Atelier pour l’autogestion 3 : Heurs et malheurs de l’autogestion - Tony Andéany

dimanche 10 août 2008
par  Amitié entre les peuples
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FSE 2003 - Atelier pour l’autogestion

HEURS ET MALHEURS DE L’AUTOGESTION
TONY ANDREANI

Qu’est-il arrivé à l’autogestion, qui fut le thème porteur de toutes les aspirations nées du choc idéologique et politique de Mai 1968 et un slogan commun à tous les partis et syndicats de gauche dans les années 70, qui les voient s’y rallier les uns après les autres (tout en lui donnant des contenus très différents) ? “Dernière utopie ”, disait-on volontiers hier. Mais voilà que l’utopie renaît, que beaucoup s’en réjouissent, et que ce qui s’appelle le “ mouvement altermondialiste ” semble bien en être une puissante résurgence.

Mon propos (qui sera aussi une forme d’auto-critique) est que l’autogestion était effectivement une forme d’utopie, et même la forme la plus achevée de l’utopie moderne en ce qu’elle exalte l’autonomie de l’individu et la démocratie contre toutes les formes de collectivisme et d’assujettissement. Utopie réelle, dans la mesure où elle incarne un mouvement profond, irrépressible, de l’histoire contemporaine. Mais utopie, dans la mesure où elle efface les contradictions, et cesse d’avoir une prise sur la réalité. Le problème est alors de la dégager de cette “ gangue idéologique ” pour lui redonner son effectivité.

Ma deuxième observation est que cette utopie, justement parce qu’elle n’a pas su affronter les contradictions qu’elle portait en son sein, s’est facilement retournée en son contraire. Evolution saisissante. Ce qui était un projet anarchiste de gauche, renouant avec une vieille tradition du mouvement ouvrier (le proudhonisme, le communisme libertaire, le syndicalisme révolutionnaire, les conseils ouvriers, etc.) s’est mué chez nombre de ses défenseurs en un projet anarchiste de droite, synonyme de désétatisation, de privatisation, de dérégulation, d’abandon aux forces du marché. Ce qui devait être une réhabilitation de la politique, une exaltation du plan démocratique, est devenu une soumission aux lois de l’économie de marché capitaliste.

Le parcours politique d’un Michel Rocard en est une illustration qui ne manque pas d’étonner. Ce qui était appel à l’auto-gouvernement des travailleurs est devenu accompa-gnement social de la gestion capitaliste et participation à la propriété capitaliste (actionnariat salarié). Il est curieux de constater à ce propos l’inversion des rôles entre FO, autrefois championne du dialogue social avec le patronat, et la CFDT, autrefois championne d’une lutte sans merci et tous azimuts sur le terrain de l’entreprise. Je pourrais ajouter d’autres exemples de ce retournement de perspectives. On peut lui trouver toutes sortes d’explications sociologiques et psychologiques, mais on peut penser qu’il avait aussi des racines dans l’idéologie autogestionnaire elle-même. Je vais, faute de temps, m’attacher à trois points, parmi les plus sensibles : le rapport à l’Etat, le rapport à la propriété d’Etat, le rapport au Plan, et les présenter sous forme de thèses.

Thèse 1. La critique de l’Etat a sapé les fondements de la démocratie. Le nouveau mouvement autogestionnaire ne doit pas détruire l’appareil d’Etat, mais le soumettre à des institutions démocratiques revivifiées.

Le courant autogestionnaire avait deux adversaires majeurs : le Léviathan soviétique et l’Etat gaulliste, un Etat particulièrement fort, pour ne pas dire autoritaire (c’est pourquoi le mouvement autogestionnaire sera, à bien des égards, typiquement français). On s’en prenait d’abord à l’Etat de la domination de classe, et à l’Etat répressif en particulier. Il fallait donc réduire le champ de la loi au profit de règles contractuelles, alléger les contraintes administratives, rendre à la société civile un certain nombre de ses pouvoirs (ce sera par exemple le mouvement des radios libres). Au bout de ce chemin il y aura l’Etat modeste, et finalement l’Etat néo-libéral. On s’en prenait à la centralisation étatique, et les autogestionnaires furent des ardents défenseurs de la décentralisation. Ils le sont toujours, prônant la démocratie de proximité, avec cette conversion supplémentaire : la concurrence entre territoires n’est pas une mauvaise chose. Il y avait bien du vrai dans cette critique : la démocratie représentative, mais aussi la démocratie pyramidale de type conseilliste (telle qu’elle fut mis en œuvre notamment en Yougoslavie), privait les individus de leur capacité politique, se retournait en pouvoir d’une oligarchie et d’une technocratie.

En fait, il y avait là une contradiction à prendre à bras le corps : la contradiction entre le sujet politique, en théorie pair parmi les pairs, et l’individu avec ses intérêts particuliers. Or on a voulu évacuer cette contradiction en ne laissant au premier que ses droits individuels (politiques et civiques) au détriment de ses droits sociaux, et en valorisant le second, défenseur de son pré carré. Cela devait aboutir à la démocratie d’opinion, dont Rocard a fait un si grand usage, et à la démocratie de marché, où chacun fait son marché politique, en fonction de ses intérêts. Le système représentatif est devenu plus que jamais cette “communauté illusoire ” dont parlait Marx, et le “ système des besoins ” a été dominé par les groupes les plus fortunés et les plus puissants.

Le nouveau mouvement autogestionnaire, prône, lui, “ l’autogestion des luttes ” et la démocratie participative. C’est bien différent, puisqu’il s’agit au contraire de retrouver une capacité d’analyse et d’intervention politique perdue. Mais je vois un danger qui le guette : déserter le champ de la démocratie représentative au lieu de le reconstruire. Cette démocratie représentative est, certes, bien peu satisfaisante : l’électeur s’abstient ou se fait flouer, et l’on préfère se retourner vers les minorités agissantes ou les “ mouvements sociaux ”. Oui, mais, l’électeur, même inculte, même abusé, même votant pour le Front national, reste un citoyen : c’est le fondement même de la République.

C’est pourquoi la démocratie de participation ne peut être, à mon avis, qu’un troisième pilier, à côté des représentants et des procédures référendaires. Si passionnante que soit l’expérience du budget participatif de Porto Alegre, la plus aboutie en matière de participation populaire, il ne faut pas oublier qu’elle ne mobilise que quelques petits pourcentages de la population, qu’elle reste une manifestation de besoins particuliers, et qu’elle risque toujours d’être affectée par un “ cens social ”, ou, pour le moins, un “ cens culturel ”. Autrement dit elle ne doit pas conduire à faire l’économie d’une transformation profonde des formes de la démocratie représentative, et par suite du rôle de l’exécutif.

Même chose pour la réforme de l’Etat, au sens des administrations. Plutôt que de les remplacer en partie par des organisations issues de la société civile, et financées par l’Etat, mieux vaudrait, la plupart du temps, les replacer sous contrôle démocratique pour éviter que ce soient elles, fortes de leur expertise et de leur pouvoir technocratique, qui imposent leurs décisions : par le haut, en redonnant l’initiative et le pouvoir de choix au parlement et aux ministres (niveau de la démocratie représentative), et en évaluant leur action en fonction des missions qui leur sont confiées ; par le bas (niveau de la démocratie participative), en les soumettant au contrôle et aux demandes des usagers et de leurs associations. Si les administrations ne peuvent être autogérées, puisqu’elles sont chargées d’exécuter des décisions politiques qui devraient être d’intérêt général, un peu de pression autogestionnaire ne leur ferait pas de mal.

Thèse 2. La critique de la propriété d’Etat a conduit au social-libéralisme. La perspective autogestionnaire ne doit pas détruire la propriété d’Etat quand il s’agit de services publics, mais la démocratiser.

Il s’agissait pour le courant autogestionnaire, dans les années 70, de trouver une troisième voie entre le système soviétique et le capitalisme, mi privé mi-étatique, à la française (c’est pourquoi le parti socialiste sera le lieu de réception politique du courant). Et cette critique a attaqué par le fait même tout le compromis social keynésien, qui s’était mis en place justement sous la houlette de l’Etat interventionniste. Le grand mot d’ordre était : rendre à la “ société civile ” les pouvoirs confisqués par l’Etat. On s’en prenait d’abord à l’étatisation des moyens de production. C’est ici le programme commun qui était visé, puisqu’il reposait sur une large étatisation. La gestion tri-partite des entreprises publiques était mise en cause, car elle déléguait les pouvoirs et parce que l’Etat restait maître du jeu (l’idée rocardienne que les nationalisations doivent se faire non à 100%, mais à 50% ne répond pas seulement à un souci de faisabilité, mais à la volonté de panacher le pouvoir de l’Etat pour le réduire). On n’était pas contre la nationalisation, mais à condition qu’elle corresponde à une redistribution des pouvoirs de propriété entre les l’entreprise et les instances sectorielles, locales, régionales, nationale (Rosanvallon appelait de ses vœux une “ dépropriation ”) et qu’elle s’accompagne d’une démocratisation en profondeur de l’entreprise (conseils d’ateliers, groupes autonomes etc.). Mais ce programme n’a jamais été approfondi et on en est venu à désespérer rapidement de la capacité de l’Etat propriétaire à se dessaisir de ses prérogatives.

Au bout du chemin, on préférera jouer le jeu de l’entreprise capitaliste, qui ne demandait qu’à s’autogérer (à subir le moins possible d’obligations), dans l’espoir que les salariés pourraient mieux y faire valoir leurs droits. De fait l’entreprise capitaliste s’est empressée de détourner à son profit un certain nombre de revendications d’autonomie (ce seront la “gestion participative par objectifs”, les “cercles de qualité”, les “groupes de projet”, plus généralement le “management participatif ”), le tout sous le contrôle de la hiérarchie. Puis on s’est avisé que la mondialisation était incontournable. Dès lors le capitalisme actionnarial ne pouvait être remis en cause, et tout ce qu’il restait à faire était d’y participer pour disposer de contre-pouvoirs. On s’en prenait ensuite à l’Etat providence, considéré comme une vaste machinerie bureaucratique opaque et éloignée des besoins des gens. Dans son livre sur La crise de l’Etat- providence, Rosanvallon proposait de déléguer à des associations (donc à la société civile) nombre de ses fonctions. Mouvement qui, comme on le sait, aura un bel avenir devant lui, l’Etat allant se décharger de plus en plus de ses responsabilités sur elles. Cette critique de la propriété d’Etat et, plus spécifiquement, des services publics, était la porte ouverte au retrait de l’Etat. Or l’autogestion ne peut être la solution s’agissant des services publics. Parce qu’ils fournissent des biens sociaux, nécessaires à l’exercice de la citoyenneté politique, sociale et économique, ils sont de la responsabilité de l’Etat et doivent être distribués selon un principe d’égalité, sous diverses réserves qui visent à éviter un usage trop dispendieux (ils seront alors plus ou moins payants) ou imposé (c’est alors l’égalité d’accès qui importe). Il est nécessaire que l’Etat garde la décision finale, même s’il est aussi nécessaire que les personnels et les usagers aient des voix délibératives (ainsi dans l’exemple des Universités, seuls services publics qui élisent leurs organes de gestion : aller vers une plus grande autonomie ruinerait le principe d’égalité, en les rendant concurrentielles et en partie dépendantes d’un financement privé). C’est pourquoi il faut se méfier de la concession à un tiers secteur (pour l’essentiel des associations partiellement financées sur fonds publics). Beaucoup y voient la seule voie pour que les individus reprennent en main les services aux personnes ou des services locaux dont ils ont besoin.

De fait il y de bonnes raisons d’être à un secteur d’économie solidaire auquel l’Etat délègue nombre de missions de service public, telles que la vie de quartier, l’accueil des jeunes enfants ou l’aide aux personnes âgées, les tâches d’insertion etc. Il ne s’agit donc pas de nier l’utilité de ce secteur qui, autogéré, est aussi une école de démocratie, mais cela ne doit pas conduire l’Etat à ne plus définir des missions et à faire l’économie d’une réforme profonde des services publics. Les services dits de proximité doivent être un plus et non un moins par rapport à des prestations fondées sur le principe d’égalité et d’universalité. Trop d’autogestion finirait ici par entamer ces principes républicains. En somme la contradiction qu’il s’agit non de lever, mais de faire jouer de façon dynamique, est ici la contradiction entre le besoin de communauté (les services publics font communauté nationale) et le besoin d’autonomie (se prendre en charge, satisfaire ses besoins propres).

Thèse 3. La critique du Plan a abouti à l’autorégulation des marchés. Les entreprises autogérées, dont les formes ne sont encore qu’esquissées, devront être guidées par un plan démocratique.

Les écrits autogestionnaires des années 70 associent autogestion et plan démocratique. Ce vœu restera lettre morte. La propriété publique, qu’on voulait à juste titre rendre plus “ sociale ”, d’une part en faisant intervenir dans sa gestion d’autres acteurs que l’Etat, d’autre part en l’articulant à une planification démocratique et largement décentralisée, fut considérée comme un obstacle à la fois à l’efficacité (l’Etat est un mauvais patron), et à l’internationalisation corrélative de la montée des multinationales. Tout le système public de financement par le crédit fut abandonné au profit des marchés financiers dominés par les investisseurs institutionnels. C’est ce qui a conduit la “ deuxième gauche ”, qui a vaincu les résistances de la “ première gauche ”, a accepter les privatisations, la transformation de la planification en “ régulation ”, et, pour finir, à confier ce qui restait de régulation à des autorités administratives indépendantes. On a bien essayé de sauver quelques meubles en gardant quelques pourcentages d’actions et en privatisant une partie du secteur bancaire en direction des coopératives de crédit (non opéables), mais la logique capitaliste a été la plus forte. Finalement aucun effort sérieux n’a été fait pour trouver des formes de propriété sociale aptes à affronter le défi de la mondialisation et à se passer des marchés financiers.

C’est là que nous en sommes, et là que le mouvement altermondialiste piétine, oscillant entre la recherche d’une régulation plus forte et plus étatique et la recherche de solutions alternatives au capitalisme. Hic Rhodus, hic salta.

Si les services publics doivent rester de la responsabilité de l’Etat (et sa propriété à 100%, du moins au niveau des sociétés mères), on peut rouvrir la perspective d’entreprises publiques, où la puissance publique resterait majoritaire, à condition d’éviter le double écueil d’une tutelle trop étroite et celui d’une carte blanche laissée au management, de mettre en place une participation des personnels qui aille bien au-delà de la loi de démocratisation de 1983, et de reconstituer un pôle public bancaire, pour éviter le plus possible l’appel aux marchés financiers. Mais nous avons les moyens aujourd’hui de penser une autre alternative, sur la base de l’expérience historique accumulée et d’expérimentations récentes, porteuses d’innovations (je pense notamment au commerce équitable et au financement solidaire). Nous disposons de toute une gamme de propositions théoriques : les “modèles” de socialisme autogestionnaire élaborés par des économistes et philosophes. Nous savons qu’il est désormais possible de résoudre le problème du self management dans de très grands groupes d’entreprises, qui peuvent avoir la taille de multinationales : l’organisation en réseau du groupe de coopératives Mondragon en est un exemple pionnier. Nous savons qu’il y a plusieurs possibilités de financement qui se passent des marchés financiers. Je n’ai pas le temps de développer.

Mais je voudrais insister sur le rapport au Plan, plan sans lequel il n’y a plus d’orientations générales décidées en commun, plus de démocratie au sens d’une volonté générale, mais seulement des intérêts particuliers, fussent-ils autogérés, qui s’affrontent sans se combiner en vue d’un intérêt général. La contradiction, qui est au cœur du projet autogestionnaire, est donc ici celle entre l’autogestion des entreprises, c’est-à-dire des collectivités de travail particulières, et ce qu’on appelait l’autogestion généralisée, en fait l’appropriation sociale d’un destin collectif.

Le plan sera un plan sinon impératif, du moins “ programmatique ” dans le domaine des administrations et des services publics, parce que ceux-ci, comme je l’ai dit, sont de l’ordre du collectif, produisent ces biens sociaux qui font collectivité. En revanche le plan ne sera que directif et incitatif dans tous les domaines où il s’agit de respecter les choix privés, où l’on produit donc des “ biens privés ”. On définit un certain nombre de normes qui laissent une grande marge de choix aux travailleurs autogestionnaires. Par exemple on encadre le marché des emplois par non seulement une législation “ sociale ”, mais par des règles générales concernant l’échelle des rémunérations ou les transitions entre deux emplois. Ou encore on fixe des normes environnementales strictes et d’autres qu’on pousse à respecter seulement par des incitations, notamment fiscales. Au-delà on laisse les entreprises se débrouiller comme elles l’entendent. L’autogestion est ainsi une réalité, mais elle cesse d’être essentiellement concurrentielle, elle devient aussi, grâce au plan, coopérative. Bref on passe de l’autorégulation, ou d’une régulation soumise au principe de concurrence, à une véritable régulation collective et démocratique.

En conclusion, l’autogestion a tout l’avenir devant elle à condition qu’elle fasse jouer positivement ses propres contradictions, la première tâche étant de les identifier. Nous devons nous habituer à penser que les contradictions sont le mode normal d’être des individus et des sociétés, et que la démocratie, qui comporte aussi ses contradictions, est une manière de les faire vivre, là où les utopies (je pense aussi bien à l’utopie collectiviste qu’à l’utopie néo-libérale) visent à les plier sur l’une de leurs faces, toujours finalement au profit d’une minorité.


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27 avril - UE : Refus du travaillisme - RTT 30H hebdo

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