Au nom de la laïcité et du féminisme, les femmes libres de corps et d’esprit - R Frégosi

jeudi 20 juillet 2017
par  Amitié entre les peuples
popularité : 14%

Au nom de la laïcité et du féminisme, les femmes libres de corps et d’esprit

Renée FREGOSI - Philosophe et directrice de recherche en science politique à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle

Depuis quelques années, après la libération des mœurs et des corps des années 70-80, un retour à l’ordre moral et une volonté de répression de cette liberté se manifestent, en partie sous la pression d’un retour du religieux en politique (les fondamentalistes musulmans revendiquent le droit de voiler les femmes, les intégristes catholiques se mobilisent contre le mariage homosexuel et ensemble ils luttent notamment contre la prétendue « théorie du genre » à l’école). Les censeurs et les justiciers voudraient supprimer la liberté de conscience et la liberté des mœurs qui l’accompagne. La répression sexuelle se révèle en effet, comme depuis la nuit des temps mais de façon renouvelée, le fondement de dynamiques mobilisatrices mortifères. Parmi ces dynamiques, l’islamisme est devenu d’autant plus puissant qu’il se soutient de thématiques idéologiques nouvelles : « post-colonialisme », « occidentalisme », « européo-centrisme », « islamophobie » ou « anti-sionisme ».

La liberté des mœurs va en effet de pair avec « les droits de l’Homme et du citoyen ». Attaquer l’une c’est aussi attaquer les autres. Le libertinage (du latin libertinus, affranchi, esclave libéré) est né au 16e siècle et s’est développé au cours des 17e et 18èmesiècles en corrélation directe avec la lutte pour l’émancipation des individus, la libre pensée et l’exercice du libre choix dans la vie publique, politique notamment, comme dans la vie privée. Le libre penseur admet tout autant la pratique sexuelle active et le no-sex, le pluralisme des partenaires ou la monogamie, activités sages ou débridés. Il est le défenseur du libre exercice de l’autonomie de l’individu quelque soit son sexe et son genre. La libre pensée, voilà la base historique et logique de la laïcité et de la démocratie moderne. Luttant contre l’emprise des croyances religieuses et superstitieuses comme des croyances sécularisées des eschatologies totalitaires et des thèses complotistes de tous poils, le libre penseur pose l’individu dans sa solitaire liberté face au vide absolu du cosmos et de l’absence de sens préconçu.

Les polémiques récentes sur le burkini, mais déjà les débats précédents sur la burqa et depuis ses débuts, la question du port du voile dit islamique, ont ainsi mêlé les références à la laïcité et au féminisme libérateur du corps des femmes. Dans cet affrontement, les tenants d’une laïcité à la fois « ouverte » et restreinte, considèrent que l’égalité hommes/femmes n’a « rien à voir » avec le combat laïque. Car leur laïcité est conçue essentiellement comme protection de la liberté religieuse et partant, comme tolérance de pratiques discriminantes (et stigmatisantes) à l’égard des femmes, subies par celles-ci de leur plein gré au nom de leur religion. Se prétendant « libérale », cette position accepte le fait de couvrir le corps des femmes et l’interprète comme libre choix de se vêtir et liberté religieuse. Il s’agit là d’un double détournement de l’esprit laïque.

D’une part, si la laïcité consiste bien dans la garantie du libre exercice des cultes, et même de la liberté de revendiquer publiquement son appartenance à une religion pour les individus, elle n’est en aucune façon protectrice des religions en tant que dogmes et volonté d’imposer à leurs adeptes des règles de vie ou des manifestations religieuses dérogeant au principe commun de liberté. On oublie trop souvent que la laïcité s’est instaurée comme un combat pour la défense de la libre pensée contre une religion d’Etat qui s’imposait à tous, et que la défense de la libre appartenance aux religions minoritaires (principalement judaïsme puis protestantisme) historiquement persécutées par le catholicisme dominant, n’est qu’une conséquence de l’affirmation de la liberté de croire ou de ne pas croire. Si les religions sont reconnues, l’apostasie, le blasphème, le péché et la supériorité des règles religieuses sur le droit positif national, sont en revanche des notions totalement étrangères et même contradictoires avec les principes laïques de la libre pensée et avec l’Etat de droit.

D’autre part, la laïcité consacre en effet le primat de l’individu sur la communauté religieuse, culturelle, familiale, clanique ou ethnique. En cela, l’émancipation des femmes en tant qu’individus par rapport à leur domination matérielle et symbolique en tant que sexe et/ou genre, relève directement du principe laïque. C’est d’abord dans ce cadre conceptuel qu’il s’agit de resituer la question féministe comme défense du droit des femmes à être libres au même titre que les hommes, et à être leurs égales en toute chose. Le principe d’égalité consiste précisément à instaurer un cadre commun, par de-là les différences plus ou moins objectives (sans les nier) et faisant fi des préjugés distinctifs de tous ordres (racistes, sexistes, classistes, culturalistes ou autres), permettant à tout individu quel qu’il soit d’exercer son autonomie de corps et d’esprit.

Lorsqu’une religion affirme comme peuvent le faire des lectures fondamentalistes tout autant du judaïsme que du christianisme ou de l’islam, que les femmes doivent être voilées en signe d’impureté, de soumission à l’homme (voir Paul, première épître aux Corinthiens, verset 11) ou par « pudeur », elle procède à une discrimination sexiste à l’égard de l’ensemble des femmes en niant l’égalité de tous les individus et à la fois, contrevient au principe d’un Etat de droit laïque fondé également sur la non ingérence des préceptes religieux dans la sphère publique. Refuser cette injonction religieuse (principalement islamiste aujourd’hui), relève donc à la fois du combat féministe et du combat laïque plus global.

Car d’une part, dans cette conception, ce sont bien toutes les femmes qui sont considérées comme impures, soumises ou devant être pudiques. D’autre part, si quelques unes renoncent à leur droit à l’égale condition avec les hommes, ce sont toutes les femmes qui se trouvent menacées d’en être privées. La liberté des unes passe par celles des autres et non pas s’y arrête. De même que chacun doit garder son vote secret pour que le secret du vote soit préservé pour tous, aucune femme ne peut se proclamer impure, soumise ou devant être pudique sans remettre en cause la dignité de toutes les autres. En acceptant de leur plein gré de porter voile, burka, niqab, burkini ou autre vêture réputée « pudique », ce sont toutes les femmes dans leur nature sexuée qui sont insultées.

Certes, il peut sembler plus commode pour les femmes des quartiers dominés par des groupes islamistes et de petits caïds de la drogue qui se targuent d’être des « grands frères » moralisateurs, de se soumettre à la pression qui leur intime de se voiler. Mais comme l’affirmait une jeune égyptienne interrogée à propos de la manifestation de femmes enlevant leurs foulards Place Tahir en mai 2015 en signe de libération : moins les femmes apparaissent comme faibles (sages et observantes, reconnaissant leur infériorité, leur impureté, leur statut de soumise) et moins elles se font agresser. Tandis que le féminisme victimaire met l’emphase sur la protection des femmes sur le mode de celle de l’enfance, les luttes féministes pour l’égalité sont résolument liées au combat laïque de l’émancipation des individus libres de corps et d’esprit.

Dernier ouvrage : Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates. Editions du Moment, mars 2016

Source Huffingtonpost.fr Oct 2016 :

http://www.huffingtonpost.fr/renee-fregosi/laicite-feminisme-religion-islam_a_21588907/