Etude traduite de Kenan Malik sur l’islamophobie

dimanche 19 novembre 2017
par  Amitié entre les peuples
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Etude traduite par Monique PLAZA de Kenan Malik sur l’islamophobie

En 1997, l’organisation anti-raciste britannique Runnymede Trust avait publié un rapport intitulé : « Islamophobie : un défi pour nous tous ». Ce rapport avait porté à la connaissance du public la réalité du fanatisme anti-musulman et l’avait nommée « islamophobie » - contribuant à donner légitimité et importance à ce terme.
Vingt ans plus tard, le Runnymede Trust vient de publier un rapport de suivi qui dresse un bilan des points de vue actuels et des faits sur la question.
Kenan Malik, qui a toujours critiqué le terme « islamophobie », (arguant qu’il confond les questions d’une manière qui aggrave, plutôt qu’il n’atténue, les problèmes auxquels sont confrontés les musulmans) a écrit un chapitre dans ce le nouveau rapport.
En voici l’essentiel.

Monique PLAZA


Le rapport initial de Runnymede Trust de 1997 note que le mot « Islamophobie » « n’est pas idéal » mais qu’il est néanmoins « un raccourci utile » pour nommer la crainte ou la haine de l’Islam - et, par conséquent, la peur ou l’aversion à l’égard des musulmans. Kenan Malik veut montrer dans ce chapitre que le mot n’est pas simplement « pas idéal » mais qu’il est profondément problématique.
Le terme a été utilisé pour brouiller la distinction entre la critique et la haine. Il permet d’une part de juger illégitime la critique de l’islam et, d’autre part, de rejeter la condamnation de cette haine comme désir illégitime d’éviter la critique de l’islam. En confondant la critique et le fanatisme, le concept même d’islamophobie rend plus difficile une discussion rationnelle sur la nécessaire séparation à instaurer entre les deux, et sur la manière de répondre au second.
Pour traiter le fanatisme et la discrimination anti-musulman, KM distingue quatre catégories : la critique de l’Islam ; la haine des musulmans ; les pratiques discriminatoires ; et les actes violents.

Il affirme que s’agissant de la critique des idées, rien ne devrait être limité. Ce n’est pas parce que quelqu’un de très attaché à la religion trouve des propos offensants et insupportables qu’il faut les proscrire. Or aujourd’hui une grande partie de la discussion sur l’islamophobie tourne autour de la façon dont on devrait limiter l’expression critique des idées au sujet de l’islam.
Il faut, selon KM, distinguer le délit, la promotion du fanatisme ou de la haine et l’incitation à la violence. Les frontières entre les catégories sont floues et ont été délibérément accentuées pour permettre certaines décisions politiques. La loi sur l’ordre public de 1986, par exemple, interdit l’utilisation de « paroles ou comportements menaçants, abusifs ou insultants, à l’oreille et à la vue d’une personne susceptible d’être harcelée, alarmée ou troublée », un énoncé qui confond harcèlement, haine et violence. L’utilisation du concept d’islamophobie a contribué à éroder davantage ces distinctions qui sont pourtant importantes.
KM soutient qu’une société ouverte, pluraliste et démocratique devrait ne pas tout confondre, éviter de recourir à la législation, ce qui limite la liberté d’expression, et plutôt aborder les problèmes sur le plan politique et moral. La ligne légale devrait porter non pas sur l’incitation à la haine, mais sur l’incitation à la violence qui devrait être une infraction, tout comme la violence incitée est une infraction.

Dans une société plurielle où vivent des personnes ayant des croyances très différentes, la liberté d’expression est nécessaire et ne devrait pas être limitée pour « ne pas heurter les sensibilités », sous prétexte de « respect » et de « tolérance ». La liberté d’expression est en effet essentielle non simplement à la pratique de la démocratie, mais aussi pour les personnes musulmanes qui ne sont pas dérangées par les caricatures, les satires, les Verset sataniques... car ce que l’on appelle « communauté musulmane » est en fait une réalité très diverse. Ceux qui ne sont pas dérangés par la liberté d’expression subissent d’ailleurs la pression des autres, se faisant traiter de mauvais musulmans ou de non musulmans. Ils s’entendent dire « vous n’êtes pas un vrai musulman car vous devriez être outré par ces caricatures ». La notion d’islamophobie favorise les plus sectaires au détriment des plus ouverts.

Il faut donc distinguer deux choses : provoquer l’offense et fomenter la haine. Les lois sur le discours de haine - la mise hors la loi de certaines formes de discours définies comme haineuses - sont devenues des armes essentielles pour lutter contre le fanatisme. Mais la critique, quelle qu’elle soit, même si elle est haineuse ou sectaire, devrait être considérée comme une question morale et politique, et non juridique.

L’argument selon lequel nous devrions censurer le discours pour empêcher le fanatisme soulève un certain nombre de questions. La première est de savoir qui décide de ce qui devrait être censuré.
En janvier 2006, Iqbal Sacranie, alors secrétaire général du Muslim Council of Britain, a fait des commentaires désobligeants à la radio sur l’homosexualité qui serait « nuisible » et « inacceptable », conduisant à de multiples maladies. Sacranie considérait qu’il exprimait ce qu’il considérait être la vision islamique. Beaucoup de groupes gays ont considéré que ses commentaires favorisaient la haine, et enfreignaient la loi de 1986, ce qui a fait l’objet d’une enquête de Scotland Yard.

En réponse à l’enquête policière, 22 imams et dirigeants musulmans ont écrit au Times pour demander à « exprimer librement leurs opinions dans un climat exempt d’intimidation ou d’intimidation ». Ils ont ajouté « nous ne pouvons pas vraiment prétendre être une société libre et ouverte alors que nous essayons de réduire au silence les opinions dissidentes ». Beaucoup de ces mêmes dirigeants avaient demandé que les versets sataniques de Salman Rushdie soient interdits. Sacranie lui-même avait dit de Rushdie, immédiatement après que l’ayatollah Khomeini eut émis sa fatwa appelant au meurtre de l’auteur, que « la mort est trop bonne pour lui ». Et chacun des signataires de la lettre du Times avait voulu que les caricatures danoises, publiées juste quatre mois avant les commentaires de Sacranie, soient censurées.

Ce genre d’hypocrisie, ou d’aveuglement moral, exprimé par ces dirigeants musulmans est répandu, et loin d’être limité aux musulmans. Beaucoup de ceux qui sont heureux de voir des caricatures de Mahomet rejettent tout ce qui se moque de l’Holocauste. Beaucoup de militants des droits des homosexuels veulent que les musulmans soient poursuivis pour homophobie, mais réclament de critiquer librement les musulmans. Des racistes tels que Nick Griffin du British National Party (BNP) ou Tommy Robinson de l’English Defence League (EDL) veulent pouvoir lancer des insultes racistes mais demandent l’emprisonner des religieux musulmans qui font de même. Et ainsi de suite. L’argument en faveur de la censure du fanatisme dégénère rapidement sur le mode « mon discours devrait être libre mais le vôtre est insupportable ».
La censure du fanatisme ne soulève pas simplement un problème de définition de ce qui devrait être censuré. Interdire certaines formes de discours ne réduit ni n’élimine le fanatisme, ça le cache simplement au regard du public. Ainsi Gill Valentine, géographe social de l’Université de Sheffield, pense que les restrictions de la propagande haineuse ne réduisent pas le sectarisme mais plutôt en « changent la forme » et « la privatisent ». Or « la nature privatisée des préjugés contemporains » « rend plus difficile l’exposition et la remise en question, entraînant une inquiétude : que les délinquants« s’en tirent » et rend plus difficile l’identification des préjugés de forme et d’intention. Le danger, conclut Valentine, « est que si ces sens mutuels et antagonistes de l’injustice ne sont pas ouvertement reconnus, ils pourraient être exploités par des partis politiques extrémistes et provoquer des tensions et des conflits ».
La montée, au cours des dernières années, de partis politiques anti-immigrés et anti-musulmans à travers l’Europe confirme l’avertissement de Valentine. L’émergence de telles organisations a été considérée par certains comme montrant la nécessité de contrôles encore plus serrés sur le discours sectaire. En fait, la tentative d’interdire le fanatisme par la censure a elle-même fourni une partie du carburant pour un tel sectarisme.
La conséquence de la contestation du fanatisme par la censure conduit également les « antiracistes dans une fausse zone de confort, où les arguments de base contre les préjugés ne sont plus de mise », comme l’a dit le journaliste Paul Mason. En d’autres termes, cela nous libère de la responsabilité de nous attaquer ouvertement et fermement à de telles idées.
Il incombe moralement aux défenseurs de la liberté d’expression de contester également le fanatisme. La liberté d’expression permet de mener un débat ouvert et robuste, et fournit les conditions nécessaires pour contester les opinions désagréables. Car si de telles opinions désagréables continuent de fleurir, c’est notamment parce que trop de gens restent plus enclins à censurer qu’à les contester.
KM observe que les restrictions légales de la liberté d’expression atteignent aussi les minorités : par exemple des activistes noirs comme Michael X pour incitation à la haine contre les blancs ou Dieudonné pour antisémitisme en France.
« Quand nous parlons de diversité, ce que nous voulons dire, c’est que le monde est un endroit désordonné, plein d’affrontements et de conflits. De tels affrontements et conflits sont la matière première de l’engagement politique et culturel. La diversité nous permet d’élargir nos horizons, de faire face à des valeurs, à des croyances et à des modes de vie différents, et de nous forcer à réfléchir à ces différences. Cela peut ouvrir la possibilité du dialogue politique et du débat qui sont nécessaires, paradoxalement, pour forger un langage plus universel de la citoyenneté.
Mais ce qui donne de la valeur à la diversité - les conflits culturels et idéologiques qu’elle provoque - est précisément ce que beaucoup redoutent.

La peur peut prendre deux formes.
- D’un côté, il y a le sentiment nativiste que l’immigration, notamment musulmane, sape la cohésion sociale et érode notre sens de l’identité nationale. Beaucoup voient l’Islam à travers le « choc des civilisations », une perspective qui conduit les politiciens et les commentateurs - pas seulement à droite mais aussi chez beaucoup de libéraux autoproclamés - vers des arguments profondément illibéraux : insistant, par exemple, sur le fait que l’immigration musulmane doit être limitée, ou que le profilage racial est nécessaire dans la « guerre contre le terrorisme », ou qu’il n’est pas possible d’être raciste contre les musulmans parce que les musulmans ne sont pas une « race ».
- d’un autre côté, la perspective multiculturelle, qui voit la Grande-Bretagne comme une communauté de citoyens et de communautés de communautés, dans laquelle « l’égalité » doit être définie de manière culturellement sensible et appliquée de manière discriminatoire mais non discriminatoire ». En pratique, l’idée d’une « communauté de communautés » a contribué à éroder celle d’une « communauté de citoyens ». La diversité est trop souvent « gérée » en mettant les individus des communautés minoritaires dans des cadres ethniques et culturels particuliers, en définissant les besoins et les aspirations en fonction des cadres dans lesquels les personnes sont placées et en permettant aux cadres de façonner les politiques publiques. Les musulmans, en particulier, en sont venus à être considérés moins comme des citoyens qui se trouvent être musulmans que comme des musulmans qui vivent en Grande-Bretagne. Dans le même temps, définir l’égalité de manière « culturellement sensible » a conduit de nombreuses personnes à considérer le respect des autres comme signifiant la nécessité d’accepter leurs manières d’être et de considérer les critiques ou les contestations des valeurs ou des pratiques des autres comme « insensible », voire raciste. En conséquence, les frontières entre les groupes sont de plus en plus contrôlées afin de minimiser les conflits et les conflits.

La perspective unique encourage la peur, l’autre l’indifférence. Ce que ni l’une ni l’autre n’abordent, c’est la question de l’engagement. L’engagement nous impose de défier les valeurs et les croyances des autres et nous oblige à avoir un débat public ouvert et solide sur les valeurs auxquelles nous aspirons, tout en sachant qu’un tel débat, nécessaire, sera difficile et souvent conflictuel.

Pandaemonium

THE HUMAN LENS OF MEL ROSENTHAL November 12, 2017 by Kenan Malik ‘Times change and they change in difficult ways. Not knowing what to do about it, I go back to simple stuff — which is, I hope, to make photograph