LES BANLIEUES POPULAIRES entre abandon et salafisme - Evelyne PERRIN

dimanche 1er avril 2018
par  Amitié entre les peuples
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Voici la publication (sans les notes de bas de page) sur ce site d’un chapitre (autre que le mien qui aborde aussi la question des intégrismes religieux ) du livre Urgence antiraciste -pour une démocratie inclusive - Ed du Croquant mars 2017, un livre inter-associatif coordonné par Martine BOUDET membre du CS d’ATTAC.

Il y a donc deux textes dans ce livre qui aborde sous deux angles la question des intégrismes religieux et de l’islamisme.

Le mien :
ALTERMONDIALISME et LAICITE, des recours face à l’islamisme radical et aux populismes
ici sous ce tire : : Altermondialisme et antiracisme vs islamisme radical et intégrismes religieux . C Delarue
http://amitie-entre-les-peuples.org/Altermondialisme-et-antiracisme-vs-islamisme-radical-et-integrismes-religieux

- Celui d’Evelyne Perrin ci-dessous

Christian DELARUE

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LES BANLIEUES POPULAIRES ENTRE ABANDON ET SALAFISME

Evelyne Perrin membre du Conseil Scientifique d’ATTAC, de la LDH, association Sang pour Sans

Chapitre (13) de Urgence antiraciste -pour une démocratie inclusive - Ed du Croquant 2017

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Les habitants des quartiers populaires – dont beaucoup sont descendants de migrants venus de nos anciennes colonies - sont passés en quelques années de populations défavorisées à accompagner dans leurs e orts d’insertion sur le marché du tra- vail à une population décrite comme refusant de « s’intégrer » - le débat sur le voile aidant - , sinon comme une menace. Avec la vague d’attentats re- vendiqués par Daesch qui frappent la France, la si- tuation est en train de basculer très rapidement vers des lendemains sombres.

Déjà dans les années 2000-2010, la situation so- ciale des classes populaires vivant en banlieue et notamment des enfants issus des migrations afri- caine et maghrébine était loin d’être brillante ; touchés par des taux de chômage records et victimes de forte discrimination à l’embauche, nombre de ces jeunes ne s’inscrivaient même plus comme demandeurs d’emploi et perdaient espoir de se voir embauchés. Les quartiers appelés « zones urbaines sensibles » (Z.U.S.) connaissaient déjà un niveau élevé d’échec scolaire, une extrême précarisation sociale avec un pourcentage décroissant de la po- pulation disposant d’un emploi, et une économie parallèle liée au tra c de drogue.

Avec la vague d’attentats que connaît la France depuis novembre 2014, la réponse exclusivement sécuritaire et liberticide du gouvernement hollan- do-vallsiste , avec une pérennisation de l’état d’urgence, une stigmatisation de l’ensemble des mu- sulmans, des mesures aussi discriminatoires que la déchéance de nationalité, nous entrons dans une crise sans précédent du vivre ensemble et des fondements même la République. La relégation sociale des quartiers de banlieue populaire n’ayant pas trou- vé de réponse à temps de la part des autorités publiques, et toute société en crise étant en recherche de bouc émissaire, cette crise se traduit par une montée parallèle de l’extrême droite d’une part, des adeptes du sala sme d’autre part. En même temps, et si beaucoup de temps a été perdu, nombre de ci- toyens et responsables associatifs de toute origine se mobilisent ensemble contre ces deux dangers.

Une relégation sans précédent

Dans les quartiers dits prioritaires (sic), soit 4,5 millions d’habitants, la crise sociale et la précari- té n’ont jamais été aussi aiguës. Le chômage – of- ciel, sans compter tous ceux qui ne s’inscrivent même plus à Pôle emploi – est de 24 % dans ces quartiers, au lieu de 10 % pour l’ensemble métropolitain, mais nit par toucher près d’un jeune sur deux (45 % pour les jeunes actifs de 18 à 25 ans en ZUS n 2012, contre 23 % hors ZUS) ; on peut dire avec Estelle Barthélémy, du cabinet associatif de recrutement Mozaïk RH : « C’est un immense gâchis : on continue de bousiller des jeunes, y compris les diplômés ! ». Gilles Leproust, secrétaire général de l’association Ville et Banlieue, constate la colère de ces jeunes et moins jeunes recherchant vainement un emploi ou y ayant renoncé : « beaucoup sont le dos au mur. »

La précarité (intérim, CDD très courts alternance de chômage et de périodes brèves d’emploi..).de- vient la norme pour les habitants des ZUS, où moins d’une personne sur deux entre 15 et 64 ans est salariée, où le taux de pauvreté (moins de 964 euros par mois) frappe 36 % de la population – contre 12,6 % dans le reste du pays – et où un quart de celle-ci a du renoncer à des soins. Or les discriminations liées à l’origine, au nom, à l’adresse semblent encore s’ag- graver, faute de sanctions. Je connais des dizaines de jeunes de ces quartiers, même diplômés, qui en- voient des CV par centaines sans jamais recevoir la moindre réponse. Il en résulte un découragement tel que la plupart ne se hasardent même plus à aller voir la Mission locale ni à s’inscrire à Pôle emploi.... Ils s’en remettent à la débrouille, au gîte et au cou- vert fournis par leurs parents eux-mêmes souvent au chômage suite à des licenciements de l’industrie, ou en emploi précaire.

De l’État social à l’État sécuritaire

Des chercheurs comme Laurent Mucchielli, Laurent Bonelli1, ou Mathieu Rigouste2 ont montré l’importance prise par l’approche sécuritaire et policière pour traiter des problèmes dus aux difficultés d’insertion économique et sociale des ha- bitants des quartiers populaires au l de ces vingt dernières années. Selon Laurent Mucchielli (Cf. « La délinquance des jeunes », ouvrage collectif publié sous sa direction en 2014 à la Documentation Française), la délinquance des jeunes s’est plus transformée en France au cours des quarante dernières années qu’elle n’a véritablement augmenté. Mais on voit s’élever la part des violences interpersonnelles, signe d’une dégradation du climat social : 97 % des condamnations concernent des délits, la proportion des crimes étant de 1 %.

Or, malgré une relative stabilité des violences subies ou agies chez les jeunes depuis 1994, le nombre des poursuites judiciaires et policières n’a cessé d’augmenter. La réforme du Code Pénal votée en 1992 et entrée en vigueur en 1994 a alourdi les peines et étendu le champ d’application des infractions, processus qui s’est poursuivi sous le gouver- nement de gauche de 1997 à 2002, et encore plus sous ceux de droite de 2002 à 2012 ; on constate à la fois une criminalisation et une judiciarisation croissantes en ce qui concerne la délinquance des jeunes, mais aussi une forte ghettoïsation : « on assiste, entre 1993 et 2005, à une concentration des infractions dans les quartiers les plus pauvres, avec une aggravation manifeste la situation socio-écono- mique des auteurs et de leurs familles, traduisant une « délinquance d’exclusion » liée à un échec scolaire précoce et massif, à l’absence de perspectives d’avenir, ces jeunes ne trouvant plus de place dans la nouvelle organisation du travail qui s’est instaurée dans les années 80. ». On relève aussi une augmentation des poursuites engagées par des enseignants ou directeurs d’établissements scolaires et même par des éducateurs de la protection judiciaire de la Jeunesse.

En revanche, les sommes affectées au soutien au développement économique des ZUS, à l’insertion sociale de leurs habitants, ont plus reculé qu’aug- menté depuis vingt ans. Comparées aux sommes affectées au renforcement des effectifs de police ou des moyens de surveillance en tout genre, elles peuvent même apparaître dérisoires. Présenté avec force publicité par la Ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem en novembre 2014, le Plan de lutte contre le décrochage scolaire pour 2015 visant 140 000 jeunes s’élevait ainsi à 50 millions d’euros tout en recourant à des fonds européens, et créait un numéro de téléphone unique, annonçait des ren- contres plus fréquentes avec les parents des élèves en di cultés... Or on chiffre à 620 000 jeunes de 18 à 24 ans le nombre de ceux ayant quitté le système scolaire sans avoir ni CAP, ni BEPC, ni baccalauréat...

Ainsi Édouard Louis, écrivain, et Geoffroy de La- gasnerie, sociologue, ont-ils pu publier une lettre ouverte3 : « Manuel Valls, vous n’avez rien fait contre le terrorisme ! », dressant l’échec des politiques sécuritaires : « Rien n’a été entrepris contre les causes de la violence politique et sociale, les conditions de vie qui font naître chez un individu le désir de destruction. »

3. In Libération du 4 août 2016.

Des trésors de débrouille et de solidarité

Pourtant, il suffit de partager des instants, des actions, des informations avec la population des quartiers dits « sensibles » pour s’apercevoir des trésors de solidarité qu’ils sont capables de déployer en cas de nécessité, comme par exemple de remplir des bateaux de vivres, de médicaments, d’objets de pre- mière nécessité lorsque la famine s’abat sur la Corne de l’Afrique, eux qui ne parviennent même pas bien souvent à boucler leur n de mois... Il su t de voir se déployer l’entraide entre familles, entre voisins ou entre générations dans le besoin. Les jeunes eux- mêmes ne se tournent-ils pas vers le business à la fois pour accéder à un argent facile, mais aussi bien pour assumer la survie quotidienne de leurs parents au chômage et qui ne reçoivent plus d’allocations de chômage ? En n, les jeunes du Quartier du Bois l’Abbé, l’une des ZUS de ma commune, restent très attachés à ces grands repas collectifs qu’organisait sur la dalle un travailleur social sénégalais avec son association, et maintenant tenus encore en plein air ou dans la Maison pour Tous.

Une menace d’endoctrinement très réelle

En quelques années seulement, sous l’influence de l’Arabie Saoudite qui finance Daesch et à qui Hollande va vendre nos Rafales et nos armes, l’endoctri- nement salafiste a progressé très rapidement dans nos banlieues populaires, occupant le vide laissé par les anciennes générations de militants commu- nistes ou autochtones, et le climat social, l’air que l’on respire dans la rue, ont changé radicalement. Un ami sénégalais travailleur social de longue date au Bois l’Abbé, l’une des 4 ZUS de Champigny, me décrit des femmes qui hier très actives dans la vie sociale locale, se voilent de gré ou de force et ne sortent plus... Les jeunes français - issus ou non des banlieues populaires - sont de plus en plus nombreux à partir en Syrie pour participer à la lutte armée, ou, dans le cas des jeunes filles, pour apporter assistance aux blessés du djihad. Ils sont recrutés par des sites très efficaces, et l’accroissement rapide de leur nombre donne lieu depuis peu à la mise en place de mesures policières et sécuritaires sans précédent, allant du renforcement des contrôles ou refus de sortie du territoire à la mise en place d’un numéro d’appel pour les familles, et au soutien à la recherche, comme l’a montré le dernier Colloque sur « la radicalisation et les moyens de la faire cesser » organisé à l’Université de Paris Diderot sous la houlette du psychanalyste Fethi Benslama, et avec l’appui du célèbre spécialiste des politiques sécuritaires Alain Bauer .

Le choc créé par les attentats de janvier 2015 a donné une ampleur nouvelle à la menace terroriste, mais sans que le lien ne soit fait avec les guerres dans lesquelles François Hollande a engagé la France en Afrique et au Moyen-Orient, cette menace terroriste est instrumentalisée pour justi er des atteintes sans précédent à nos libertés. Dans un contexte de destruction de notre protection sociale, d’augmen- tation du chômage, des inégalités et de la pauvreté, de forte déception des couches populaires aban- données à leur sort et se tournant vers l’extrême droite, il est plus facile, comme toujours en temps de crise, de désigner à la population des ennemis intérieurs, des boucs émissaires censés être les res- ponsables du marasme social. Les roms ont pu un temps servir cet objectif, mais ils ne sont que 18 à 20 000 en France et commencent à s’intégrer... Les habitants des quartiers populaires tombés les pre- miers au chômage, ainsi que leurs enfants, o rent à nos dirigeants une réserve bienvenue de boucs émissaires à condition d’en faire une catégorie nou- velle : les « musulmans ».

Dans ce contexte, il faut se garder de laisser se refermer sur eux, avec notre consentement par inertie ou par contagion de la haine de l’autre, un cercle vicieux terrible : moins ils trouvent leur place en France, plus leur rage et leur besoin d’espoir, leur recherche d’idéal, vont les inciter à partir ... et les sites de recrutement du djihad sont là, très attractifs. Quitter la France où l’avenir leur semble bouché et rejoindre ceux qui se battent au nom du djihad est l’une des voies qui leur est présentée comme la seule pour reconquérir honneur, estime d’eux- mêmes, pouvoir... Face à ce danger, nous sommes tous concernés. Parallèlement en e et, monte sous nos yeux une extrême droite qui se nourrit de la haine de l’autre et propose elle aussi de redonner une place sociale – en en chassant les « immigrés » - à tous ceux, blancs, issus de classes populaires abandonnées et trahies par un pouvoir qui se dit so- cialiste ou laissés pour compte en zone rurale dans ces déserts industriels qu’a laissés croître l’Etat. Elle ne se borne pas à des discours, mais conquiert des villes, alimente les attaques contre des roms ou des migrants...

Heureusement, face à l’horreur des attentats et à l’indigence des réponses politiques, des jonctions se nouent entre tous ceux, croyants de diverses re- ligions, associatifs, citoyens attachés aux valeurs républicaines, désireux de ne pas apporter qu’une réponse sécuritaire et de haine à la situation. Ainsi a-t-on vu, au lendemain du meurtre du père Hamel dans l’église de Saint-Etienne du Rouvray en juil let dernier, réagir et s’apprêter à agir ensemble des chrétiens, des musulmans, des communistes dont le maire, et nombre de citoyens.

La question n’est-elle pas fondamentalement de savoir quel idéal on propose à nos enfants, dans ce que la vie a de plus noble. Comme l’écrit le professeur de philosophie Florian Gulli dans l’Humanité des 4, 5 et 6 septembre 2015, « Si les auteurs des attentats sont des produits de la société française, comment expliquer leurs actes ? Par le chômage et la misère ? Par la discrimination ? Si ces facteurs doivent être pris en compte, ils ne suffisent pas. Le mal est plus profond. Ces actes s’inscrivent dans ce que Lucien Sève appelle une dérive civilisationnelle », causée par un évanouissement du sens, l’absence d’alternative au capitalisme de l’accumulation et de la prédation. Que reste-t-il comme horizon émancipateur à des individus privés de toute cause à embrasser dans un contexte de chômage de masse et de travail déquali é , mais aussi de trahison généralisée de l’oligarchie politique ? Pour Michel Wieviorka, sociologue à l’EHESS, « il est urgent que notre société reconstruise du lien social mais aussi de la conflictualité »4. Quant à Hubert Wulfranc, maire communiste de St-Etienne du Rouvray, mettant toutefois en cause les politiques publiques menées dans ce pays, il estime à juste titre qu’ « il faut dépasser les slogans, concrètement, pour obtenir des actes.[...] Nous devons matérialiser, incarner ce que nous portons...rester dignes, sans se précipiter, sans s’écharper, pour agir avec discernement. »

A nous tous, citoyens d’un même pays, de leur redonner espoir et de leur permettre de réaliser ici, dans leur propre pays, un idéal de valorisation légi- time. N’est-ce pas de nos enfants qu’il s’agit ? A nous donc d’être tous les jours à leurs côtés dans leurs ef- forts et souhaits d’accès à un emploi ou une activité, à une citoyenneté pleine et entière, à l’épanouissement de leurs talents et capacités