule émouvant où M. Peña-Ruiz nous confie la chance qu’il a eue d’avoir fréquenté l’école républicaine et de l’engagement pris depuis lors, de partager le savoir et la connaissance.

Selon lui, un philosophe est une personne qui prend soin de ses pensées, ce qui détermine la façon dont elle agit. Jeune homme, il avait été frappé par l’écart entre l’opulence et la pauvreté extrême, alors même qu’il s’agissait d’une époque où le capitalisme n’était pas encore entré dans son 3e âge.

En introduction, il rappelle les trois âges du capitalisme :

1) 1er âge : celui de la révolution industrielle
La main-d’oeuvre est embauchée au prix le plus bas et les enfants sont envoyés dans les mines ; ce qui émeut Zola et Victor Hugo. Mais Guizot, l’historien et homme politique encourage : « Enrichissez-vous ! ». Aucune loi ne régule l’activité économique et l’espérance de vie est modeste. C’est l’âge de l’ultralibéralisme. Les ouvriers se révoltent, ce qui oblige les capitalistes à faire des concessions. Une loi adopte la limitation de la durée journalière du travail qui passe à 12 heures, soit 72 heures par semaine. D’autres
textes vont progressivement règlementer le travail, notamment celui des enfants, afin de respecter l’humanité de l’homme.

2) 2e âge : celui des compromis et des trente glorieuses, période se situant entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début des années 70.

3) 3e age : celui de la mondialisation capitaliste ultra libérale
Il apparaît avec l’effondrement dans les années 70, des pays socialistes qui avaient tenté de construire un autre système. Les capitalistes optent pour le mot libéralisme et n’osent plus évoquer celui de capitalisme. Or, libéral, nous le sommes tous, puisque nous voulons tous la liberté des individus, de la presse, etc…
Il s’agit là d’une ruse permettant à travers les médias, de présenter le libéralisme comme facteur d’avenir et de progrès.
Ce 3e âge qui détruit les droits sociaux, privative le service public fait retour au 1er âge.

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Développement
Au 18e siècle, il semble que le progrès des lumières, des connaissances, des sciences et techniques devait déboucher sur un progrès de l’humanité.

Mais, pour Jean-Jacques Rousseau, la notion de progrès pris dans le sens d’une
avancée quantitative des savoirs et des connaissances, n’entraîne pas forcément le progrès dans le sens d’une amélioration qualitative de la condition humaine ; et c’est là, le paradoxe du progrès. A lire le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », le texte qui fut l’une des sources de la Révolution française. Il écrira par la suite « Le contrat social ».
Que dirait-il de la nouvelle misère d’aujourd’hui ? Le misérable ne vit pas vraiment car il lui manque le nécessaire.

Victor Hugo considère que la misère n’existe pas mais qu’il existe des misérables. Il met ainsi en avant la responsabilité sociale de la misère humaine. Karl Marx est le contemporain du premier capitalisme et l’ombre qui pèse sur son oeuvre est celle de Staline. Or, Marx n’est, en aucun cas, responsable de la dérive stalinienne selon M. Peña-Ruiz. Il était un homme épris de liberté qui a défendu notamment la liberté de la presse et le pluralisme des partis. Le stalinisme est donc une caricature du marxisme.

La question qui se pose est de savoir comment et pourquoi les pays dits communistes, ont mal tourné. M. Peña-Ruiz dit avoir essayé d’y répondre dans son dernier livre, « Marx quand même ».

Marx avait prévu que la révolution ne pourrait advenir que dans un pays développé. Or, par un concours de circonstances, le premier pays où elle se produisit fut la Russie tsariste où vivaient 80% d’analphabètes et une paysannerie exploitée par les grands propriétaires fonciers. Le pays n’était pas mûr pour la transition socialiste. La planification soviétique était élaborée par le Gosplan, une poignée de personnes qui décidaient pou toute l’Union soviétique. Le peuple n’y était pas vraiment associé et la Russie connaîtra
une catastrophe écologique majeure avec le projet qui allait assécher la mer d’Aral. Ainsi, à la fin des années staliniennes, est décidé la plantation d’immenses champs de coton.
Pour les irriguer, un fleuve qui alimente la mer d’Aral, particulièrement poissonneuse, est détourné. Les conséquences seront terribles : les poissons meurent, les navires rouillent sur place, les pêcheurs sont privés d’emploi et l’écosystème marin est détruit. Pour finir, les pesticides utilisés dans les champs de coton sont ramenés par le vent sur les côtes de la mer d’Aral.

Mais, pour Marx, l’homme ne peut se développer qu’en étant en harmonie avec la nature puisque l’environnement est la demeure des individus et pas seulement un réservoir de richesses pour le capitalisme. Une certaine façon de produire engendre la richesse pour certains et la pauvreté pour d’autres.
Quel est-il, où va-t-il ce progrès qui produit la richesse en créant la misère ? V. Hugo. La question de l’humanité d’une économie est posée.

M. Peña-Ruiz nous présente la philosophie et la vie de Karl Marx (1818-1883) :
Dans la préface du « Capital », Marx précise qu’il ne s’en prend pas aux hommes mais au système et veut libérer l’humanité de l’inhumanité qui la pousse à se nier elle-même.
Pour la première fois dans l’histoire, une classe (la classe ouvrière) ne veut pas chasser une autre pour la dominer, par la permutation dominant – dominé. Il est question d’éradiquer le principe même de la domination. La direction n’est pas la domination ; ces deux mots doivent être découplés. Il veut que l’histoire change de base et lorsque le prolétariat fait la révolution, il le fait pour lui-même dans un premier temps, mais aussi pour toute l’humanité, dans un second temps.
Dans cette société, chacun pourra alors espérer obtenir la juste rétribution de son travail.

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Marx naît dans une famille aisée, fait des études de droit et s’intéresse à la philosophie d’Hegel et de Feuerbach. Il épouse une aristocrate prussienne. Mais dès ses 22 ans, il a découvert que des ouvriers pouvaient mourir d’asphyxie dans les ateliers. Il fait la rencontre du philosophe Friedrich Engels (fils d’un industriel aisé) et une longue amitié s’ensuivra jusqu’à la mort de Marx. Engels rédige un livre qui traite de la classe laborieuse en Angleterre au 19e siècle. La mortalité ouvrière est effrayante, les accidents fréquents car les ouvriers ne sont pas protégés. Cette situation les bouleverse tous les deux.

Marx écrit : Les philosophes n’ont fait jusqu’ici qu’interpréter le monde, il s’agit
maintenant de le transformer. Il a alors 26 ans. Bien que promis à un bel avenir, il commence à écrire des articles contre la censure prussienne et pour la liberté de la presse. Il s’exile à Paris vers 1845. Il entre en relation avec des ouvriers qui se disent communistes ; ils veulent que l’intérêt commun prime sur les intérêts particuliers et rejètent toute théorie. Or, Marx estime qu’il faut expliquer le capitalisme pour mieux le combattre. Il faut donc armer la classe ouvrière de la compréhension des causes de ce qu’elle vit.

La mutation intellectuelle de Marx s’opère par la lecture du philosophe français, Charles Fourier, socialiste utopique. L’utopie est ce qui n’a lieu nulle part, le rêve d’une société idéale. Marx veut aller plus loin : passer du socialisme utopique, qui se meut dans le rêve, à un socialisme scientifique pour comprendre le réel et mieux le transformer.
Marx est le philosophe de l’émancipation. M. Peña-Ruiz nous précise l’origine de ce mot : Dans l’ancienne Rome, société machiste et patriarcal, quand le père de famille propriétaire d’un domaine, mancipatio - qu’il tient sous sa main - estime que son fils est mûr pour vivre par lui-même, il lui demande de sortir du domaine (ex-mancipatio), sortant ainsi de la dépendance paternelle.

L’émancipation selon Marx est la sortie de toute dépendance, de toute personne, qui en raison d’un fait social se trouve en dépendance par rapport à autrui. L’ouvrier étant dépendant économiquement, socialement, il faut lui donner les atouts intellectuels pour s’en libérer, faisant ainsi le pari de l’éducation populaire. Pour ce faire, Marx rédige « Le capital » et des ouvrages d’économie politique. Il arrive à cette conclusion : si le capitaliste retire plus de valeur des marchandises qu’il produit par rapport à la somme investie au départ, c’est qu’il a trouvé sur le marché une marchandise qui coûte moins cher que ce qu’il produit ; cette marchandise est la force de travail de l’ouvrier, sa plus-value. Une partie du travail de l’ouvrier n’est donc pas payée ; ce qui est la logique même du profit. Ce mécanisme est caché par les illusions
de la circulation financière, car aussitôt que la marchandise est produite, elle est convertie en argent – comme si l’argent avait fait des petits. Or, l’argent n’est que le symbole d’une richesse qui a été produite.

Parallèlement à la rédaction du « Capital », Marx milite avec les ouvriers. Il se fait expulser dans plusieurs pays, se ruine et sa santé se dégrade.
Comme le capitalisme se mondialise, il s’agit d’organiser une résistance internationale des travailleurs. Il crée l’Association Internationale des Travailleurs en 1864. Il devient une autorité dans le monde ouvrier. Il dénonce le décalage entre les grandes proclamations sur les droits de l’Homme et la réalité socio-économique, dans les rapports de production. Il ironise sur les droits formulés et reconnus depuis la Révolution : on a le droit de et pas le droit à. On a bien le droit de partir en vacances et pas le droit aux
vacances (droit réel). Condorcet de parler du droit de s’instruire qui est différent du droit à l’instruction. Cette dernière doit être gratuite et laïque, condition de son universalité, pour que le droit lui-même existe.

Les droits des travailleurs doivent être concrets, comme avec les lois sur la limitation de la durée hebdomadaire du travail, l’octroi de pauses ou le cubage d’air suffisant dans les ateliers. Ces lois vont transformer le capitalisme.

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Marx consacre la dernière partie de sa vie à achever « Le capital » et à entraîner les travailleurs à une autonomie de pensée.

Que dirait-il aujourd’hui s’il pouvait entendre les patrons parler de charges sociales, quand il s’agit de cotisations sociales ou de l’Etat providence quand il est question de droits sociaux conquis de haute lutte ?

Marx qui lutte pour tous les opprimés, s’intéresse à la libération des esclaves aux Etats-Unis (lutte des Nordistes contre les Sudistes). Il sera bouleversé par l’assassinat d’Abraham Lincoln qui a aboli l’esclavage.
La phrase qui suit est extrait du texte, véritable ode qu’il écrit pour lui rendre hommage : Abraham Lincoln est l’un des rares humains qui a réussi à devenir grand sans cesser d’être bon.

Marx a rendu possible l’idée d’une humanité réconciliée avec elle-même.
« L’International sera le genre humain. » Il faudra bien qu’un jour que soient dépassés les clivages qui opposent des hommes à d’autres. On parviendra à cette réconciliation en abolissant l’exploitation de l’homme par l’homme.
Les théories de Marx sont aujourd’hui largement confirmées. En 2005, Madame Parisot n’avait-elle pas déclaré au Figaro : « La santé et l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à la loi ? »
Elle rêve d’un capitalisme mondialisé, ultra libéral, de moins en moins tempéré par des lois afin de réduire le coût du travail. Est reconquis par la géographie ce qui a été perdu par l’histoire, par la délocalisation dans des pays où les ouvriers peuvent être mieux exploités.

M. Peña-Ruiz nous raconte s’être amusé à poser une devinette à ses étudiants de Sciences-Po, en leur lisant un passage du « Manifeste du Parti communiste » de Karl Marx écrit en 1848. Quel est l’économiste contemporain qui l’a écrit, à votre avis ?
Certains ont répondu Alain Minc. M. Peña-Ruiz considère que Marx est bien un
contemporain car sa description du capitalisme n’a pas pris une seule ride en deux siècles.

Marx a souvent répété qu’il n’était pas marxiste ; phrase qui fut sujet à controverse. Pour M. Peña-Ruiz, cela signifie qu’il ne voulait pas que sur sa pensée soit construit un système dogmatique car il ne prétendait pas avoir théorisé autre chose que ce qui se passait de son temps.

Le grand apport de Marx est d’avoir lié l’économique et le social. Le rapport social conditionne le rapport économique. Ainsi, par exemple, en période de fort chômage,l’offre de rétribution sera moindre. Pour Marx, le social doit être la finalité économique, en visant à satisfaire les besoins humains. Il n’y a pas d’économie sans le social. Au coeur de la pensée de Marx réside un humanisme radical.

Les rapports réels sont déterminants dans ce que devient l’homme (philosophie matérialiste). Les conditions dans lesquelles vit l’homme sont très souvent responsables de qu’il devient. « L’existence précède l’essence ». Marx a anticipé l’existentialisme sartrien.

« Le courage est de comprendre le réel et de marcher vers l’idéal. » Jean Jaurès.

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Pour aller plus loin : Henri Peña-Ruiz, Marx quand même, Plon 2012


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