Appel des économistes pour sortir de la pensé unique. « Pour un nouveau plein emploi »

mardi 24 juin 2008
par  Amitié entre les peuples
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par Patrick Dieuaide

Sur « Pour un nouveau plein emploi », Appel des économistes pour sortir de la pensée unique, Alternatives Économiques-Syros, 190 p.

Constitué quelques temps après le mouvement social de novembre-décembre de 1995, l’« Appel des économistes » se veut être à la fois un manifeste contre le tout « économisme » de la pensée (néo-) libérale et l’expression argumentée d’un objectif politique affirmant les conditions possibles d’un « nouveau » plein emploi.
Dans cet ouvrage, structuré en deux parties, les contributions présentées convergent essentiellement autour de deux thèmes : la critique des politiques d’emploi et de désinflation compétitive menées depuis plus de dix ans maintenant ; la réduction du temps de travail comme levier essentiel pour une transformation des rapports de travail dans la production, et plus largement encore, pour un redécoupage des frontières entre l’Économique et le Social.

Concernant le premier thème, les auteurs dressent un bilan des politiques publiques à la lumière des résultats obtenus en matière de lutte contre le chômage. Ainsi, pour L. Hoang-Ngoc, le carcan instauré par les critères de Maastricht, le zèle des gouvernements en matière de réduction de déficits publics, le choix délibéré de la doctrine monétariste comme principe guidant l’action des Autorités monétaires nationales, constituent autant de raisons expliquant le ralentissement durable de la croissance et, partant, la faiblesse des créations d’emploi. Sans être pour autant au cœur de son argumentation, cette analyse est partagée par T. Coutrot pour qui la répartition de la valeur ajoutée entre salaires et profits serait l’expression « d’un rapport de force exagérément favorable au capital » (p.46). Pour ce dernier, préoccupé des conditions socio-politiques du moment, la réduction du temps de travail serait un moyen de « réunifier le salariat, (de) faire reculer l’éclatement des statuts et des situations individuelles » (p.47). Plaidant pour une compensation salariale intégrale financée sur les profits des entreprises, l’auteur dénonce par ailleurs les positions démagogiques de celles et ceux qui s’aventureraient à demander, en sus du maintien du niveau des rémunérations, une relance des salaires comme en 1981-1982 [« Maastricht oblige » (p.52)].

De son côté, F. Lefresne dénonce l’inefficacité des politiques d’emploi menées jusqu’alors qui, à coup de stages et de subventions à l’embauche, mettent l’accent sur le niveau des salaires ou des qualifications comme facteurs d’« employabilité » de la main d’œuvre et des jeunes tout particulièrement. A ses yeux, le débat sur l’efficacité des politiques d’emploi est inséparable des nouvelles représentations et normes d’emplois (Ces, Sivp, Cie, temps partiel...) dont l’institutionnalisation vise explicitement à destabiliser « les standards traditionnels du droit du travail (...) calés en grande partie sur l’emploi à durée indéterminée » (p.69). Plus largement, flexibilisation et précarisation du travail trouveraient une légitimité économique « dans le puissant travail idéologique de la pensée unique soutenant que la raréfaction du travail résulte des forces inéluctables du marché et de la technologie » (p. 70).

Pour faire bref, ces contributions ont en commun d’insister sur la nécessité de relancer la croissance pour relancer les créations d’emplois. Cette exigence conduit leurs auteurs à promouvoir une politique économique d’inspiration keynésienne à cette différence près cependant d’avec sa forme standard que, la réduction du temps de travail, via les créations d’emplois (p.9) qu’elle est sensée induire (sans perte de salaire), jouerait un rôle central dans la relance de la masse salariale. Cette variante de keynésianisme laisserait ainsi ouverte la possibilité d’un redéploiement, voire d’un accroissement, des dépenses publiques, pour soutenir l’activité économique conformément au mécanisme du multiplicateur (voir L. Hoang-Ngoc, pp.31-32).

L’autre point commun de ces contributions réside dans ce fait d’évidence pour leurs auteurs, selon lequel le plein emploi signifierait « tout simplement que chacun doit avoir un accès socialement organisé à une activité reconnue socialement utile (...) ». Cette idée, nous la retrouvons sous des formulations diverses, sous la plume de L. Hoang-Ngoc, qui voit dans les dépenses publiques un substitut aux dépenses privées pour financer des activités non rentables (notamment dans les secteurs de la santé, de l’éducation, des transports...) ou la production d’infrastructures collectives ; c’est aussi la position de T. Coutrot qui conçoit fort bien que le secteur public puisse répondre à ces nouveaux besoins « par l’emploi de salariés disposant de rémunérations décentes et de statuts stables » (p.42) ; de même pour F. Lefresne, très explicite sur ce point, quand elle dit qu’« il faut réaffirmer que chaque individu a droit à un emploi, socialement utile et reconnu comme tel, et que le plein emploi peut être le moyen de réaliser ce droit » (p.70). Ou encore chez J. Gadrey pour qui, dans le secteur privé, l’amélioration de la compétitivité des entreprises passe par la nécessité de développer des « conventions de qualité » (p.88) entre entreprises et salariés sur les produits et les services fournis, sur les formes d’organisation et le contenu du travail.
Bref, on pourrait multiplier les citations (voir par exemple, C. Ramaux, p.102) qui souligne sur le fond la nécessité d’opposer à une logique marchande de la valorisation des ressources productives une logique sociale et/ou collective (étatique) d’organisation et de répartition du travail et des revenus.

Sortie des oubliettes quinze années après les débats sur la place et le rôle de l’État et du secteur public dans la stratégie de politique économique du gouvernement d’Union de la gauche, cette thématique devait trouver dans la réduction du temps de travail un terrain privilégié qui permettent d’expérimenter de nouvelles approches, de formuler de nouvelles propositions.

Là réside vraiment l’intérêt de l’ouvrage, dans les réflexions stimulantes concernant le sens que peut prendre la réduction du temps de travail au regard des métamorphoses du travail et des pratiques sociales et politiques des citoyens.

Non sans une pointe de provocation, B. Théret s’interroge sur les conséquences d’une diminution du temps de travail au niveau de la participation des salariés à la vie des institutions et à la production des services publics. À grands traits, l’idée développée par l’auteur serait de substituer à l’« impôt en argent » prélevé par l’Éat, un « impôt en nature » prélevé sur le temps libre dégagé des gains de productivité réalisés et exprimant « en temps d’activité socio-politique » (p.145), « une nouvelle forme de citoyenneté active » (p.146). Cet impôt viserait à la redéfinition du système de valeurs et des compromis sociaux constitutifs de la régulation sociale (p.147) en cherchant à diminuer la fiscalité, le poids et l’arbitraire de la bureaucratie publique et en améliorant les possibilités de démocratie directe, de délibération et d’évaluation des politiques menées.

Sur un autre registre, P. Zarifian considère la réduction du temps de travail comme un phénomène étroitement lié au changement radical des sources même de la productivité. Selon cet auteur, le temps de travail immédiat, celui-là même que l’on peut considérer dans le cadre du rapport salarial comme un temps immédiatement productif de valeur, ne serait plus qu’une « source secondaire » comparée aux temps d’ « étude », de « communication » et d’« apprentissage » qui, de plus en plus, fondent le contenu des activités des salariés.

C’est pourquoi, loin d’être un résidu du progrès technique, la réduction du temps de travail constitue à ses yeux un objectif politique ouvrant sur une dimension beaucoup plus large que celle consistant à l’assimiler au triptyque classique : partage du travail, relance de la consommation, enrichissement du contenu en emplois de la croissance. Pour faire bref, P. Zarifian présente la réduction du temps de travail comme un fait social inséparable du redécoupage de la frontière entre travail et non-travail, au point de faire du temps de travail un temps immédiatement social où vie professionnelle, vie privée, vie civile et citoyenne seraient intimement mêlées, au-dedans comme au-dehors de l’entreprise.

L’approche de P. Zarifian trouve un prolongement dans les réflexions de C. Vercellone à propos du revenu de citoyenneté. Pour l’auteur, le caractère de plus en plus coopératif et subjectif du travail salarié ruinent tout effet régulateur de la loi de la valeur comme normes de production et de distribution des revenus. Dans ce contexte où les gains de productivité réalisés dépendent directement du développement « des forces productives de la société et non d’une addition de travaux individuels » (p.161), la mesure et la distribution des revenus issus du travail « s’impose comme un processus qui doit trouver son principe régulateur directement, à un niveau social » (p.161). C. Vercellone voit ainsi dans le revenu de citoyenneté, « attribué automatiquement à tout citoyen, indépendamment de son statut social ou professionnel par rapport au monde du travail », un complément nécessaire à la réduction du temps de travail. Cette forme nouvelle de rémunération agirait comme un garde-fou contre la précarité et l’exclusion en même temps qu’il garantirait l’accès des personnes à un ensemble de services collectifs et de valeurs d’usage.

Au total, la lecture de cet ouvrage fait ressortir un décalage profond entre deux conceptions de la dynamique du capitalisme, l’une reposant sur les cadres traditionnelles de la macroéconomie (fut-elle keynésiennne), l’autre affirmant plus ou moins explicitement la nécessité d’une révision radicale des concepts et catégories pour saisir l’ampleur et la profondeur des mutations actuelles.

C’est d’ailleurs toute l’ambiguïté du titre de l’ouvrage, « Pour un nouveau plein emploi », dont on ne sait trop s’il s’agit d’une réminiscence d’un passé lointain et révolu ou les prémisses d’une nouvelle hétérodoxie porteuse d’un projet radical et mobilisateur.



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