L’Europe face à une triple rupture. S Naïr

lundi 11 août 2008
par  Amitié entre les peuples
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L’Europe face à une triple rupture

Par Sami Naïr le 28 juin 2005

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Le conseil européen des 16 et 17 juin constitue un tournant historique dans l’histoire de la construction européenne. Comme l’a souligné Jean-Claude Juncker, « il y a eu un affrontement sur deux conceptions de l’Europe : ceux qui veulent le grand marché et rien d’autre... et ceux qui veulent une Europe politique intégrée ». Il ajoute : « Je pressentais depuis toujours que ce débat éclaterait un jour. » Oui, ce débat devait éclater... du moins au niveau des élites dirigeantes, parce qu’il avait déjà explosé dans les référendums français et hollandais. A l’occasion de ces consultations, les électeurs, au milieu de toutes les bonnes et les mauvaises raisons qui ont pu les conduire à rejeter le traité constitutionnel, placent au centre de leurs préoccupations l’emploi, le social, la maîtrise de la concurrence entre les modèles sociaux et le contrôle des flux migratoires (la Slovaquie vient de décider de payer ses chômeurs pour s’expatrier en Europe !) Autrement dit, un modèle de société qui ne peut être instauré que par un système institutionnel qui corresponde aux intérêts bien compris des nations européennes les plus intégrées. Ce dont ne veulent ni la Grande-Bretagne ni les multinationales qui sont, faut-il le rappeler, les véritables dirigeantes dans le projet d’une Europe grand marché. L’intérêt de cette crise, c’est qu’elle met en évidence cette contradiction ­ et, de ce point de vue, on peut considérer que la réaction de Tony Blair, qui a joué l’échec de cette réunion pour faire prévaloir sa conception ultralibérale de la construction européenne, est salutaire. Mais au-delà du rôle néfaste de la Grande-Bretagne dans l’ensemble européen, il faut revenir au fond du débat. Cette crise est le résultat d’une triple rupture.

D’abord rupture quant aux politiques économiques et financières européennes. Il n’y a plus d’accord entre les vingt-cinq, et probablement pas entre le groupe des douze pays de l’euro, pour des politiques
budgétaires redistributives (PAC, fonds structurels) dans le cadre d’un budget réduit à 1 % du PIB européen. La volonté manifestée notamment par la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique de réduire à cet étiage le budget rend impossible toute politique prospective et fait de la répartition du reste un champ de bataille sanglant entre les protagonistes. Plus gravement, ce sont les postes de cette répartition qui ne sont plus évidents : pourquoi l’agriculture et pas la science et la recherche ? Pourquoi... ? Indépendamment de la légitimité des prétentions des uns et des autres, cette rupture de l’orientation budgétaire met en évidence une faiblesse grave de l’Union : elle n’a pas de projet. Ou plutôt : elle n’a pas d’autre projet que celui d’une Europe grand marché, ultralibérale, dont le leitmotiv de la politique de concurrence à outrance imposée par la Commission de Bruxelles est en fait le symbole le plus éloquent. D’une certaine façon, Tony Blair a raison : il veut une Europe libérale conforme à la politique libérale de la Commission. Derrière la politique budgétaire de l’Union, renforcée en amont par le corset de fer du pacte de stabilité, il y a évidemment d’autres enjeux qui en subissent les conséquences, notamment l’élargissement. Celui-ci, tel qu’il a été négocié, est une erreur. Il affaiblit l’Europe au lieu de la renforcer. Cela ne signifie pas qu’il faille laisser ces pays au-dehors mais plutôt leur offrir une intégration digne de ce nom, après les avoir mis à niveau économiquement. Pour que l’élargissement soit réussi ­ le cas de l’Espagne en témoigne ­, il faut de considérables efforts financiers sur une période longue. Or, le budget actuel ne le permet pas.

La seconde rupture tient au projet. C’est un truisme de l’affirmer : l’Europe ne sait plus ce qu’elle veut, elle ne sait pas ce qu’elle est, elle ne sait plus où elle va. Veut-elle un grand marché ? Elle n’a alors pas besoin d’un système constitutionnel contraignant : des accords commerciaux structurés, un mécanisme institutionnel léger, des coopérations approfondies entre ceux qui le désirent dans d’autres domaines suffisent amplement. Cela a toujours été le point de vue de la Grande-Bretagne ­ même si des forces proeuropéennes nouvelles sont à l’oeuvre dans ce pays qui modifie lentement ce tropisme libre-échangiste. Veut-elle une confédération politique ? Alors il ne fallait pas s’engouffrer, aiguillonnée par les multinationales et la Commission, dans la logique destructrice de l’élargissement. Il fallait structurer l’Europe autour des douze pays de l’euro, développer des politiques communautaires qui, loin de « renationaliser » la PAC, la prenaient comme modèle en matière de recherche et développement, de construction de grandes infrastructures, et aller plus loin dans l’intégration sociale par l’harmonisation fiscale, une politique commune d’emploi... Cela aurait signifié un projet clair, et, surtout, une autre politique monétaire : une politique qui place l’euro au service de l’Europe, non l’Europe au service des élites financières comme la politique de la Banque centrale en témoigne. L’euro est devenu une monnaie contestée. Et il y a tout à parier qu’on assistera, d’ici peu, à des remises en cause surprenantes...

L’Europe ne sait pas non plus ce qu’elle est, parce qu’elle refuse de se prendre réellement pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un ensemble de nations aux intérêts convergents et divergents à la fois. L’idéologie européiste, en occultant le réel européen (il n’y a pas encore, dans la conscience des peuples européens, de communauté d’appartenance, bien qu’il y ait des communautés d’intérêt) a fait un tort considérable au projet européen. Enfin, l’Europe ne sait pas où elle va, parce qu’elle n’oppose pas un véritable projet à la mondialisation libérale. Disons-le franchement : elle en est plus un vecteur qu’un modèle économiquement alternatif. La différence entre Blair et Chirac-Schröder n’est pas si importante qu’on le dit : Blair veut une Europe libérale sous hégémonie américaine, dotée d’institutions de surveillance légères et faisant jouer les intérêts nationaux au profit des USA ; Chirac-Schröder veulent aussi une Europe libérale, mais plus intégrée politiquement pour peser dans la compétition des blocs internationaux. Les socio-libéraux européens, sans doute beaucoup plus européistes que la droite traditionnelle, souvent plus atlantistes aussi, sont également sur cette ligne.

De là, la troisième rupture, qui traverse tous les pays engagés dans la construction européenne : rupture entre les élites dirigeantes (politiques, financières, médiatiques) et les peuples. Les votes français et hollandais l’ont cruellement mise en évidence : les peuples ne sont pas d’accord. Mille raisons expliquent ce désaccord ­ d’une haute idée européenne, sociale et universaliste au nationalisme et parfois à la xénophobie ­ mais le fait est là. Cette crise de la représentation démocratique en Europe ne s’est jamais mieux révélée que dans l’incroyable façon dont les élites ont élaboré, et en quelque sorte octroyé aux peuples, une Constitution par le haut. Il suffisait alors de lire quelques-uns des articles de ce texte pour savoir qu’il allait mettre le feu dans un certain nombre de pays.

On peut prévoir une période importante de repli, même si les groupes dirigeants actuels vont faire comme si rien ne s’était passé. Ils vont parler de « renégociation », de « nouvelle Constitution », mais c’est un jeu dangereux, qui peut conduire à des explosions nationales aux conséquences imprévisibles. En fait, la seule manière de sortir de cette triple crise est d’abord de l’assumer, et de prendre le temps pour dessiner l’idée du futur européen. Ce dont les populations ont aujourd’hui besoin, c’est d’un véritable projet commun européen, centré sur l’idée que l’Europe n’est pas un sacrifice mais un bien, non une antination mais un lieu d’épanouissement des différences nationales, non une machine à détruire les liens sociaux mais un progrès social, non un nain politique paralysé par le vieil antagonisme entre Anglo-Saxons proaméricains et vieux continentaux mais une puissance indépendante capable d’agir dans le monde. Une Europe acteur stratégique, porteuse d’un modèle de civilisation universelle opposée à la globalisation libérale américaine. Les élites dirigeantes de l’Europe actuelle se sont révélées incapables ne fût-ce que de poser ces questions. C’est pourquoi il serait au plus haut point souhaitable que le débat qui s’est engagé en France, et qui est sorti des entrailles du peuple, se prolonge en Europe, ne serait-ce que pour permettre la formation d’une opinion publique européenne, condition première de toute construction démocratique future.

Par Sami Naïr professeur de sciences politiques à l’université Paris-VIII.

Article paru dans Libération

mardi 28 juin 2005./