Critiquer les religions, combattre l’islamophobie - Ph Corcuff

mardi 3 février 2015
par  Amitié entre les peuples
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Critiquer les religions, combattre l’islamophobie

02 FÉVRIER 2015 | par Philippe CORCUFF

Texte paru dans le n° spécial Charlie du Monde Libertaire, journal de la Fédération Anarchiste, téléchargeable librement à partir de ce billet, avec des dessins de Cabu, Charb, Luz, Reiser et un inédit de Tardi…

La possibilité de critiquer les religions, en ce qu’elles peuvent être interprétées comme des forces oppressives, participe très largement de la tradition anarchiste. Cela ne signifie pas que cette dernière n’a pas d’armes pour s’affronter au problème contemporain de l’islamophobie. Cela suppose de dissiper une série de confusions présentes dans ce qu’on appelle « la gauche de la gauche » ainsi que dans les milieux libertaires.

Des impensés laïcards et de la laïcité

La défense de la possibilité légitime et nécessaire d’expression des incroyances ne résume pas l’ensemble des paramètres à nous coltiner dans le contexte actuel. On ne peut pas passer sous silence la question de l’islamophobie. Or certains, obnubilés par des affects anticléricaux et antireligieux, n’ont pas mesuré l’importance de la place prise par l’islamophobie dans les imaginaires publics, en Occident et en France en particulier, avec les premières affaires du voile, puis les suites du 11 septembre 2001. Islamophobie qui est associée à une série de discriminations structurelles (à l’école, dans le logement, face à l’emploi, dans le travail, dans la politique et les médias, etc.) affectant les postcolonisés dans la société française. S’est diffusée alors une vision étriquée que l’on peut appeler laïcarde, excluante et intolérante, du bel idéal de laïcité, qui peut être pourtant compris dans l’esprit de la loi de 1905 comme la séparation des institutions politiques et religieuses et comme la garantie publique de l’expression des croyances et des incroyances dans un espace commun.

Impensés antiracistes

Face à cet oubli, des militants antiracistes ont légitimement mis en avant le combat contre l’islamophobie. Mais trop exclusivement, de manière parfois obsessionnelle, dans une acception excessivement large de la notion d’islamophobie. La laïcité était portée en second rang, parfois réduite à une arme coloniale. Si la liberté d’expression publique des croyances était défendue, ce n’était plus un droit reconnu aux incroyants, stigmatisés automatiquement comme « islamophobes ». Le rapport de Charlie Hebdo à l’islam a ainsi souvent été travesti. Un authentique compagnon de route de la gauche radicale, mon ami Charb, a été insulté en toute méconnaissance de cause. Certes, il y a eu les tendances à l’amalgame entre islamismes et islam chez Fiammetta Venner et Caroline Fourest, ou les tentations chez Philippe Val d’un « choc de civilisations » type « démocratie contre islam ». C’est une des raisons principales pour lesquelles j’ai quitté Charlie Hebdo en décembre 2004.

Mais cela ne constituait pas le cœur des dessinateurs et des journalistes de Charlie, qui défendait la possibilité d’une ironie critique vis-à-vis de toutes les religions, sans logique discriminatoire particulière vis-à-vis de l’islam, donc sans islamophobie en un sens plus précis du terme. D’ailleurs, en nombre de dessins et de couvertures, l’église catholique, en tant qu’institution religieuse dominante, était beaucoup plus prise pour cible, de très loin, avec des caricatures nettement plus trash. Quelques-uns, dont les œillères idéologiques ne sont pas trop aveuglantes et qui tiennent compte de ces faits constatables, le reconnaissent, mais parlent de la nécessaire attention à « la susceptibilité » particulière des musulmans dans un contexte islamophobe. Malgré leur bonne volonté par rapport aux données observables, ces derniers mettent un pied sur une pente glissante. Car ils tendent à homogénéiser ainsi les rapports à l’islam de la variété des musulmans, un peu comme le font les islamophobes. Et, leur argumentation prend même la tonalité d’un paternalisme colonial, avec une sorte d’implicite logique du type « vous savez, ils ne sont pas suffisamment avancés, contrairement aux catholiques, pour admettre une dose d’ironie vis-à-vis de la religion… ». Les rhétoriques anticolonialistes ont parfois du mal à en finir complètement avec les adhérences coloniales.

Cela ne veut pas dire qu’il n’était pas légitime de demander aux rédacteurs de Charlie de s’inscrire dans une éthique de responsabilité, au sens du sociologue Max Weber, c’est-à-dire prenant en compte les effets de ce qu’ils pouvaient écrire et dessiner dans un contexte particulier. La grande majorité des collaborateurs de Charlie, en évitant un usage discriminatoire de la critique de l’islam, s’est inscrite dans une telle éthique de responsabilité. Et l’idée géniale de Luz pour la couverture du premier numéro du Charlie des rescapés va dans ce sens : le refus de céder à l’injonction meurtrière de se censurer sur ce qui a trait à l’islam, dans la mémoire vive des victimes, tout en donnant au dessin du Prophète une coloration tendre et pacifique.

Face aux manichéismes concurrents qui tendent à aplatir la réalité sur un seul axe, les libertaires n’ont-ils pas à promouvoir des boussoles pluralistes pour éclairer les complications de notre monde ? Je suis Charlie, antiraciste et pour la liberté d’expression des incroyances !

Philippe Corcuff

Groupe Gard Vaucluse de la Fédération Anarchiste

Chroniqueur de Charlie Hebdo d’avril 2001 à décembre 2004

* Texte paru dans Le Monde Libertaire (journal de la Fédération Anarchiste), Numéro spécial Charlie, supplément gratuit au n° 1762, 22 janvier 2015, PDF téléchargeable librement sur le site du Groupe Gard-Vaucluse de la Fédération anarchiste : http://www.fa-30-84.org/file/ML_special_Charlie.pdf

Le blog du Monde libertaire sur Mediapart :http://blogs.mediapart.fr/blog/le-monde-libertaire

Sommaire de ce n° spécial Charlie du Monde Libertaire (avec des dessins de Cabu, Charb, Luz, Reiser et un inédit de Tardi), 20 pages

Charlie National Hebdo, par Chrol

Critiquer les religions, combattre l’islamophobie, par Philippe Corcuff

Modeste contribution pour un temps déraisonnable, par Mato-Topé

Qui suis-je ? Qui sommes-nous ?, par le groupe P. Besnard

Mai 68 vu par Cabu et Hara-Kiri Hebdo, par Radio Libertaire (1988)

La fermeture de la pensée critique en Islam, par René Berthier

Cabu, Charb, Tignous... et Kropotkine, par le groupe Kropotkine

Confession d’un enfant du nouveau siècle, par Quentin

International : la rage aussi !

Á bas l’unité nationale !, par Coq’s

* Autres contributions sur l’après Charlie :

. « Après Charlie : bal tragi-comique à gauche radicale-sur-Seine », Rue 89, 19 janvier 2015

. Entretien avec Laure Adler sur France Culture, émission Hors-champs, 20 janvier 2015, à écouter sur :http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-philippe-corcuff-2015-01-20 (Charlie Hebdo et après Charlie...l’avenir d’une pensée critique et émancipatrice : Maurice Merleau-Ponty, Hannah Arendt, Emmanuel Levinas, Pierre Bourdieu...de la mélancolie joyeuse...)

autre source :

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/020215/critiquer-les-religions-combattre-l-islamophobie