De PEPS-Économie à l’économie comme science citoyenne J Gadrey

vendredi 5 avril 2013
par  Amitié entre les peuples
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De PEPS-Économie à l’économie comme science citoyenne par Jean GADREY

Je me joins à 90 % au « manifeste » des étudiants en économie (le collectif PEPS-Économie) qui dénoncent le manque de pluralisme de l’enseignement actuel de l’économie dans les facs (voir le blog de Gilles Raveaud).

Gilles est un fin connaisseur de ces questions et même un « vieux militant » (!), puisqu’il était, aux temps anciens de ses études, l’un des animateurs les plus actifs d’un mouvement semblable « contre l’autisme en économie » lancé en 2000 et qui avait eu de beaux prolongements, y compris internationaux. Leur lettre ouverte de l’époque commençait ainsi : « Nous ne voulons plus faire semblant d’étudier cette science autiste qu’on essaie de nous imposer. »

Il me reste à expliquer pourquoi mon accord, très profond, contient une réserve. Je cite les trois exigences de pluralisme de PEPS :

« Pluralisme critique d’abord : il est fondamental d’offrir aux étudiants un recul sur la discipline elle-même, notamment à travers l’enseignement de l’épistémologie et de l’histoire de la pensée et des faits économiques.

Pluralisme théorique ensuite : les différentes écoles de pensée doivent être enseignées avec rigueur afin de promouvoir une émulation scientifique entre ces courants théoriques et d’offrir une pluralité de vues aux étudiants.

Pluralisme disciplinaire enfin : l’économie est une science sociale. Pour rendre compte de dynamiques complexes, les disciplines voisines de l’économie offrent des approches et des outils d’analyse féconds. »

Je partage totalement ces trois exigences. Où est le problème ? Il est dans un manque. Selon moi, une démarche de « sciences citoyennes » implique qu’on fasse de l’économie, et qu’on l’enseigne, avec une quatrième exigence de pluralisme, la seule qui puisse nous faire sortir de l’académisme, fut-il pluriel, critique et pluridisciplinaire. Cette exigence est celle de la contribution de savoirs « profanes », citoyens, militants, non spécialisés, via l’implication active de non chercheurs professionnels et de non universitaires dans la production et l’enseignement de l’économie : des syndicalistes, des militants associatifs, des écologistes, des acteurs de l’économie au quotidien, de l’économie sociale et solidaire, des féministes, des élus municipaux et régionaux, des altermondialistes, des documentaristes, etc.

On veut enseigner ce qu’on appelle improprement « le fonctionnement du marché du travail » ? Alors, il n’y a pas que le pluralisme des théories et des disciplines comme sources de réflexion critique, même si c’est très important. Il faut aussi faire une place, avec des modalités d’insertion qui peuvent être diverses, à des inspecteurs du travail, à des agents de pôle emploi et de la DIRECCTE, à des patrons de PME, aux syndicats, aux associations de chômeurs et précaires et aux associations de femmes concernées, etc.

Les trois exigences de PEPS sont essentielles, mais leur satisfaction, qui serait un grand pas, pourrait n’aboutir qu’à un académisme enrichi, alors qu’aujourd’hui l’économie ne souffre pas seulement de la domination d’une pensée unique autiste, même s’il s’agit aujourd’hui de « l’ennemi principal ». Elle souffre aussi d’un académisme qui peut fort bien être antilibéral, keynésien ou « atterré », pouvant conduire les économistes à une autre forme d’autisme : l’intellectualisme, le théoricisme, l’économie restant alors non plus dans une seule tour d’ivoire mais dans plusieurs tours, toutes aussi éloignées de la vraie vie des pratiques économiques et sociales.

Je ne vois pas d’autre parade que l’application à l’économie et à son enseignement des analyses que l’association « sciences citoyennes » a plutôt réservées jusqu’ici aux sciences de la nature et de la vie. J’ai déjà évoqué ce besoin dans un billet intitulé “Occupy Economics”, dont une version courte a été publiée par Le Monde du 21 novembre 2011 (« L’économie comme science citoyenne »). En voici de courts extraits :

Les économistes « hétérodoxes » insistent à juste titre sur la nécessité de concevoir la discipline économique comme une science sociale ouverte, comme une « économie politique ». Je voudrais ici plaider pour une autre exigence, plus ou moins complémentaire, mais distincte. C’est celle de l’économie comme « science citoyenne ». Dans les deux cas, il s’agit d’ouverture et de pluralisme. Ouverture, dans le premier cas, sur les savoirs d’autres disciplines et sur leur croisement. Ouverture, dans le second cas, sur la cité, sur les savoirs qui y naissent, sur le dialogue avec la « société civile ».

Cette seconde exigence bouscule peut-être plus que la première l’ordre existant et les tours d’ivoire de l’expertise confinée, mais ses avancées provoqueraient certainement des progrès dans la première dimension, celle de l’ouverture dite interdisciplinaire. Pour une raison simple : les savoirs des non spécialistes ne sont pas, eux, cloisonnés verticalement comme le sont trop souvent ceux des économistes et plus généralement des chercheurs. L’expertise des « non experts » peut venir enrichir celle des experts de profession et modifier non seulement leur vision du monde mais aussi les concepts et méthodes qu’ils privilégient, leur définition de l’économie comme discipline et de ses objectifs.

… On ne sortira pas des crises à répétition, qui vont en s’aggravant, sans retirer aux économistes « éminents » le monopole de la violence symbolique légitime (sur les savoirs en économie) que les dominants leur ont accordé sur un plateau parce que cela servait leurs intérêts. On n’en sortira pas sans initier de nouveaux processus de production de l’économie politique, sociale et écologique, en relation étroite avec les ONG, les associations, les syndicats, certains réseaux sociaux et certains élus, ou encore les « indignés » du monde. « Occupy economics » et pas seulement Wall Street !

Il ne suffit plus, même s’il s’agit d’atouts, que les économistes aillent sur des « terrains », ou dialoguent avec les acteurs les plus concernés par leurs travaux, ou se préoccupent d’éducation populaire, ou maintiennent des postures critiques à l’égard des fausses évidences de la pensée unique. Il faut et il faudra de plus en plus mener des recherches AVEC des non chercheurs de profession, car ces « profanes » se révèlent souvent d’excellents experts - avec leurs mots et leurs catégories, qui ont bien entendu aussi leurs limites - de leur vie, de leur travail, de leur environnement, des rapports sociaux et des finalités à poursuivre. Leurs savoirs, s’ils sont hybridés avec ceux des économistes de profession les plus ouverts à cet échange, peuvent infléchir et enrichir les analyses et les projets.

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