Le peuple-classe comme travailleur collectif dans l’économie-monde, et dans la transition éco-socialiste J Martine

dimanche 27 octobre 2013
par  Amitié entre les peuples
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Le peuple-classe comme travailleur collectif
dans l’économie-monde, et dans la transition éco-socialiste

Joël Martine, mars 2013

blog ATTAC France Groupe Société cultures

Le but de cet article est d’éclairer les fondements théoriques et les conséquences politiques du concept de peuple-classe. Pour comprendre notre propos, il faut avoir lu l’article de Christian Delarue qui introduit ce concept  : Classe dominante et oligarchie contre peuple souverain et peuple-classe. Pour lier combat social et solidaire et combat démocratique, revue Mouvements, http://mouvements.info/Classe-dominante-et-oligarchie.html .

L’usage intense d’un vocabulaire théorique dans ce texte-ci semblera peut-être pédant et trop abstrait. Pour autant, cette réflexion s’efforce d’éclairer des problèmes politiques très concrets, dont on verra quelques exemples.

I. Comprendre comment les désirs de communauté s’expriment, pour le meilleur ou pour le pire, dans l’affirmation du peuple-classe.

Le concept de peuple-classe exprime une relation de domination et d’exploitation (un rapport de « classes  » au sens marxiste) entre la quasi-totalité de la population (le « peuple  ») et un groupe restreint et très puissant, une oligarchie. Cela dit, la notion de peuple ne renvoie pas seulement à une quasi-classe formée de l’ensemble des classes dominées par l’oligarchie. Elle a aussi une signification géographique et culturelle, qui de surcroît est polysémique et souvent floue.

Il y a dans la notion de peuple l’idée d’une vie commune dans un espace géographique commun, un territoire. Il y a aussi l’idée de traits communs de culture et de personnalité  : langue, histoire, littérature, formes de famille et de sociabilité. L’unité géographique et l’unité culturelle sont liées mais ne coïncident pas toujours. Par exemple le peuple rom n’a pas de territoire à lui, et inversement le peuple suisse ou le peuple bolivien est composé de plusieurs ethnies différentes par la langue et plus ou moins par la personnalité, qui cohabitent dans un espace géographique commun et surtout à l’intérieur d’institutions politiques communes. La notion de peuple renvoie donc à un vivre-ensemble dans un espace géographique commun mais aussi à partir d’un héritage culturel en grande partie commun, et surtout dans et par un projet institutionnel commun. Cela apparaît très clairement dans cette forme de peuple qu’est la nation. Une nation se construit dans la continuité (d’une ou) de plusieurs communautés ethniques mais aussi dans le dépassement de leurs différences au sein d’un projet commun de construction d’un Etat (ou d’une communauté à laquelle des droits et des institutions particulières sont reconnues politiquement à l’intérieur d’un ou plusieurs Etats – dans ce cas on parle plutôt d’une « nationalité  »). Une nation au sens occidental moderne, lequel s’est développé avec la construction des Etats-nations européens et l’imposition de ce modèle à l’échelle mondiale aux XIXe – XXe siècles, ne se définit pas seulement par une identité présente, géographique et culturelle, et un héritage du passé, mais par un projet institutionnel, un projet d’auto-transformation du peuple, un « vouloir-vivre-ensemble  » donc une image de la communauté dans l’avenir. Contrat social auto-transformateur, identité instituée et pas seulement héritée, communauté imaginée projetée dans l’avenir, toute cette dimension qui relève à la fois de l’imaginaire, des émotions, et du débat politique, cette dimension qui s’affirme clairement dans la forme nation, est présente dans la notion de peuple (y compris dans les ethnies et les tribus qui préexistaient aux Etats). Le concept de peuple-classe, comme l’indique son double nom, est donc un concept hybride, une boîte de Pandore théoriquement hétérogène  : d’un côté il se rattache à la conceptualisation marxiste des classes sociales, de l’autre aux théorisations psycho- et sociologiques sur le vivre-ensemble et sur les processus politiques  : ethnologie, géopolitique, etc.

Ce concept hybride est fécond théoriquement et politiquement. Il met l’accent sur la polarisation actuelle des rapports de classe par l’oligarchie, et en même temps il montre la nécessité de combiner une compréhension marxiste de la société et une psychosociologie des processus politiques. Le chantier ainsi ouvert est de comprendre les ressorts psycho-sociologiques de la mobilisation du peuple comme quasi-classe ripostant à l’oligarchie. Il faut pour cela comprendre par quelles expériences et quels discours le peuple peut se construire comme une communauté vivante et désirable. Ce chantier est nécessaire pour éclairer les chemins concrets d’une alternative politique et économique. Sinon le désir de communauté est facilement manipulable par le nationalisme. Le peuple-classe est à construire contre la démagogie de la haine ethnique, et c’est difficile. Notamment la mobilisation politique du sentiment de communauté nationale contre l’oligarchie, le patriotisme de gauche, est à la fois légitime, indispensable, et risquée.

Sans cette réflexion de psychologie politique, la conception du peuple comme quasi-classe au sens marxiste risque de fonctionner comme une phraséologie qui nous empêcherait de saisir les processus concret à l’oeuvre pour le meilleur ou pour le pire dans la vie dudit peuple. Au pire cette phraséologie ne construirait pas un peuple-classe conscient de ses possibilités historiques, mais légitimerait un peuple caricatural fasciné par la haine et livré à la violence.
Donc le contenu marxiste du concept de peuple-classe ne doit pas nous détourner d’en approfondir la portée socio-psychologique. Cela dit il faut aussi approfondir le versant marxiste du concept, c’est-à-dire sa signification en termes de rapports sociaux de production.

II. Penser le peuple comme travailleur collectif dans la transition éco-socialiste

Le matérialisme historique, sans avoir réponse à tout, nous a appris que les phénomènes sociaux, et tout particulièrement le conflit des classes, sont déterminés par les rapports sociaux de production, c’est-à-dire par la structure des rapports de pouvoir entre les groupes humains dans la mise en œuvre des techniques.

Il faudrait ici développer ce concept de rapports sociaux de production. Il inclut des déterminations biologiques (par exemple les quantités et la nature des protéines végétales et animales consommées dans une société et d’abord pouvant être produites par les techniques dont dispose cette société), physiques (mer, montagne, climat, chemins de fer, etc.), bref « matérielles  », et de ce point de vue une société doit être comprise comme un écosystème, homéostatique ou fragile, toujours plus ou moins transitoire. D’autre part les rapports sociaux de production tiennent grâce à des déterminations culturelles, c’est-à-dire qui se construisent dans les cerveaux individuels et dans l’interaction entre les individus. La culture est présente dans les techniques (habitus, savoir-faire, connaissances théoriques accumulées, inventivité) et dans les rapports de pouvoir (perception d’autrui, construction des désirs, modelage foucaldien des habitus d’autrui et des siens propres, institution de règles... ). Et la culture est perpétuellement réinventée, reconstruite, réinstituée au cours de l’histoire, à la fois au niveau technique (ce que Marx appelle les forces productives, c’est-à-dire le système de l’interaction productive entre la société humaine et les écosystèmes) et au niveau juridico-politique (les rapports de pouvoir et leur régulation). L’histoire de la culture et l’évolution matérielle des écosystèmes transformés par la société se déterminent mutuellement et c’est tout cela qui se résume dans les notions de matérialisme historique et de rapports sociaux de production.

Marx et Engels ont rendu lisible le rôle moteur des forces productives et ont insisté sur les phases historiques de « contradiction  » entre les possibilités ouvertes par le développement des forces productives et les contraintes imposées par les rapports de production. Mais ils n’ont pas beaucoup approfondi les dimensions psychologiques de ce système, et d’autre part ils n’ont vu que partiellement l’importance des déterminations écologiques. Or aujourd’hui les rapports sociaux de production ne sont pas seulement mis en cause par les possibilités nouvelles qu’offre le progrès des forces productives et de la culture, mais aussi par les exigences que les limites des écosystèmes imposent aux forces productives et aux rapports de production. Plus  : ces limites écosystémiques viennent percuter la société de façon catastrophique. Non seulement on vit mal et on pourrait vivre mieux, mais on va dans le mur  !

Dans cette optique matérialiste historique, la notion politique de « peuple  » opposé aux oligarchies ne désigne pas seulement l’ensemble des classes dominées ou/et exploitées mais a aussi un contenu positif  : ce qui fait l’unité objective du peuple, et potentiellement son unité politique subjective, c’est qu’il est le travailleur collectif, l’opérateur collectif du système d’interaction entre l’humanité et la nature qu’on appelle les forces productives, opérateur collectif constitué comme tel par les rapports sociaux de production, avec certes une grande polarisation de classes entre peuple et oligarchie, mais aussi avec différentes classes articulées conflictuellement au sein du peuple.
Cette notion matérialiste-historique de peuple est nécessaire pour essayer de voir ce que peut être la transition à une économie post-capitaliste, socialiste pour dire vite. Cette transition est le passage d’une socialisation des forces productives modelée par des rapports de domination et d’exploitation, à une socialisation consciente, démocratique et solidaire. Or l’opérateur de cette transition ne peut être que le travailleur collectif avec ses articulations concrètes … et pas seulement ni même principalement la classe ouvrière comme dans les schémas marxistes classiques. En effet, si la classe ouvrière est effectivement au cœur du système productif que nous lègue le capitalisme, elle ne l’est pas plus que les chercheurs scientifiques, les managers (et tous ceux qu’Alain Bihr appelle la classe de l’encadrement capitaliste), et par ailleurs les petits agriculteurs (surtout dans la perspective de la transition écologique), ou encore les personnels de santé et d’enseignement qui entretiennent la force de travail collective. La transition passe nécessairement par une coopération consciente entre ces différents acteurs … et en même temps, et c’est difficile, par une transformation en profondeur de leurs rôles et de leur culture. En effet chacun des ces acteurs (classe sociale, ou fraction de classe, ou groupe interclassiste) est modelé par sa position dans les rapports de production capitalistes, qui lui donnent ses possibilités d’action, ses habitus, ses sources de revenu, sa perception de lui-même comme groupe social, des autres groupes, du monde. Et sur le plan subjectif cette perception est toujours plus ou moins mutilée, car dans le cadre de la compétition capitaliste chaque groupe social doit se battre contre les autres groupes, et chaque individu contre les autres individus, et chacun n’a qu’une vision limitée, souvent corporatiste, du processus social d’ensemble, car le système économique n’est pas piloté démocratiquement, mais unifié seulement (et mal) par la course à la rentabilisation des capitaux, par la puissance fétiche (au sens marxiste) de l’argent, et par les décisions opaques et manipulatrices des oligarques aux postes de commande des capitaux et des Etats.

En conséquence de cela, la constitution du peuple en collectivité agissante, qui est nécessaire pour la transition (et de façon immédiate pour faire face aux catastrophes sociales et écologiques provoquées par le système), passe par des alliances de classes souvent difficiles. L’enjeu de ces alliances de classes n’est pas seulement la formation (gramscienne) d’un bloc démocratique suffisamment lourd et soudé pour tenir tête politiquement à l’oligarchie, c’est une réorganisation à la fois autonome et écologique du travailleur collectif. Pour construire son autonomie démocratique le peuple doit non seulement s’unifier mais se transformer lui-même. De ce point de vue la notion de peuple-classe telle que la pense Christian Delarue ne désigne pas tant un état de fait que le programme d’une transformation sociale possible et nécessaire  : possible car le travailleur collectif est une réalité matérielle objective, et nécessaire car il faut défaire les divisions sociales et les mutilations mentales produites par la division capitaliste du travail, par le salariat capitaliste lui-même, par les pratiques de production et de consommation qu’impose la civilisation capitaliste. Dans les (débuts de) révolutions démocratiques auxquelles nous assistons (en Amérique Latine, en Islande, dans le Monde Arabe … et demain ailleurs) on voit que l’auto-constitution du peuple en un sujet politique est un processus en cours. Mais parce que nous sommes à l’époque des catastrophes écologiques, parce que la transition écologique et sociale de l’économie est devenue une nécessité vitale pour l’humanité, ces (débuts de) révolutions démocratiques ont pour horizon et pour enjeu, même si elles ne le formulent pas centralement, un processus de révolution écosocialiste  : le peuple doit et peut s’affirmer comme travailleur collectif, qui à travers une prise en main démocratique de sa vie met en œuvre la transition écologique et sociale de l’économie.

Cette auto-transformation du peuple passe par la mise en place de tout un puzzle ou mieux un éco-système d’utopies concrètes, enclenchant non seulement une démocratisation radicale et une planification écologique, mais aussi une transformation du travail lui-même  : le développement de formes d’activité coopératives qui échappent au salariat capitaliste et par là installent des bases économiques pour un empowerment économique et intellectuel du peuple  : coopératives, entreprises publiques cogérées, contrôle des travailleurs dans les entreprises capitalistes, démocratie locale notamment pour le pilotage de l’économie. Cela apparaît sous nos yeux quand les travailleurs en lutte pour leur emploi en viennent à un projet d’appropriation collective de leur entreprise  : très souvent ce projet inclut, car c’est nécessaire, une coopération avec d’autres acteurs économiques locaux (voir les exemples connus en Argentine, et en France le projet de reprise en scop des Fralib). Dans ces expériences les travailleurs ne se définissent pas seulement comme salariés, mais comme citoyens du tissu économique et social local. L’affirmation de classe va de paire avec l’affirmation interclassiste du peuple. L’empowerment collectif et la réarticulation du peuple dans une économie écologique doivent, pour être concrets et assumés, se déployer à l’échelle locale comme le montre l’exemple des Territoires en Transition ... ce qui n’élude pas la nécessité de décisions à l’échelle étatique.

La transformation des peuples-classes objectivement existants en des sujets politiques actifs ressemble à ce que fut la constitution des nations à partir de l’affirmation-décomposition-dépassement des communautés ethniques et régionales préexistantes, sauf que des transformations beaucoup plus profondes sont requises par la nécessaire mutation vers des systèmes économiques écologiquement soutenables, et que de plus cette mutation doit être enclenchée dans un contexte de catastrophes.
En même temps, la dimension mondiale des enjeux impose la construction de formes nouvelles de pouvoir public et de gouvernance de dimension internationale. Il faut inventer des institutions de gouvernance qui dépassent la fragmentation politique et culturelle des peuples du monde. Et ce n’est pas incompatible avec l’affirmation nécessairement territorialisée des peuples, comme le montrent les approches multilatérales de la réorganisation des institutions internationales.

Existe-t-il un peuple-classe à l’échelle mondiale  ? Certes la lutte des classes entre les oligarchies et les peuples est mondialisée. Pour autant on ne voit pas (pas encore ?) se dessiner concrètement un peuple-classe en tant que communauté politique à l’échelle mondiale. Les institutions de gouvernance internationale existantes, ou projetées, n’ont pas vraiment un caractère populaire. Les Forums Sociaux Mondiaux sont des lieux de débat, de visibilité, de convergence, pas des institutions de décision politique. Les coordinations de mobilisation internationale sont circonstancielles. Sur beaucoup d’enjeux apparaît un langage politique mondial  ; on voit clairement se dessiner une société civile mondiale (un réseau d’associations, une agora d’accords et de désaccords, de compromis, d’engagements mutuels...), mais pas vraiment une communauté vécue. Quelque chose comme une humanité-patrie est présent dans l’imagination et les raisonnements politiques, mais ne s’articule pas concrètement dans la vie sociale.

III. Les alliances de classe dans l’affirmation nationale de chaque peuple au sein de l’économie-monde.

Il y a plusieurs peuples dans le monde, cela semble évident. Mais pourquoi y a-t-il cette pluralité, et comment fonctionne-t-elle  ? Pourquoi n’y a-t-il pas simplement, en gros, du peuple avec des variantes locales, mais bien plusieurs peuples, avec des identités contrastées et des antagonismes  ? Par exemple il y a entre le peuple français et le peuple anglais, ou encore entre le peuple français et le peuple guadeloupéen, des contrastes et des antagonismes, qui certes peuvent être surmontés, mais qui le plus souvent ont été entretenus et approfondis.

Cette pluralité des peuples ne s’explique pas seulement par l’histoire (les restes et traces du passé  : frontières linguistiques, traditions religieuses, territoires et appareils étatiques hérités) et la géographie (les contraintes physiques de l’espace), c’est-à dire par des données qui seraient exogènes aux rapports de production. Non  : pour comprendre la genèse de chaque peuple singulier dans la pluralité des peuples, il faut passer non seulement par la géopolitique, mais par une explication matérialiste historique de la géopolitique, qui à ma connaissance a été introduite par Immanuel Wallerstein avec le concept d’économie-monde, désignant une structure géopolitique compartimentée et hiérarchisée, entretenue par le fonctionnement des rapports sociaux de production. Le capitalisme s’est historiquement développé dans un espace politique constitué d’une pluralité d’Etats, et non dans un espace politique impérial c’est-à-dire unifié par un Etat unique, tel que la Chine ou l’Empire romain. Le berceau du capitalisme moderne, l’Europe de la Renaissance, était un espace géographique et culturel (la chrétienté, le latin comme langue commune de culture) mais sans unité politique, fragmenté en plusieurs Etats, et par ailleurs ayant comme adversaires sur l’arène mondiale d’autres puissances politiques, d’autres civilisations. Si j’ai bien compris, l’un des caractères décisifs du capitalisme tel qu’il s’est déployé en Occident depuis la Renaissance est la capacité des grands capitaux à s’émanciper de la tutelle du pouvoir politique contrôlant un territoire et à agir dans un espace interétatique. Et le monde d’aujourd’hui est toujours un espace politiquement fragmenté en une pluralité d’Etats rivaux. Le contraste est net avec l’unité politique de l’Empire chinois sur un grand territoire, qui par son développement économique et techno-scientifique était dans l’ensemble en avance sur toutes les autres régions du monde jusqu’au XVIIIe siècle. Il se trouve que c’est le capitalisme occidental qui a conquis la prépondérance, puis imposé son ordre politique et économique à l’ensemble du monde aux XIXe et XXe siècles. Or cet ordre est celui d’un marché mondialisé des capitaux et des marchandises qui se superpose à une pluralité d’Etats. Certes l’un de ces Etats est en position hégémonique (principalement l’Angleterre au XIXe siècle et les USA au XXe), mais il n’y a pas un empire unifié. Il y a une lutte perpétuelle pour l’hégémonie entre les plus puissants des Etats, et l’hégémonie passe donc d’une grande puissance à une autre. (Et la Chine n’est plus un empire-monde, mais est devenue l’une des grandes puissances, potentiellement hégémonique, dans l’arène mondiale des Etats).
Cette géopolitique modèle l’organisation mondiale de la production, et réciproquement. Dans l’économie-monde capitaliste la division mondiale du travail n’est pas orchestrée par un pouvoir politique unique (comme elle l’était – et l’est encore – à l’intérieur de la Chine), mais est le résultat de la concurrence mondiale entre les capitaux à la recherche de profits, et donc entre les systèmes locaux de production de marchandises. Il y a une compétition mondiale entre les systèmes de travail des différentes régions (la Catalogne par exemple) ou grandes régions (l’Europe, etc.), systèmes différenciés quant à la technicité, l’organisation du travail, donc les rapports juridico-politiques entre les classes, et les formes de gouvernance politique. Le résultat est une polarisation entre des régions centres et des régions périphériques. Dans les unes se concentrent les processus de travail les plus qualifiés et les places fortes financières, ce qui nécessite et permet, au niveau de la gouvernance politique, des formes de compromis social relativement respectueuses des droits des citoyens  ; à l’opposé se retrouvent dans les régions périphériques les travaux les moins qualifiés, les moins bien payés, avec une forte tendance au non-respect des droits des travailleurs et des citoyens. Et tout cela est mouvant selon l’évolution des rapports de force économiques mondiaux et des rapports de forces politiques dans chaque Etat. Par exemple à la fin du XXe siècle des Etats émergents sont sortis de leur relégation périphérique, et les travailleurs de ces Etats luttent pour de meilleurs standards économiques et démocratiques. Les capitaux financiers originaires des Etats du centre délocalisent une partie de leurs investissements industriels vers les Etats émergents où les salaires sont plus bas et font pression pour le démantèlement des conquêtes sociales et démocratiques dans les Etats du ci-devant centre. Ainsi, quand on parle des rapports de production capitalistes, il ne s’agit pas seulement d’un modèle abstrait et général de rapport de domination et d’exploitation entre les détenteurs de capitaux et les vendeurs de force de travail, il s’agit aussi du système de reproduction du pouvoir des détenteurs de capitaux sur le travail des exploités par l’orchestration de travaux différents en des régions différentes du monde. C’est en ce sens que la théorie de l’économie-monde selon Wallerstein, avec la compétition des Etats et la polarisation centre(s)-périphéries est une approche matérialiste historique de la géopolitique. Les Etats sont eux-mêmes en compétition pour les places les plus avantageuses dans la division du travail façonnée par le marché mondial. Et c’est dans cet objectif que chaque Etat doit remanier la société sur laquelle il s’appuie, en refaisant le contrat social de manière dynamique. D’où le phénomène de l’Etat-nation moderne.
Ce qui incite un peuple ou ses classes dirigeantes à se constituer en nation se dotant d’un pouvoir politique, ou/et ce qui permet à un pouvoir d’Etat d’entraîner le peuple (ou l’ensemble de peuples) qu’il dirige et de le souder en une identité commune en opposition (et parfois en alliance) avec les peuples voisins, bref une identité proprement nationale, c’est le projet de conquérir ou de renforcer des positions avantageuses dans une économie-monde politiquement fragmentée. Les bourgeoisies gardent toujours plus ou moins une assise nationale ou régionale et instrumentalisent « leurs  » Etats dans la compétition, et réciproquement. Les perspectives des dirigeants politiques et économiques nationaux (qu’ils soient de gauche ou de droite) dépendent des opportunités qui s’offrent à eux dans le remodelage de la division mondiale du travail et de l’accumulation du capital financier, et de leurs choix stratégiques parmi ces opportunités. Ainsi la politique au sein de chaque Etat est déterminée par les changements dans la division mondiale du travail, mais n’en revêt pas moins la forme d’une politique nationale, avec une réelle affirmation nationale ou du moins des discours nationaux de légitimation plus ou moins mensongers. C’est pourquoi le peuple-classe vit concrètement, et a tendance à prendre conscience de lui-même, comme une communauté nationale, a priori sans communauté de destin avec les autres nations et plutôt en conflit avec elles … ce qui est très contre-productif pour l’humanité à une époque où les enjeux les plus vitaux sont mondiaux. Sur l’arène mondiale où il y a toujours des perdants et des gagnants, les institutions politiques nationales sont considérées comme des armes de conquête ou/et de protection non seulement par les classes dominantes, mais aussi par les travailleurs exploités et les classes moyennes … ce qui rend le peuple facilement manipulable par la rhétorique nationaliste des dirigeants ou aspirants dirigeants de l’Etat. En somme le nationalisme (au-delà de ses ressorts psychologiques dont nous avons parlé dans la première partie de cet article) est alimenté par la structure des rapports sociaux de production dans l’économie-monde capitaliste.

Cette compréhension de la forme nation est confirmée par le contre-exemple de la Chine, qui, avant son assujettissement par les puissances occidentales, n’a pas connu le phénomène national. En Chine il y a eu certes des phases de division politique et de guerres, mais l’horizon de ces guerres n’était pas simplement le renforcement d’un pouvoir d’Etat contre les autres, c’était la (re)construction d’un empire à l’échelle continentale, un « empire du milieu  », et cet objectif politique a été réalisé pendant de longues périodes (alors que cela n’a jamais été le cas en Europe occidentale depuis la chute de l’empire romain). Dans l’espace chinois, c’est seulement à la périphérie, semble-t-il, que le phénomène national s’est développé  : le Vietnam, la Corée, le Japon, bien que nourris de l’héritage intellectuel et institutionnel de la Chine, se sont construits comme des nations avec leur propre pouvoir d’Etat, leur propre langue orale et écrite, dans un rapport d’antagonisme avec l’empire voisin.
L’agressivité nationale fait partie de la vie concrète des peuples-classes. Un peuple-classe n’existe pas comme travailleur collectif sans plus, mais comme un résultat de la fragmentation en nations du travailleur collectif mondial. D’un côté la résistance et la créativité des travailleurs contre les oligarchies capitalistes prend la forme de peuples-classes nationaux donc d’un point de vue anticapitaliste et écologique il est nécessaire de valoriser ces peuples-classes comme communautés politiques, d’un autre côté il faut être conscients que les peuples-classes ainsi constitués peuvent être instrumentalisés, voire menés par le bout du nez, par la bourgeoisie et les dirigeants politiques nationaux dans leurs projets de redistributions des cartes politiques et économiques dans la compétition mondiale  ; ou du moins il faut comprendre que les chemins concrets de l’affirmation politique d’un peuple-classe passent nécessairement (en attendant une insurrection mondiale des consciences, possible avec les moyens de communication actuels, mais difficile à prévoir concrètement) par la participation à des compromis nationaux entre les classes mettant à profit les opportunités offertes par les changements dans les rapports de forces mondiaux. On le voit clairement aujourd’hui en Amérique du sud  : les régimes politiques de gauche ont eu pour origine d’une part une volonté d’indépendance des bourgeoisies émergentes vis-à-vis des USA, d’autre part l’affirmation de mouvements sociaux autonomes que l’establishment n’a pas pu neutraliser  : d’un côté des politiciens de gauche ont pu conquérir le gouvernement en faisant appel au peuple mobilisé, de l’autre côté une partie de la bourgeoisie soutient leur politique et accepte les mouvements sociaux, en espérant peut-être les associer à des projets de développement capitaliste. Dans cette situation la gauche doit participer à des compromis avec pragmatisme, mais en s’efforçant de ne pas se laisser manipuler ni corrompre, et de tracer les chemins de l’auto-transformation des peuples-classes dans la perspective d’un ordre mondial écosocialiste. Cette complexité des luttes de classes au sein des peuples s’exprime par exemple par les oppositions entre les choix extractivistes des capitalistes et de l’Etat et les exigences de buen vivir des populations, ou encore, au Brésil, entre l’agriculture industrielle dopée à la chimie et aux OGM et le modèle paysan du Mouvement des Sans-Terre  ; voir aussi, au Venezuela, la difficile combinaison entre une politique de redistribution sociale de la rente pétrolière et des mesures visant à construire une économie plus autocentrée et coopérative.

En conclusion le concept de peuple-classe éclaire le chemin de l’altermondialisme, il peut remplacer le concept marxien de classe ouvrière dans sa fonction de sujet révolutionnaire, mais les façons de l’utiliser ne sont pas toujours innocentes. Il comporte, pour des raisons objectives, un risque de complaisance avec le nationalisme. Il implique aussi une pratique d’alliances de classes dont il faut comprendre les enjeux dans l’économie-monde capitaliste. Pour ne pas se laisser piéger dans des chemins de traverse, les altermondialistes doivent penser dans sa complexité l’auto-transformation des peuples-classes en un travailleur collectif, opérateur à la fois territorialisé et mondial de la transition éco-socialiste.

Notes :

1. Le mot « peuple-classe » existait déjà, sous la plume d’Abraham Léon, pour désigner un autre concept, une autre réalité : les Juifs comme commerçants et banquiers dans l’Europe médiévale (tous ne l’étaient pas mais les communautés
juives étaient structurées économiquement autour de cette classe). Ce concept s’applique aux nombreux cas où une fonction déterminée dans les rapports sociaux de production, définissant donc en termes marxistes une classe ou une fraction de classe, est remplie par une communauté ethnique ou religieuse. Par exemple les Libanais comme commerçants et fraction décisive de la bourgeoisie au Sénégal, ou de même les Chinois dans plusieurs pays d’Asie du sud-est, mais aussi les Noirs esclaves puis salariés surexploités dans l’Amérique moderne, ou les Roms spécialisés jusqu’au XXe siècle dans certains métiers itinérants, etc. Ce concept, important pour comprendre les processus actuels d’ethnicisation, ne désigne évidemment pas l’ensemble du peuple mais au contraire une communauté particulière
qui n’est pas complètement ou pas du tout assimilée dans le peuple. Le mot peuple-classe sous la plume de Christian Delarue désigne tout à fait autre chose. Mais je ne vois pas par quel mot le remplacer. On pourrait dire « société-classe » au sens où on parlait de « société parallèle » ou de « société en dissidence » pour la Pologne des années 1980, s’organisant de façon non-officielle sous la dictature communiste en crise. Mais le mot société ne comporte pas la connotation d’identité collective qui est portée par le mot peuple.

2. Voir Propositions de réformes institutionnelles pour une démocratie réelle : le débat dans Attac-France, 2012,
http://joel.martine.free.fr , répertoire Démocratie.

3. Voir brochure Reconversion écologique et sociale, 2011, http://www.autogestion.asso.fr/wpcontent/
uploads/2012/10/Document-20110502.pdf , reconversion-contact googlegroups.com .Sur les possibilités à l’échelle locale, voir Jean Zin, Revenu garanti, coopératives municipales et monnaies
locales , 2006 : http://jeanzin.fr/print.php?2006/10/18/68-revenu-garanti-cooperatives-municipales-et-monnaies- locales
, article pour Multitudes no 27. J’indique ces références et le suivantes à titre de suggestions concrètes à verser au débat.

4. Voir Pour un secteur de la propriété sociale, viable dans l’environnement économique actuel,
http://joel.martine.free.fr, rubrique Alternatives Economiques, et dans Le Socialisme de marché à la croisée des
chemins, dir. Tony Andréani, éd. Le Temps des cerises, 2004.

5. Voir Yves Salesse, Réformes et révolution, éd. Agone, 2001.

6. Voir Claude Escarguel, Partagez, sinon … Lettre ouverte d’un patron de gauche aux actionnaires et dirigeants
d’entreprises, 2012, auto-édité.

7. Voir Territoires en transition, un chemin d’auto-organisation de la société, 2010, http://joel.martine.free.fr , répertoire
Politique Alternative.

8. Voir Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire, Pierre Calame (coord.), Pour une gouvernance
mondiale, éd. Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme, 2003 :
http://www.world-governance.org/IMG/pdf_Calame_Pierre_Coord._-
_Pour_une_gouvernance_mondiale_efficace_legitime_et_democratique.pdf .

9. Au départ j’avais écrit un petit commentaire sur le concept de peuple-classe présenté par l’article de Christian. Puis, d’explicitation en explicitation, ce commentaire est devenu carrément le schéma général d’une théorie du sujet de
la transformation sociale radicale, et d’une théorie de l’action politique dans le contexte des crises contemporaines. C’est important, mais peut-être trop abstrait. Dans la partie III je ne m’appuie pas tant sur Wallerstein que sur mes souvenirs
de ce que j’avais compris de Wallerstein dans les années 80... et cela rend peut-être cette partie un peu trop schématique, voire dogmatique ! La puissance créative des peuples en réponse à la crise multiforme que l’humanité vit actuellement est peut-être plus grande et plus libre que ne le laisse penser le schéma de leur enrôlement dans la géopolitique de l’économie-monde capitaliste... L’insurrection des consciences enclenchera peut-être des changements politiques plus radicaux. Si par exemple on met en place des institutions mondiales de construction de consensus sur des programmes d’action (voir note 7) sur le modèle des « conférences de citoyens », toute la vie politique en sera transformée. Autre exemple : si on fait vivre des monnaies locales gérées démocratiquement selon des choix éthico-politiques, on instituera un rapport inédit entre l’expérimentation démocratique et le marché. Etc.


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