La gauche doit reprendre la tête du combat contre l’antisémitisme. Christian PICQUET

mardi 1er mai 2018
par  Amitié entre les peuples
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La gauche doit reprendre la tête du combat contre l’antisémitisme

Par Christian Picquet - le dimanche 29 avril 2018, 19:01

http://blog.christian-picquet.fr/post/La-gauche-doit-reprendre-la-tête-du-combat-contre-l-antisémitisme

J’avais initialement prévu de consacrer cette nouvelle note à la poursuite de la réflexion entamée sur la « nouvelle confluence sociale et politique » si nécessaire dans l’épreuve de force engagée avec le pouvoir, autour du devenir de nos services publics. Mais voilà que 300 personnalités, en publiant dans Le Parisien du 22 avril un« Manifeste contre le nouvel antisémitisme », auront provoqué un malaise et des controverses dont les effets ne sont pas près de retomber. Au-delà de son contenu, qui le rend à mes yeux aussi insignable que contre-productif, et quelles que soient les intentions inavouées qu’il recouvre manifestement, je vais y revenir, le fait que le débat public puisse à présent se focaliser sur un tel texte signe la crise aiguë que traverse la nation française. Un symptôme que l’on doit d’autant moins prendre à la légère que cette dernière aura systématiquement vu se recouper la « question juive » avec la défense de la République.
Pour dire les choses plus crûment, je suis convaincu que nous sommes confrontés à un nouveau « moment antisémite ». Je reprends là une expression de Pierre Birnbaum, dont les savants travaux sur le sujet font autorité. Loin de moi, évidemment, en écrivant ces mots, la tentation de renvoyer notre contexte présent aux grandes tensions surgies à la fin du XIX° siècle ou dans l’entre-deux guerres. Il n’empêche ! Il y a de quoi s’alarmer lorsque les ripostes démocratiques révèlent, devant l’abomination, des divisions mortifères. Et, surtout, lorsque la gauche se montre si manifestement désemparée, impuissante qu’elle se trouve à définir une attitude à la hauteur, empêtrée qu’elle s’avère dans ses oscillations entre banalisation du danger et esquive des problèmes posés.
Je n’ai, pour ma part, pas été sollicité pour signer l’appel du 22 avril, ce qui est manifestement le cas de beaucoup de responsables politiques de gauche et d’intellectuels de même sensibilité. Si je l’avais été, j’aurais néanmoins mis un point d’honneur à refuser mon paraphe. Pour quatre raisons. D’abord, l’excès nuit aux causes les plus sacrées : prétendre que nous serions devant « une épuration ethnique à bas bruit », c’est-à-dire, si les mots gardent un sens, devant une sorte de « Nuit de cristal » rampante, ne correspond nullement à une réalité déjà suffisamment préoccupante pour que l’on n’en rajoute pas. Ensuite, il n’est pas acceptable d’écrire « qu’au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » : cette grille de lecture aboutit à assimiler toute critique de la politique israélienne, largement partagée au sein de la gauche aujourd’hui, à une complaisance assumée avec les « bourreaux des Juifs », rien que cela. De même, il est détestable d’asséner que « les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans » : ce n’est certainement pas en se lançant dans cette compétition victimaire plutôt nauséabonde, que l’on retrouvera les conditions d’une union citoyenne indispensable contre toutes les formes de racisme, et il en est une qui touche nos compatriotes issus de l’immigration de culture musulmane. Enfin, conclure le texte (en clair, lui donner ce seul objectif) par la demande « que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des Juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence » a un effet doublement pervers : un combat politique se voit ramené à un enjeu étroitement religieux, et c’est l’ensemble des musulmans qui se trouvent du même coup amalgamés à l’antisémitisme de nouvelle génération, puisque ce sont leurs références théologiques qui en sont supposées les premières responsables.
Une fois cela dit, on ne saurait admettre que certains se saisissent des lourdes fautes commises par cette initiative pour se réfugier dans la dénégation d’un phénomène pourtant incontournable. Une association, dont je tairai le nom, par égard pour beaucoup de ses membres dont je sais l’attachement aux valeurs progressistes, vient par exemple de se contenter de dénoncer « le manifeste de la haine islamophobe ». Continuer à opposer la dénonciation (quelque peu complotiste…) de « l’islamophobie » à la réalité d’un antisémitisme qui devrait pourtant interpeller n’importe quel homme ou femme de gauche, équivaut à un refus de prendre en compte que cet appel est né, et a obtenu un indéniable écho, à la suite du choc provoqué par le meurtre de Mireille Knoll, le 23 mars dernier.

RENAISSANCE DE LA HAINE DU JUIF

Ignorant sans doute tout, ou presque, de ce qu’ils faisaient revivre dans les consciences par leur geste terrible, les deux auteurs de cet assassinat, personnages errant dans les eaux troubles d’une délinquance sordide tout en étant animés de préjugés venus de la nuit des temps, auront replacé la collectivité nationale devant les horreurs de l’histoire et, singulièrement, de son histoire. La rafle du Vel-d’Hiv, dont la vieille dame était l’une des rares rescapées, avant qu’elle n’en vienne à épouser un survivant d’Auschwitz. La violence spécifiquement dirigée contre les femmes – en l’occurrence, une grand-mère –, mode opératoire des plus habituels chez les génocidaires de toutes les époques, que les Arméniens avant même les Juifs auront subi dans leur chair au XX° siècle. L’immolation par le feu, procédé par lequel les nazis auront cherché, avec les techniques de la grande industrie, à effacer jusqu’à la trace de celles et ceux qu’ils avaient suppliciés.
Sans compter que, commettant leur ignominie une semaine avant les célébrations de Pessa’h, la Pâque hébraïque, les criminels auront rappelé aux Juifs ce passage de la Haggadah, le récit de la libération d’Égypte traditionnellement rappelé à cette occasion, qui fait écho à tant de persécutions et exterminations subies : « Car ce n’est pas qu’un seul qui s’est levé contre nous pour nous détruire, mais dans chaque génération, ils se lèvent contre nous pour nous détruire. » Je n’entends pas ici me référer à la coutume religieuse, étant de ceux qui, avec Marx, considèrent que « la critique de la religion est en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole » (in Critique du droit politique hégélien, Éditions sociales 1975). Cela dit, l’impact du symbole n’est pas sans expliquer l’immense émoi ressenti par les Juifs de France, qu’ils pratiquent ou non, et au-delà par beaucoup de républicains.
Ce n’est cependant pas la portée symbolique d’un acte innommable qui peut, à elle seule, rendre compte de l’ampleur du traumatisme. C’est que l’antisémitisme sera bel et bien, au seuil de ce XXI° siècle, redevenu une dimension majeure de notre existence collective. Certes, contrairement à ce que les auteurs du manifeste du 22 avril disent, les Juifs s’avèrent bien plus en sécurité qu’en des périodes autrement sombres. Bien sûr, la haine du Juif renaît également dans le reste de l’Europe, des attaques contre des synagogues ou autres lieux communautaires et des exactions individuelles y étant aussi commises, en particulier en Allemagne ou à l’Est. Indubitablement, d’autres catégories, originaires de l’immigration et de religion ou de culture musulmanes, doivent au quotidien affronter discriminations sociales, inégalité des droits, ghettoïsations spatiales, stigmatisations culturelles.
Reste que c’est en France que l’on aura assassiné le plus de Juifs, pris pour cibles en raison de ce qu’ils sont : de Ilan Halimi à Sarah Halimi et Mireille Knoll, des victimes de l’école Ozar Hatorah de Toulouse à celles de l’Hyper Casher de la Porte-de-Vincennes, ce ne sont pas moins de onze d’entre eux, âgés de 3 à 85 ans, que l’on aura tués ici ces dernières années. C’est sur notre sol également que 40% des actes racistes les auront visés, alors qu’ils ne représentent que 1% de la population. De quoi générer un sentiment diffus de peur (une enquête européenne, conduite en 2013, aura fait ressortir qu’un Juif sur deux s’était déjà interrogé sur son possible départ), accentué par le fait que les exactions et menaces visent principalement des personnes issues des milieux populaires, en clair les plus fragiles de leur « communauté ».

D’UNE MONDIALISATION VIOLENTE AUX TENTATIONS BARBARES

Que l’exécration judéophobe revienne en force ne saurait, hélas, surprendre. Dans un monde brutalisé par la globalisation marchande et financière, où les perspectives progressistes reculent tandis que se développent les tentations du repli sur soi combinées à l’essor des concurrences de tous contre tous, sur une planète où se développent les régressions de toute sorte et où s’accroissent les menaces de guerre, alors que prolifèrent un peu partout des forces xénophobes ou intégristes, il n’est pas étonnant que resurgisse, des profondeurs de l’évolution humaine, l’image du Juif apatride et comploteur, riche et porteur de décomposition des sociétés où il vit, mû par l’appât du gain et animé de la volonté d’exercer sa domination occulte sur son environnement.
Cette constante, Michel Wierviorka la résume parfaitement : « L’antisémitisme apparaît comme hautement singulier, tant l’épaisseur et la continuité du phénomène sont considérables, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Il faut admettre qu’aucun autre groupe humain dans l’histoire n’a connu une telle expérience, d’une telle ampleur, sans grand répit tout au long des siècles, et à une telle échelle géographique » (in La Tentation antisémite, Haine des Juifs dans la France d’aujourd’hui, Hachette 2005). Et Delphine Horvilleur vient la resituer dans un contexte : « L’antisémitisme prospère toujours là où l’armature et le lien social se fissurent. Il s’agit toujours de consolider une identité sur le dos d’un autre, de rendre cet autre coupable de la faille existentielle avec laquelle il est si fatigant de vivre.(…) Voilà comment dans l’histoire, le Juif fut tour à tour accusé d’être un peu trop bourgeois ou un peu trop révolutionnaire, d’être trop riche ou bien de vivre aux dépens d’un autre, d’être un peu trop viril ou trop féminin, obsédé par le sexe ou apathique, un peu trop visible ou à l’inverse beaucoup trop discret et indiscernable… » (L’Obs, 8 février 2018).
Madame Horvilleur met ici le doigt sur les racines du délitement français. Trente ans de déferlement néolibéral, couplés à la volonté des classes dirigeantes de substituer un multiculturalisme d’inspiration anglo-saxonne à une exceptionnalité républicaine indissociable de la recherche de l’intérêt général, auront eu pour conséquence de mettre en cause la place autrefois centrale de la puissance publique pour garantir la cohésion de la nation et y réguler la vie collective. Ils auront sans fin creusé les fractures sociales et territoriale, ruiné son service public, organisé l’affaiblissement du mouvement ouvrier, asphyxié l’exigence de laïcité tandis qu’il devenait de bon ton d’exalter une prétendue mission des religieux dans la pacification des relations au sein de la société, encouragé le recul du politique et le discrédit des partis, facilité la désintégration de la citoyenneté. En lieu et place de ce qui faisait la force de notre construction nationale, sa définition comme ensemble politique ne se souciant ni des origines de ses membres ni des particularismes, ils auront ce faisant provoqué des mouvements de repli sur les communautés ethniques ou religieuses, lesquelles se seront mises à afficher leur antagonisme avec de plus en plus d’ostentation. Sur fond d’héritage colonial jamais assumé quant à ses lourdes implications, avec la résurgence d’un ethnocentrisme autoritaire perceptible dans la montée en puissance du Front national, alors que les différents gouvernements se seront enfermés dans des choix anti-immigration sans issue, intolérance et préjugés auront ainsi connu un terrible retour en force. Dont l’antisémitisme représente un symptôme d’autant plus fort qu’il entre en résonance avec une histoire tragique…
C’est Pierre Birnbaum qui, dès 2015, aura le mieux décrit la dangerosité de tous ces phénomènes : « La France est, de par le monde, la plus touchée par la crise de l’État, la plus désorientée par la remise en question de son rôle central dans la gestion de la société. Elle qui a inventé l’État fort prend de plein fouet la prédominance du marché, le multiculturalisme, le retour du religieux, la résurgence des logiques culturelles qu’elle avait su repousser au sein du seul espace privé, l’épanouissement des ‘’communautés imaginées’’ qui, les unes et les autres, affirment parfois abusivement en tant que telles leur présence au sein de l’espace public en niant dès lors sa dimension universaliste. (…) Le retour des haines antisémites résultant de nos jours de ‘’communautés imaginées’’ en conflit prend place au plus mauvais moment de son histoire. Rien n’indique cette fois que l’État à la française saura trouver l’autorité et la légitimité pour y mettre un terme » (in Sur un nouveau moment antisémite, ‘’Jour de colère’’, Fayard 2015).

PHÉNOMÈNE MULTIFORME ET NON UNIQUE

La nouveauté vient du fait que l’ancestrale recherche du bouc-émissaire idéal de tous les maux d’une époque n’est plus l’apanage de la seule extrême droite ou du traditionalisme catholique. Elle se révèle à présent portée par l’islamisme radical, que celui-ci se revendiquât de l’idéologie salafiste ou fût déjà passé au Jihad, qui l’inscrit au cœur de son projet théologico-politique. Elle s’alimente à un antijudaïsme présent de vieille date dans le monde arabo-musulman. Elle se voit, de ce fait, parfois relayée par des victimes d’un autre racisme, post-colonial celui-là, qui en arrivent à devenir des bourreaux aussi déshumanisés que pouvaient l’être, en un autre temps, les rejetons de ce lumpenprolétariat ayant accompli les basses-œuvres de l’hitlérisme. Et elle se cherche un alibi dans les entreprises d’un pouvoir israélien qui, prétendant agir au nom et en défense du judaïsme mondial, prive le peuple palestinien de ses droits inaliénables. Impossible, en clair, de raisonner par analogie avec le passé...
De là, certains en viennent à considérer qu’il faudrait dorénavant ne s’intéresser qu’à « la judéophobie islamisée » et au relais que lui offriraient les mouvements de soutien au peuple palestinien, voire « l’extrême gauche ». Cette thèse aura tout particulièrement été portée par un Pierre-André Taguieff, un Alain Finkielkraut ou un Philippe Val (à l’origine du manifeste du 22 avril). Elle aura encore été défendue par l’un des orateurs du rassemblement d’hommage à Mireille Knoll, auquel je participais au nom du PCF, à Toulouse, le 28 mars.
C’est ignorer cette autre réalité, longtemps inimaginable, qui voit de nos jours des courants antisémites d’origines très différentes se recouper et coopérer au nom d’un rejet complémentaire de la mondialisation et de l’hégémonie « américano-sioniste ». C’est, du même coup, et en dépit de l’entreprise de « dédiabolisation » du parti lepéniste, s’aveugler sur la persistance de la haine antijuive à l’extrême droite, ce dont attestent la logorrhée hargneuse de certains « réseaux sociaux », l’activisme d’un Soral ou d’un « Dieudonné » dans les eaux du Front national, ou encore l’organisation par cette mouvance du « Jour de colère » ayant en 2014 mobilisé des milliers de manifestants aux cris de « Juif ! Juif ! Juif ! La France n’est pas à toi. » C’est, plus encore, méconnaître la synthèse qui se bricole entre groupuscules néofascistes et propagandistes d’un nouveau Califat, sur des thématiques ayant vu le jour voici des lustres, à partir de la hiérarchie catholique, des élucubrations d’un Vacher de Lapouge en France, ou du célèbre faux intitulé Protocole des sages de Sion, bien avant d’avoir été reprises par Mein Kampf.
On manifesterait, au demeurant, une redoutable naïveté si l’on omettait, dans une France où s’enracina de longue date un puissant courant antijuif, la responsabilité de diverses autorités intellectuelles. Lorsque, pour ne prendre que ces cas, l’une de nos plus réputées maisons d’édition aura exprimé le souhait de rééditer les pamphlets antisémites hallucinés d’un Céline (sans même chercher à assortir l’ouvrage d’un appareil critique digne de ce nom)… Lorsqu’une instance très officielle aura incompréhensiblement proposé la commémoration de la naissance de Charles Maurras (chantre d’un antisémitisme virulent, qui en 1935 désignait Léon Blum comme « un détritus humain » qu’il convenait de « fusiller mais dans le dos », et dont les émules peuplèrent les cabinets de Vichy)… Ou lorsqu’une célèbre collection en sera venue à publier un florilège de textes de ce théoricien du « nationalisme intégral » (préfacé, excusez du peu, par un ancien responsable de l’Action française étudiante)… Elles auront contribué à la banalisation de l’inacceptable. Implicitement, elles auront laissé penser qu’une posture potentiellement exterminatrice pouvait devenir objet d’études et de discussions contradictoires. Peut-être l’auront-elles fait avec les plus nobles intentions du monde, au nom de la recherche historique ou de la connaissance scientifique, elles n’en auront pas moins facilité l’affaissement des défenses démocratiques immunitaires de notre société.
Avait-il bien besoin, le climat si lourd de notre époque, de ce retour au premier plan de spectres particulièrement hideux du fascisme français d’avant-guerre ? Un réseau social, sur lequel on pouvait lire des vomissures telles que « Un bon Juif a un goût de cramé », ou encore « Un bon Juif sait comment avoir le numéro d’une Juive, il lui relève la manche », ne comptait-il pas sept millions d’abonnés (oui, sept millions !) avant que Twitter ne fût contraint, par la justice en 2012, de le sanctionner ? Un très sérieux rapport, datant lui de 2013, n’établissait-il pas que le vieil antijudaïsme persistait à hanter bien des esprits, plus à droite d’ailleurs qu’à gauche, n’en déplaise aux pourfendeurs d’un « nouvel antisémitisme », 60% des personnes interrogées considérant que les Juifs entretiennent « un rapport particulier à l’argent », 33% d’entre elles estimant que « les Juifs ont trop de pouvoir en France », plus de la moitié des sondés allant même jusqu’à penser que « pour les Juifs français, Israël compte plus que la France » (in Nonna Mayer, Guy Michelat, Vincent Tiberj et Tommaso Vitale, « La dynamique des préjugés envers les Juifs, » Rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, La Documentation française 2014) ?
Cela n’ôte, évidemment, rien à la dangerosité que représente la montée de l’antijudaïsme dans les quartiers populaires, dans certains établissements d’enseignement, ou parmi les sectateurs du totalitarisme intégriste (très minoritaires, heureusement, parmi les musulmans de ce pays). Mais la lucidité dont il nous faut faire preuve, à l’heure où le péril se précise, ne peut faire l’économie de la prise en compte de sa nature multiforme, sauf à rendre impossible un combat efficace. Ce que le journaliste Nicolas Weill soulignait, à très juste titre, voilà déjà quatorze ans : « En déduire que le phénomène est radicalement inouï et que son terreau se cantonne maintenant à la sphère d’influence de l’extrême gauche ou de l’islam radical, la première jouant le rôle d’‘’idiote utile’’ du second, relève d’un réductionnisme qui ne permet pas de le penser à sa juste mesure » (in La République et les antisémites, Grasset 2004).

UNE GAUCHE PIÉGÉE PAR INCONSCIENCE

Au fond, cette confusion hypothéquant une prise de conscience urgente ne fait que souligner les responsabilités de la gauche. Ce qui est l’objet de cette note, mais ne concerne pas exclusivement notre Hexagone. Il est, à cet égard, alarmant d’avoir vu tout récemment la direction du Labour Party britannique en appeler à ses adhérents, emmenée en cela par Momentum, groupe parmi les plus impliqués dans le soutien aux orientations de Jeremy Corbyn, et qui vient gravement de reconnaître que « les préjugés antisémites sont bien plus répandus au sein du Parti travailliste que nous le pensions il y a encore quelques mois ». Nous n’en sommes pas là, pour ce qui est des formations progressistes françaises, ce qui ne doit pas nous dispenser de dresser un état des lieux sans concession.
Parce qu’elle aura été prise à contre-pied par la réapparition de l’hydre antijuive là où elle ne l’attendait pas, parmi les premières victimes de l’inégalité sociale et des injustices d’un ordre planétaire portant toujours les stigmates de la colonisation et des dominations impérialistes… Parce que, inconscience ou légèreté, elle aura laissé aux organismes communautaires l’initiative de la riposte aux menées antisémites (donc de son contenu), alors qu’elle s’était toujours dans le passé portée en première ligne face à celles-ci (cela avait, notamment, été le cas lors du plasticage de la synagogue de la rue Copernic en 1981, ou après la profanation du cimetière juif de Carpentras en 1990)… Parce que certaines de ses figures se seront laissées prendre au piège des concurrences victimaires, au point de décréter que « l’islamophobie » – concept détestable, dans la mesure où il aboutit à frapper d’opprobre la moindre contestation du dogme religieux quand il s’agit de l’islam – ou le racisme néocolonial s’étaient désormais substitués à l’antisémitisme au nombre des menaces à dénoncer…
Parce que les mêmes, ou d’autres, auront laissé dévoyer le devoir de solidarité envers les plus opprimés, en baissant la garde dans la défense de principes et valeurs qui ne se divisent pas, tels l’égalité mise en cause par des pratiques discriminatoires à l’encontre des femmes, la laïcité attaquée en vertu de lois prétendument divines, ou le refus intransigeant de toute expression de haine même survenant du côté de mouvements se disant progressistes… Parce que, toujours de ce côté, on aura pudiquement détourné le regard, ou minimisé la gravité des faits, c’est-à-dire offert l’impression d’une complaisance inavouée, lorsqu’étaient visés des synagogues ou des commerces en guise de protestations contre les crimes israéliens en Palestine… Parce que d’aucuns, dans la foulée, emportés par leur radicalisme, auront usé et abusé de la dénonciation du « sionisme », sans songer à se démarquer de l’interprétation antijuive que conféraient certains mouvements à ce terme… Parce que, toujours de la part des mêmes, on aura joué avec le feu en laissant dériver la campagne de boycott des produits provenant des colonies illégalement implantées en Cisjordanie, pour l’étendre aux manifestations culturelles ou sportives israéliennes, alors qu’il s’agissait initialement d’exiger de la communauté internationale qu’elle sanctionnât politiquement et économiquement des gouvernants violant le droit international… La gauche aura, petit à petit, sans nécessairement y prendre garde, délaissé ou sous-estimé un terrain d’engagement qui redevenait fondamental. Elle aura, ce faisant, délivré à bien des Français juifs le sentiment qu’elle les abandonnait. Sentiment dramatique que celui-là, dans un pays où le socialisme aura gagné son autorité morale en défendant Alfred Dreyfus, derrière un Jean Jaurès ou un Bernard Lazare.
Si je parle de la gauche, ce n’est nullement par sous-estimation des courants qui auront toujours fait preuve de rectitude en dénonçant l’antisémitisme au même titre que tous les racismes, celui auquel j’appartiens, le Parti communiste français, étant de ceux-là. C’est au sens où les fautes ou négligences de certains auront fini par rejaillir sur tous. À preuve, n’est-il pas à présent accablant, en lisant le reportage du Monde consacré à la « Marche blanche » parisienne du 28 mars en mémoire de Madame Knoll, de découvrir ce propos désabusé d’une manifestante : « Si on est Juif et de gauche, on est d’autant plus mal, car qui reconnaît cet antisémitisme à gauche ? »

À PROPOS DU CRIF…

N’est-il tout aussi désastreux de voir le terrain cédé par les progressistes maintenant occupé par les courants réactionnaires installés à la tête des institutions officielles du judaïsme français ? N’est-il pas même éminemment dangereux, pour les équilibres futurs de la collectivité, que ces derniers, forts de leur position conquise, s’emploient à couvrir les horreurs de la politique du gouvernement Netanyahou en Israël, à souffler sur les braises du racisme visant les Arabes ou les musulmans, à utiliser cyniquement les exactions antisémites pour encourager les peurs et suggérer aux Juifs de fuir leur pays, à jeter l’anathème sur celles et ceux qui soutiennent le droit des Palestiniens à l’autodétermination, à octroyer un brevet de respectabilité au Front national, comme l’aura fait l’ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France, Monsieur Cukierman, voici quelques années ?
Cela m’amène à dire quelques mots du rôle authentiquement catastrophique désormais joué par les dirigeants de cet organisme communautaire. Je n’ai personnellement jamais considéré que, dans une République une et indivisible, une structure telle que le CRIF avait vocation à représenter politiquement toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent comme Juifs. Je ne saurais pour autant refuser à quiconque le droit de s’y reconnaître. Ni, surtout, oublier que sa constitution aura initialement été portée par la Résistance juive, et plus particulièrement par sa composante communiste, en un temps où l’Holocauste demandait à ce que fût rendue visible la place des Juifs dans le combat contre l’occupant hitlérien et ses collaborateurs vichystes.
Longtemps, les responsables de cette organisation mirent un point d’honneur à se montrer fidèles à l’inspiration universaliste du judaïsme des Lumières et à prendre toute leur place dans le consensus républicain. À cette époque, un Théo Klein, président du Crif de 1983 à 1988 et lui-même issu de la Résistance juive, pouvait écrire : « Dans ce pays, nous faisons moins partie d’une minorité soumise à une majorité que de la majorité elle-même, coresponsables de la société dans laquelle nous vivons » (in Le Manifeste d’un Juif libre, Liana Levy 2002).
Tout aura dégénéré avec l’offensive planétaire des idéologues d’un néoconservatisme reliant tous les désordres du monde au choc prétendu des civilisations, la dégradation des rapports de force politiques et culturels, l’évolution ultradroitière de l’establishment israélien, la conversion d’une fraction notable de notre intelligentsia à un occidentalisme justifiant interventions impériales et négation des droits humains les plus fondamentaux. L’instrumentalisation de la mémoire de la Shoah se sera alors vue mettre au service d’une légitimation de l’attitude de Tel-Aviv vis-à-vis des territoires occupés, et le Crif sera progressivement devenu l’un des facteurs de la communautarisation de la société française, en arrivant à désigner les musulmans dans leur globalité comme les vecteurs d’un « nouvel antisémitisme ». Francis Kalifat, dorénavant son président après avoir été l’une des figures du mouvement d’extrême droite Betar, incarne parfaitement cette tendance à l’alignement sans réserves sur les pires positions du gouvernement d’Israël. Au point d’avoir, par ses déclarations provocatrices à la veille de l’hommage parisien à Madame Knoll, faisant le lien entre un meurtre ignoble et l’appui apporté à gauche au peuple palestinien, suscité l’éviction musclée de la « France insoumise » du cortège, tandis que Madame Le Pen et les siens pouvaient défiler sous la protection des nervis de la Ligue de défense juive.
L’historienne Annie Kriegel ne figure pas précisément au nombre de mes références. Cadre communiste de haut niveau au lendemain de la Libération, elle aura ensuite dérivé vers les rivages d’une droite décomplexée et d’un sionisme militant. Elle ne s’en sera pas moins émue, au soir de sa vie, de la possible involution de cet organisme communautaire, qu’elle désignait comme « une forme particulière de représentation politique » dès le départ « gravement affectée par un double soupçon d’illégitimité ». Que l’on me permette de la citer un peu longuement : « D’une part, la logique française de l’État-nation exclut qu’entre l’État et la société civile s’interposent des minorités ayant vocation à peser sur la sphère et la décision politiques. Surtout quand ces minorités sont composées de citoyens français de plein exercice. D’autre part, les Juifs eux-mêmes, parce qu’ils sont justement citoyens de plein exercice, n’éprouvent pas le besoin et n’ont d’ailleurs aucun droit à prétendre à une représentation politique séparée, doublant leur participation civique individuelle. Le Crif est ainsi implacablement entraîné à dégénérer en ‘’lobby’’. Lobby de surcroît qui tend à être, du fait du double soutien qu’il reçoit de ses mandants potentiels, moins un groupe de pression de la communauté juive sur l’État français qu’à l’inverse un organe de manipulation de la communauté juive mise au service – et c’est le comble – de deux États pas toujours en accord l’un avec l’autre, l’État français et l’État d’Israël » (in Ce que j’ai cru comprendre, Robert Laffont 1991).
Je forme le vœu que cette réflexion, que je ne partage pas dans son intégralité, incite certains, quelles que soient par ailleurs leurs convictions intimes, à prendre du recul. La « manipulation de la communauté juive », dont parle Annie Kriegel, nuit gravement à la recherche d’une stratégie efficace d’endiguement de la haine. Nous en faisons présentement l’expérience quotidienne…

L’HEURE DU RESSAISISSEMENT

L’heure a donc sonné, à gauche, du ressaisissement, en reprenant la place qui avait toujours été la nôtre, en première ligne de la lutte contre l’antisémitisme. Que l’on me comprenne bien. J’ai fondé, en 2000, le Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens, et en ai coordonné les activités sept années durant. Pas question, par conséquent, pour moi de confondre la prise en compte d’un danger resurgissant avec la résignation devant la colonisation sans cesse accélérée des territoires palestiniens (selon un tout récent rapport de l’organisation Shalom Arshav, 2783 nouveaux logements auront été mis en chantier par les dirigeants israéliens, l’an passé, en Cisjordanie), ou du blocus meurtrier de Gaza (la répression sanglante par Tsahal des grandes marches organisées, ces dernières semaines, à la frontière de l’enclave palestinienne et d’Israël, aura fait des dizaines de morts et des milliers de blessés). Pas question de céder à l’amalgame entre la moindre critique de la politique israélienne et une forme renouvelée de judéophobie (amalgame que le président de la République aura fait sien, lors de la commémoration de la rafle du Vel-d’Hiv, en 2017, en indiquant que « l’antisionisme » était « la forme réinventée de l’antisémitisme », ce qui manifestait son ignorance que les premiers détracteurs du projet d’instauration d’un État juif en Palestine furent… des Juifs). Pas question, non plus, d’assimiler le droit à l’existence et à la sécurité de la nation israélienne à la destruction systématisée, mise en œuvre par Monsieur Netanyahou, des conditions de création d’un État palestinien, dans les frontières de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale, comme l’exigent toutes les résolutions des Nations unies. Pas question, dit autrement, d’abandonner le peuple palestinien à son tragique isolement, la reconnaissance des droits nationaux de celui-ci s’avérant la condition même de la paix pour un État d’Israël ayant du même coup renoncé à une action de force ouverte et d’annexion.
La gauche se retrouve l’otage d’un affrontement, en trompe-l’œil quoiqu’il fût impitoyable, de camps tout aussi porteurs de désastres l’un que l’autre. Elle ne peut en aucun cas se retrouver dans les alliances douteuses qui s’esquissent, fondamentalistes et nostalgiques des barbaries passées d’un côté, xénophobes occidentalistes et partisans de l’extrême droite au pouvoir à Tel-Aviv de l’autre. En ce qu’elle s’identifie aux exigences universelles de justice et d’égalité, à la visée d’une humanité émancipée de toutes les servitudes et de toutes les oppressions, elle a au contraire pour devoir de ne pas laisser fragmenter, pour ne pas dire opposer, ses refus et ses engagements. « Propalestinienne », car il en va de l’élémentaire reconnaissance du droit inaliénable d’un peuple, elle n’est en aucun cas « anti-israélienne » (au sens d’une hostilité aux citoyens d’Israël), dans la mesure où l’avenir de cette partie du monde dépendra de la réconciliation et de la coopération entre Juifs et Arabes. Rejetant résolument les théories néoconservatrices qui accompagnent le déchaînement planétaire du libéralisme économique, polluent les échanges intellectuels jusque sous nos auspices, et cherchent à légitimer les discriminations dont sont l’objet les descendants de la colonisation, elle ne peut ni ne doit jamais oublier que les Juifs portent en eux, de par une histoire singulière, l’obsession du rejet et de l’errance.
Se réclamer, en 2018, d’une gauche aussi fidèle à sa raison d’être qu’au niveau du danger représenté par la véritable bombe à fragmentations dont le pays se voit menacé, c’est en premier lieu oser nommer les choses. Refuser tout accommodement avec les différentes formes de racisme, d’où qu’elles viennent. Ne plus s’habituer à ce que les mobilisations contre l’antisémitisme fussent du ressort des organisations juives, auxquelles on se contente de participer de manière un peu routinière, mais savoir en reprendre l’initiative sur la seule base qui puisse vraiment rassembler : liberté, égalité, fraternité. Agir contre les incitations à la violence et les auteurs d’exactions, par les moyens du rapport de force, qui suppose de construire dans la durée la vigilance citoyenne, et de la loi, qui offre tous les moyens de les poursuivre et de les châtier. Mener pied-à-pied la bataille culturelle, laquelle ne saurait se résumer au renforcement de l’enseignement de la Shoah et des génocides du XX° siècle, aujourd’hui contesté en divers collèges ou lycées, mais passe par la défense d’une politique de solidarité, au bénéfice de toutes les victimes de la détestation raciale, de l’exclusion ou de l’humiliation. Inscrire systématiquement l’action contre l’injustice de l’ordre mondial dans une perspective de droits partagés, de paix et de coopération entre les peuples.
Il y a 50 ans, lors du magnifique printemps que l’on sait, toute une jeunesse s’enflammait au cri de « Nous sommes tous des Juifs allemands. » Mon vieux camarade Robert Hirsch vient de reparcourir ces cinq décennies, pour y étudier « la gauche radicale et les Juifs depuis 1968 ». Il conclut en ces termes son ouvrage, dont je ne saurai trop recommander à chacun la lecture : « Les années 2000 n’ont certes pas été une ‘’décennie de cristal’’, mais elles nous disent que l’antisémitisme est de retour, que la parenthèse de l’après-guerre n’a été qu’une accalmie. Celles et ceux qui continuent à vouloir changer le monde feraient bien de s’en apercevoir. Et de considérer que, s’ils se doivent être tous des ‘’Arabes, Noirs, musulmans, Roms’’ discriminés, ‘’tous des Palestiniens’’ à qui la justice est refusée depuis trop longtemps, il leur faut ne pas oublier de demeurer ‘’tous des Juifs allemands’’ » (in Sont-ils toujours des Juifs allemands ?, éditions Arbre bleu 2017). Les lignes qui précèdent disent assez mon accord avec lui.
J’ai hésité, je l’ai dit, à publier l’état de ma réflexion sur cette question des plus délicates. Surtout en un moment où se joue le devenir de nos plus essentielles conquêtes sociales et politiques. L’actualité étant toutefois celle que l’on sait, et les problèmes soulevés étant appelés à perdurer, j’ai considéré qu’il n’était pas possible de la reporter plus longtemps. D’où cette interpellation inquiète de la famille qui est la mienne depuis toujours.