Gynophobie et homophobie, « signes religieux » ? A Reyes

samedi 17 septembre 2016
par  Amitié entre les peuples
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Gynophobie et homophobie, « signes religieux » ? Alina Reyes

publié sur Bellaciao le vendredi 16 septembre 2016 (avec une photo « Les burkinis se vendent aussi pour fillettes »)

Condamnées dès l’enfance, contrairement à leurs frères, à la « pudeur » : donc à l’interdiction de connaître les plaisirs naturels, notamment de l’eau, de l’air et du soleil sur la peau.
L’affaire du burkini a mis en évidence la gynophobie, ou « peur de la femme » qui caractérise l’islam mais aussi les autres religions, notamment le judaïsme et le christianisme. De même que leur homophobie, la ségrégation qui en résulte est aussi grave que la ségrégation raciale et conduit tous les jours à des agressions et des discriminations envers les homosexuels et dès l’enfance, envers les femmes. Or la République se doit d’assurer le principe d’égalité entre les citoyens.

L’impuissance politique face aux forces obscurantistes comme face aux forces de l’argent est le résultat d’un manque de pensée et de courage, non une fatalité. Le pape François a eu la peau de la résistance française. Finalement il a réussi à imposer son refus de notre ambassadeur au Vatican. Cet homme très compétent et discret a été rejeté parce qu’il est homosexuel. Cette discrimination scandaleuse, à laquelle se sont pliés même les défenseurs des minorités sexuelles, est en fait aussi ordinaire que la discrimination des femmes dans les religions. Homophobie et gynophobie sont le fait de la domination patriarcale, qui veut s’assurer la mainmise aussi bien sur les garçons que sur les femmes.

Pendant longtemps exista dans le sud-ouest de la France un groupe social à part, dont les membres, comme le furent les juifs pendant des siècles, étaient traités en parias, en intouchables, ne pouvaient exercer que certains métiers et ne jouissaient pas des mêmes droits que les autres Français. Qu’ils fussent chrétiens n’y changeait rien, même dans les églises ils étaient discriminés et ne pouvaient y pénétrer que par des petites portes dérobées taillées pour eux. On les appelait les cagots. Et pour mieux marquer leur isolement, ils étaient soumis au port d’une étoffe en forme de patte d’oie sur leurs vêtements. Il ne s’agissait pas là d’un signe religieux, mais d’un signe d’exclusion, ou de ségrégation.

Le débat sur l’autorisation ou l’interdiction des signes religieux dans l’espace public n’en finit pas pour une raison simple : il est faussé à la base. Tout n’est pas signe religieux dans ce que nous appelons signe religieux. Une étoile à six branches, une croix, un croissant de lune, une image de bouddha, un cercle partagé en yin et yang... sont des signes de diverses religions ou spiritualités. Les habits de moines bouddhistes, de religieuses et de moines chrétiens ou de rabbins, prêtres, imams et officiants de toutes religions ne sont pas des signes du même ordre. Ces vêtements s’apparentent aux uniformes portés par les soldats, les policiers, les pompiers, les avocats ou toute autre personne engagée dans l’exercice d’une profession ou d’une mission qui se distinguent par une tenue spécifique. Quand ces personnes renoncent à leur profession ou à leur mission, ou simplement quand elles cessent de l’exercer parce que leur journée est finie ou qu’elles sont en congé, elles s’habillent, ou peuvent s’habiller de nouveau « en civil ». Leurs vêtements de travail ou d’engagement ne les marque pas dans leur être, mais dans leur existence.

Il en va autrement avec les vêtements que des religieux identitaires prescrivent aux femmes. Les tenues ultra- « pudiques » ne sont pas seulement des marqueurs d’un choix d’existence (quand elles en sont un). Elles sont, comme le fut la patte d’oie pour les cagots, des signes que l’on peut considérer comme infamants du fait qu’ils marquent la femme du sceau d’une non-identité à la commune humanité. Pas de vacances pour une femme portant quelque tenue ultra-enveloppante. Toujours elle reste assignée à sa condition sociale, à son foyer, et si elle veut profiter un peu elle aussi des joies de la plage il lui faudra le faire encore entièrement voilée, d’une façon ou d’une autre.

Il est salutaire que le statut qui leur est assigné, en se visibilisant par les burkinis et autres enveloppements morbides, rappelle aux femmes même non soumises à ce type de diktats qu’elles durent et doivent encore lutter contre une même essentialisation de leur sexe. Car si toute société patriarcale trouve dans ses religions des motifs de discriminer les femmes, le postulat religieux originel (souvent très déformé) imprègne si bien les esprits qu’il finit par être vécu comme motif naturel par des hommes et des femmes de toutes cultures, qu’ils soient religieux ou athées. Les pressions sur le corps des femmes sont souvent, sous d’autres formes, tout aussi fortes dans les sociétés occidentales chrétiennes, mais il n’est pas obligatoire d’y céder. Alors que le port du voile signe l’acceptation d’un système total de discrimination. Lors de « journées du voile » censées œuvrer pour la tolérance, des non-voilées se voilent par solidarité avec les voilées. Mais jamais les femmes voilées ne pourraient s’afficher en short ou minijupe si l’on inventait des journées du short pour inciter des hommes à la tolérance envers les femmes non couvertes. Que la réciprocité soit impossible indique bien que l’obligation de pudeur n’est pas l’expression d’un mode d’existence mais un marqueur ontologique, une exclusion des femmes de la commune humanité, et de la liberté.

Dès lors la question est la suivante : en quoi l’interdit posé par certains groupes sociaux sur une partie de ces groupes (en l’occurrence les femmes) est-il plus légitime que ne le serait l’interdiction ou du moins la limitation par la république de cet interdit, si cette limitation était faite de façon bien comprise au nom d’une valeur supérieure et inaliénable, la reconnaissance d’une commune essence humaine des hommes et des femmes ? Et même : n’est-il pas inique que dans une république les interdits qui pèsent sur les femmes de la part de tel ou tel groupe soient supérieurs à l’interdiction ou à la limitation qui pourrait être faite de ces interdits en vue de préserver l’égalité des droits de tous en société ? En quoi l’accusation de discrimination envers les religieux devrait-elle être prévaloir sur le refus de la ségrégation des femmes ? Pourquoi le faux droit que se donnent les religions de discriminer les femmes peut-il être plus fort que le devoir de la république de lutter contre les discriminations ? Se poser ainsi la question amènerait à reconsidérer, outre les autorisations à porter des tenues ségrégationnistes dans l’espace public, le droit des églises, par exemple, à discriminer les femmes quant à l’accès à la prêtrise. Car, comme il est apparu avec les affaires d’abus sexuels d’enfants par des religieux, une république ne peut accepter que tel ou tel de ses groupes édicte ses propres lois quand elles sont contraires aux valeurs universelles du respect d’autrui comme être humain à part entière – un être humain non pas complémentaire, comme le disent les religions des hommes et des femmes, mais complet, et égal à tout autre en droits. De même que des catholiques, dans les premiers temps des révélations de pédophilie du clergé, ont crié à la cabale contre l’Église, des musulmans invoquent l’islamophobie dans le débat sur le voile. Or le voile n’est pas une prescription du Coran mais des hommes. S’en prendre à leur diktat n’est pas une islamophobie mais un acte citoyen, qui de plus rend justice à l’islam véritable.

La pression de plus en plus grande sur les femmes des religieux, y compris par certaines de ces femmes elles-mêmes, attaque toutes les femmes : dans certains quartiers, il est devenu presque impossible de porter un short ou un décolleté, pour toutes les habitantes. Et comprendre que le burkini, ou son équivalent dans d’autres religions, puisse aider certaines femmes trop marquées par leur éducation pour oser se mettre en maillot de bains ne doit pas faire oublier cet enjeu supérieur qui consiste à soumettre peu à peu les femmes récalcitrantes par l’exemple d’un vêtement discriminant qui en vient à devenir une norme - ainsi que cela se passe par exemple sur certaines plages d’Algérie, où des femmes ont dû renoncer au maillot de bains qui leur avait ouvert le même droit au plaisir de l’eau, de l’air et du soleil sur leur peau qu’à leurs côtés leurs maris s’autorisent. Les discriminations de ce genre, comme celle des cagots jadis, n’attaquent pas seulement ceux ou celles qui les subissent directement, mais l’humanité tout entière, dont elles brisent l’unité (en contradiction totale avec la valeur d’unicité des religions au nom desquelles elles sont produites). Car elles ne sont en fait fondées que sur la loi dite du plus fort, qui n’est que la négation de la loi.

S’il est impossible de légiférer contre les ségrégations de fait, faudra-t-il en venir à réclamer le même droit pour chacun de s’exposer dans la tenue qu’il veut, au mépris du modus vivendi qui garantit une certaine paix sociale, notamment dans les espaces de vacances, c’est-à-dire de décompression des pressions sociales, de retour à un certain état d’enfance et de liberté dont l’humanité a tant besoin ? Chacun peut imaginer toutes sortes d’autres excès, destructeurs de la vie en commun, où l’on pourrait ainsi en venir. Le laxisme envers les manifestations identitaires ne débouche pas sur une meilleure intégration des communautés mais sur une ghettoïsation toujours accrue de la société et un renforcement de la pression des intégristes de toutes sortes pour faire régner leur loi, au mépris de la loi commune d’égalité des droits, dont, nous le voyons bien, la liberté et la fraternité sont étroitement dépendantes. Si l’on ne veut donc légiférer, il faut absolument veiller à garantir les droits des femmes et des homosexuels partout où ils sont menacés, partout où ils sont déjà chaque jour attaqués, par des pressions et des agressions verbales ou physiques. Des numéros et des lieux d’écoute doivent être disponibles à toutes et à tous afin de s’organiser contre les fléaux de l’homophobie et de la gynophobie.

Alina REYES

URL :
http://bellaciao.org/fr/spip.php?article151900


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