L’antisémitisme et les mouvements de gauche. V Rasplus

lundi 7 septembre 2009
par  Amitié entre les peuples
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L’antisémitisme et les mouvements de gauche.
Valéry RASPLUS

http://www.nonfiction.fr/article-2756-lantisemitisme_et_les_mouvements_de_gauche.htm

L’antisémitisme n’est pas le monopole d’une catégorie politique et l’engagement contre l’antisémitisme dans l’histoire de la gauche n’est pas un postulat qui va de soi. C’est sur cette constatation historique que Michel Dreyfus a réalisé cette étude synthétique – de 1830 à nos jours - sur les différentes formes d’antisémitismes situées à gauche de l’échiquier politique français, au sein des courants socialiste, marxiste, anarchiste, communiste, syndicaliste, etc. L’homme à gauche n’était pas plus immunisé contre l’antisémitisme qu’aujourd’hui.

Le socialisme des imbéciles

Au dix-neuf ème siècle, une certaine gauche reprit toute une série de poncifs antisémites existants dans des espaces politiques autres que le sien tout en y intégrant des éléments spécifiques provenant de son champs particulier. Elle fut à la fois passive, en se laissant « imprégner par l’antisémitisme virulent de la droite et de l’extrême-droite » (p. 13)), mais aussi active en produisant ce que Auguste Bebel a nommé « le socialisme des imbéciles », venant à son tour nourrir indifféremment les antisémitismes de tous bords.

Le discours antisémite a toujours ignoré les frontières politiques et sociales. Faut-il pour autant penser que l’homme de gauche (ou l’homme à gauche ) ait eu si peu d’intelligence et tant de préjugés, individuellement ou associé, pour qu’au moment où « les organisations ouvrières font leurs premiers pas : leur faiblesse, leur inexpérience contribuent à expliquer que de nombreux militants, socialistes et anarchistes notamment, se laissent séduire par les arguments antisémites » 1 et qu’ « en l’absence de tradition, ayant tout à inventer, les premiers penseurs socialistes vont souvent reprendre à leur compte les stéréotypes de l’époque et les intégrer à leurs analyses » 2 ? Cette relative et discutable immaturité n’a pas empêché que « cette hostilité innove aussi sur plusieurs points »3. Faut-il vraiment penser que l’homme de gauche ait eu tant de haine de l’autre pour que « durant ces années de formation, le socialisme utopique accaparé par l’analyse de la situation ouvrière se préoccupe peu de ces questions » 4 ? Faut-il penser qu’il a été un idiot culturel pour être si « peu à même de s’interroger sur ces idéologies nouvelles que sont nationalisme, xénophobie et antisémitisme » 5 ? Un certain nombre de penseurs allaient préparer les esprit à accepter et à intégrer l’antisémitisme - comme la xénophobie - à gauche.

Le Juif moderne, révolutionnaire et capitaliste

Après l’antijudaïsme d’orientation religieuse et athée, l’apparition du monde moderne allait engendrer l’antisémitisme en même temps que se développait le mouvement ouvrier avec son lot de prolétaires. A l’image moyenâgeuse du Juif comme peuple errant « déicide », adepte de rituels morbides, fomenteur de révolutions (dont la Révolution française), usurier et profiteur, parasite de la société, viendra s’ajouter l’étiquette de l’exploiteur de la classe ouvrière, du « gros » bourgeois capitaliste et cosmopolite, maître de l’argent et des banques, avant de devenir celui de l’économie mondiale. A ce genre de stéréotypes, Michel Dreyfus démontre que ces Juifs « ne représentent qu’une toute petite partie de la société juive », les « banquiers juifs sont bien moins nombreux que leurs rivaux catholiques ou protestants et le rôle des Juifs dans l’industrialisation de la France est faible »6. Pourtant, « l’idée selon laquelle les Juifs sont les principaux profiteurs du capitalisme industriel et bancaire sera ressassée sous de multiples formes par les antisémites, le plus souvent de droite et d’extrême-droite, mais aussi par de nombreux penseurs et militants de gauche et d’extrême-gauche » 2. Ces penseurs porteront le nom de Charles Fourrier, Pierre Leroux, Alphonse Toussenel, Auguste Blanqui, Gustave Tridon, Auguste Chirac, Pierre-Joseph Proudhon, etc.

Sur ce dernier penseur, Michel Dreyfus perd un peu le lecteur quand il écrit, en suivant Pierre Haubtmann, que Pierre-Joseph Proudhon « n’aimait pas les Juifs [mais] n’avait rien d’un obsédé de l’antisémitisme » tout en lui reconnaissant une humeur antijuive assez vive qui « n’apparaît pas seulement dans ses Carnets, mais aussi à plusieurs reprises dans ses textes publics » 8. A la page suivante Michel Dreyfus souligne inversement qu’« à la différence de Toussenel, Proudhon ne fait pas de l’antisémitisme l’un de ses fondements de sa pensée et il l’exprime assez peu dans ses textes publics »9. Rajoutant de la confusion, Michel Dreyfus souligne que « l’animosité de Proudhon à l’égard de Marx a largement exacerbé son antisémitisme foncier » 9, cet haine des Juifs dont « de nombreux travaux consacrés à Proudhon minorent, quand ils ne l’oublient complètement, son antisémitisme virulent » 11, ses « propos d’un antisémitisme exacerbé » 4. Quoi qu’il en soit, Proudhon restera une référence évoquée tant chez les socialistes et les anarchistes (autogestionnaires, mutuellistes, fédéralistes, syndicalistes révolutionnaires) qu’à l’extrême-droite (Édouard Drumont, Charles Maurras, etc.) avec ses propos xénophobes, racistes, antisémites, antifémitistes, réactionnaires, nationalistes.

Karl Marx - « villipendé comme allemand et comme juif par Bakounine, attaqué par le socialiste antisémite Eugen Düring » 13 - aura des positions théoriques sur les Juifs qui ne s’inscrivent pas dans un cadre antisémite strict, mais son ouvrage, A propos de la question juive (1843), fournira aux antisémites de tous bords nombre d’arguments de rejet des Juifs. D’autres socialistes, comme Claude Henri Saint-Simon, Léon Halévy, Olinde Rodrigues, Etienne Cabet, Victor Considérant, Constantin Pecqueur, Louis Blanc, s’éloigneront de ces vues du monde stigmatisant les Juifs. L’imaginaire – littéraire, théâtral, chansonnier, politique, etc. - représentait le Juif similaire à une pièce à deux faces : d’un côté le révolutionnaire (Marx), de l’autre l’exploiteur (Rothschild). Le Juif, tel Janus, sera imaginé comme à la fois un prolétaire progressiste révolutionnaire et un gros réactionnaire capitaliste. Combattre le Juif, sensé être - par nature - lié à l’argent et au pouvoir, c’est combattre le parlementarisme ploutocratique, la démocratie bourgeoise, la République répressive du mouvement ouvrier en formation, l’immigré et l’étranger (l’Anglais, l’Allemand, l’Italien,…), l’alliance judéo-maçonnique. Un certain antisémitisme de gauche avait intégré le racialisme de Proudhon et récupéra, à la volée, le racialisme de Ernest Renan (basé sur l’opposition aryen/sémite), l’approche inégalitaire des races humaines avec Arthur Gobineau, l’antisémitisme complotiste de Edouard Drumont. Une stratégie élaborée à gauche considérait que « l’antisémitisme [pouvait] être un allié du socialisme dans la lutte contre le capitalisme » 14 en hâtant « l’heure de la révolution » 15.

Le tournant Dreyfus

Alors que les courants politiques de gauche ignoraient dans leur grande majorité le prolétariat juif 16, la lutte des races tendait à remplacer ou compléter la lutte des classes dans certaine composante de gauche. Vint un événement retentissant qui allait bouleverser le paysage politique et amoindrir l’antisémitisme ordinaire à gauche, l’Affaire Dreyfus 17. La gauche allait prendre fait et cause pour un Juif, bourgeois et militaire, accusé d’espionner son pays – la France – pour le compte de l’ennemi prussien. La chose ne fût ni instantanée, ni uniforme ni facile : imagine-t-on un socialiste révolutionnaire défendre un bourgeois, ou un anarchiste défendre un militaire ? Ce fut « pourtant un anarchiste, Bernard Lazare, qui devient le » premier des dreyfusards «  » 18. L’Affaire fut à gauche un mélange d’engagement, d’indifférence, d’hostilité et de désillusions. Des « syndicalistes [s’indigneront] du fait que d’autres affaires ne provoquent pas une mobilisation analogue [comme] le cas du syndicaliste Jules Durand (…) condamné à mort en 1910 pour avoir participé à une grève (…) . Dès lors, ces syndicalistes en concluent que seuls les privilégiés, en premier lieu les Juifs, toujours aisés, auraient les moyens de s’offrir des défenseurs efficaces » 19.

Pour Michel Dreyfus, l’antisémitisme se focalisa pendant cette période – hors droite et extrême-droite – beaucoup plus dans les courants syndicalistes révolutionnaires (Robert Louzon, Georges Sorel, etc.) et anarchistes (Georges Valois, etc.) et d’une manière moindre – sans disparaître - chez les communistes et les socialistes. Ces derniers ne seront pas épargnés par les salves antisémites venant aussi de gauche (pour les premier concernant le financement de L’Humanité, pour les second avec la stigmatisation de Léon Blum et plus tard Pierre Mendès France). A contrario Gustave Hervé, socialiste d’extrême gauche, se définira lui comme « philosémite », considérant l’antisémitisme comme la forme la plus base de conservatisme, ce qui le conduira très tôt à être « l’un des rares hommes politiques français (…) favorable au sionisme » 20. Rien n’était si tranché du côté de ce champ politique.

Un monde bouleversé

L’arrivée de la Première guerre mondiale fera quelque peu oublier aux ouvriers, syndicalistes, socialistes et anarchistes la lutte des classes, l’internationalisme et l’antimilitarisme, en mettant « en veilleuse leur projet révolutionnaire pour justifier (…) la guerre contre le militarisme prussien 21. La Révolution d’octobre causera – indirectement - la scission de la SFIO et la création du PCF, la CGT se divisera en deux tendances. Un nouveau thème antisémite surgira, le complot judéo-bolchévik (frère d’autres complots, judéo-maçons, judéo-capitaliste, etc.), complété d’un best-seller, Les Protocoles des sages de Sion. Cette époque voit le développement d’un nationalisme retardataire, le sionisme, qui rencontra une large indifférence des communautés juives françaises engagées » sur les voies de l’assimilation « 22 et dont les socialistes et l’extrême-gauche craignaient qu’il » ne détourne les Juifs des combats révolutionnaires « (p. 135)), chose qu’ignorait Poalé-Sion, un » parti créé en Russie en 1906 [visant] à faire la synthèse entre le marxisme et le sionisme « 23. A l’Est de l’Europe, le temps était plus aux pogroms qu’à l’assimilation. Un débat tendu s’engagea entre assimilationnistes et sionistes. Le sionisme sera rapidement assimilé comme étant un » « instrument » des visées de l’impérialisme anglais « 24, puis américain. Le débat se déplaça sur le terrain de l’anticolonialisme, dénonçant » la colonisation sioniste impérialiste « 25 et Israël comme une » base avancée des Etats-Unis au Proche-Orient " 26.

A la sortie de la Grande Guerre, l’antisémitisme était devenu un peu plus discret jusqu’à ce qu’une menace planant sur l’Europe vienne engendrer une nouvelle famille politique, le pacifisme intégral, qui fit « preuve d’incompréhension à l’égard de la nouveauté et de la spécificité du nazisme »27 devenant une force antisémite hétérogène au sein des organisations de gauche, accusant les Juifs – « apatrides » - à la fois de pousser à la guerre contre Hitler et d’être les responsables de l’antisémitisme. Ces pacifismes intégraux accuseront également les antifascistes d’être des bellicistes (mais non pas Mussolini, Franco, Salazar, Hitler). La fin de la Seconde guerre mondiale connu un mélange de dégoût, d’abasourdissement et de rancoeurs. L’heure était à l’épuration confuse et à l’« occultation relative du génocide au profit de deux autres mémoires (…), celles de la Résistance et de la déportation » 28. On trouvait à gauche encore de l’antisémitisme au sein de la SFIO ou au PCF qui, chez ce dernier, s’alignait directement sur la ligne soviétique telle quelle fut vécue lors du procès stalinien dit des « blouses blanches ». Ce moment d’antisémitisme communiste remplaça subtilement « la désignation de juif par celle de sioniste » 29 sans être soupçonné d’antisémitisme.

Restructuration de l’antisémitisme

Dans les années soixante, alors que des structures pacifistes et anarchistes furent relativement négligeantes avec des sympathisants que l’on désigna comme « révisionnistes », une partie de l’ultra-gauche (La Veille Taupe, etc.) prit fait et cause avec l’idéologie « négationnisme » (Robert Faurisson, etc.), niant l’existence des chambres à gaz ( ce « mensonge », cette « invention », cette « imposture politico-financière ») et ce que l’on a nommé l’Holocauste ou Shoah. Auschwitz servirait d’alibi à Israël pour justifier sa création et son existence sur la base de l’idéologie sionisme, « phénomène colonial [qui] a fondé un État sur des terres spoliées » 30. La question de l’antifascisme est vu chez cette fraction de l’ultra-gauche comme « un mensonge idéologique et politique qui a permis au capitalisme de se maintenir au terme du conflit » 31 permettant « à la bourgeoisie de paralyser le prolétariat » 32 le détournant de son action révolutionnaire. L’antisémtisme circula progressivement du négationnisme, voué à un rôle marginal, à l’antisionisme dont l’audience, plus importante, traverse même aujourd’hui les partis politiques, les syndicats, les associations, etc.

Au terme de cet ouvrage, Michel Dreyfus déplace la problématique de l’antisémitisme vers la question du couple sionisme/antisionisme et demande si « les critiques énoncés par la gauche et surtout l’extrême-gauche, ainsi que leur soutien à la cause palestinienne [seraient] parfois entachés d’antisémitisme ? »33 ou feraient « des concessions à l’antisémitisme » 34 ? Si les positions des acteurs politiques des gauches ont été variées, et Michel Dreyfus a su sélectionner des pages historiques le démontrant, on peut être un peu surpris qu’à l’énoncé de quelques noms médiatiques jouant sur des positions plus ou moins ambiguïté d’antisionisme/antisémitisme l’auteur en conclu au « caractère marginal de cet antisémitisme » 35. Ne pourrait-on se fier, ici aussi, au diagnostic que l’auteur énonçait quelques pages plus haut, à savoir que l’ « on sait mal ce qui se dit chez les simples militants, mais les propos tenus par ces responsables nationaux reflètent certainement ce qui ce formule encore plus ouvertement à la base » 36 ? Une étude de terrain (manifestations, meetings, etc.) sur plusieurs années, à la base, aurait été la bienvenue dans cet ouvrage pour compléter ce que l’auteur à pu recueillir de seconde main (journaux, livres, mémoires, thèses). Si aux dix-neuf ème siècle, à la sortie de l’Affaire Dreyfus, « rarissime sont (…) ceux qui, à gauche, se réclament ouvertement de l’antisémitisme : ceux qui continuent de le défendre de manière détournée prennent toujours la précaution d’affirmer qu’ils ne sont pas antisémites » 37, pourrait-il aussi en être de même à notre siècle ? Minoritaire ou peu représentatif, Michel Dreyfus a bien compris que « la diffusion restreinte de certains organes de gauche où s’est exprimé une parole antisémite ne doit pas faire oublier qu’ils ont eu une audience plus large » 38 et que « la gauche n’a aucune garantie de ne pas succomber à un moment ou un autre au piège de l’antisémitisme. La possibilité demeure que réapparaisse dans ses rangs des manifestations de ce courant, sous des formes que personne n’est en mesure de prévoir aujourd’hui » 39. Cette possibilité n’est-elle déjà pas en action ? .

Notes :
1 - p. 11
2 - p. 22
3 - p. 24
4 - p. 32
5 - p. 280
6 - p. 21
7 - p. 22
8 - p. 29
9 - p. 30
10 - p. 30
11 - p. 31
12 - p. 32
13 - p. 36
14 - p.67
15 - p. 77
16 - Leonty Soloweitschik, Un prolétariat méconnu. Étude sur la situation sociale et économique des ouvriers juifs, Thèse pour le doctorat de sciences économiques soutenue à l’U.L.B. le 29 mars 1898
17 - Que l’on pense aux changements chez un Zola ou un Jaurès
18 - p. 86
19 - p. 101
20 - p. 117
21 - p. 128
22 - p. 134
23 - p. 146
24 - p. 172
25 - p. 247
26 - p. 259
27 - p. 157
28 - p. 185
29 - p. 207
30 - p. 241
31 - p. 231
32 - p. 232
33 - p. 245
34 - p. 246
35 - p. 263
36 - p. 160
37 - p. 281
38 - p. 288
39 - p. 290