Actualité de l’autogestion - Le séminaire : 2 - Introduction de M Fiant

dimanche 10 août 2008
par  Amitié entre les peuples
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LE SEMINAIRE :
ACTUALITE DE L’AUTOGESTION

Le texte qui suit a servi à la préparation des diverses interventions du séminaire. Hormis quelques modifications de forme mais aussi l’adjonction des notes en annexe, il est publié dans sa forme originelle. L’intervention orale qui ouvrit le séminaire en donnait un résumé. Cette approche ne prétendait d’aucune façon fonder un consensus. L’un des enjeux de ce débat était précisément de dégager les convergences possibles entre les diverses sensibilités se réclamant de l’Autogestion et plus encore peut-être d’évaluer leur capacité à gérer leurs divergences. Cela est essentiel, car l’Autogestion ne tend pas à l’uniformité mais à la reconnaissance et à l’articulation des différences.

INTRODUCTION
MICHEL FIANT

Traiter de l’actualité de l’autogestion, c’est considérer que dans les crises et les béances que provoquent les transformations de la production et des institutions capitalistes, il apparaît des aspirations et des ouvertures qui la rendent concevable et nécessaire. Nous avons à montrer et si possible à démontrer que l’autogestion généralisée, la République autogérée, peuvent définir et structurer un nouveau projet de société. Nous avons constamment à souligner, ce qui dans les pratiques et les revendications des mouvements de contestation -que les causes en soient sociales, politiques, écologiques- exprime les aspirations à l’autodétermination, à l’autogestion. Parce que c’est un trait constant et peut-être pour cela constamment minoré. Parce que c’est plus que jamais, une condition de l’émancipation du plus grand nombre.

Le « mouvement des mouvements », l’altermondialisation, est la première manifestation massive, qui exprime à l’échelle planétaire cette volonté populaire d’autodétermination. Ce mouvement témoigne ainsi de la diversité et de l’intrication des problèmes et des oppositions que soulève le capitalisme globalisé. Mais il n’est pas encore parvenu à construire les concepts, les structures, les stratégies, qui sont indispensables à la synergie, des forces sociales et politiques qui peu ou prou se reconnaissent en lui, pour mettre fin aux méfaits de ce système de domination et d’exploitation des ressources humaines et naturelles.

L’ambition de ces rencontres est de contribuer à la construction de ces outils intellectuels. Nous appartenons ou avons appartenu à des familles politiques différentes, nous provenons de pays différents, mais nous avons en commun la volonté de dépasser le capitalisme, de construire d’autres rapports humains, d’autres institutions, un autre monde. Nous avons aussi en commun l’importance que nous attachons comme moyen et comme fin à l’autodétermination du plus grand nombre, à l’auto-gouvernement, ou pour le dire autrement à l’autogestion. Les formations sociales, les institutions de nos pays sont très comparables, comme nos interrogations, non sur l’Europe des peuples, mais sur celle qu’au nom d’un prétendu libéralisme, les gouvernements en place construisent. Dans ces conditions, la diversité de nos parcours, de nos implications, bien loin de nuire, devrait enrichir nos problématiques respectives, favoriser le dialogue entre nous et avec les diverses composantes de l’altermondialisation.

QUEL MONDE, QUELLE SOCIETE ?
La mondialisation, tendance inhérente au capitalisme, atteint un nouveau stade. Sans engager ici un débat sur la périodisation de ce mode de production, il me semble utile de se positionner dans le débat en cours sur la caractérisation de cette période. Il faut, me semble-t-il, réfuter les thèses [2] selon lesquelles le capitalisme serait entré avec « l’économie de la connaissance » dans une nouvelle et longue ère de développement, de stabilité. Pour autant on ne peut se satisfaire d’une vision du présent comme un développement presque linéaire de ce qui fut au XX° siècle. Des caractérisations comme « néo-tayloriste » [3] ou « super-impérialisme » ne disent que peu de choses sur les conditions actuelles de dépassement, de rupture. Il y a en œuvre des transformations fondamentales et largement irréversibles du procès de travail et de valorisation, des institutions politiques, des formations sociales. La persistance et même l’extension de certaines formes antérieures d’exploitation et de domination ne doivent pas nous dissimuler que prennent forme et force de nouvelles contradictions. La globalisation capitaliste comprise non seulement comme mondialisation mais comme nouvelle phase de « socialisation » -au sens de Marx- pose de redoutables problèmes, mais ouvre de nouveaux possibles. Je n’irai pas jusqu’à dire comme André Gorz [4] que déjà « plusieurs modes de production coexistent ». Mais les prémisses d’une nouvelle société semblent rassemblées, le dépassement de l’ancienne est concevable. Ce sont ces conditions concrètes qui donnent toute son actualité au projet autogestionnaire.

Toute réflexion sérieuse sur le système complexe et contradictoire de rapports sociaux, d’institutions, se développant à l’échelle de la planète, suppose sans doute de reprendre les analyses, de retravailler les concepts. La marchandisation, la financiarisation, la mondialisation, le procès de travail et celui de valorisation, les trames politiques et les structures sociales, tout fait question. Les matériaux pour cette reconstruction ne manquent pas, loin s’en faut, mais les synthèses restent à construire. Elles sont très largement conditionnées par le développement des conflits et des luttes, par l’expérience collective. Ne pouvant ignorer cette nécessité ce séminaire devra donc limiter, relativiser, ses ambitions.

En charge de cette introduction, je m’en tiendrai à trois angles de vue sur la société capitaliste telle qu’elle se présente au début du XXI° siècle. Les transformations du procès de travail, des institutions politiques, des formations sociales me paraissent en effet poser des questions essentielles pour notre débat. [5]

LE TRAVAIL EN QUESTION
L’incontestable transformation du procès de production et notamment du procès de travail dans la dernière partie du siècle passé, fait l’objet d’analyses nombreuses et souvent divergentes. Faisant ici l’économie d’une critique argumentée j’avancerai les propositions suivantes :
Le travail immatériel est devenu déterminant pour l’ensemble des procès de production et de valorisation. La conception, la simulation, l’innovation parfois, un travail intellectuel en tout cas, préfigurent chaque moment du processus. Celui-ci suppose une formalisation, une intégration des savoirs, ceux de l’ouvrier, du technicien et de l’ingénieur, dans une démarche souvent plus pragmatique que scientifique. Entre l’homme et la matière s’installe ainsi une nouvelle médiation. C’est manifeste dans les épicentres de la société capitaliste ; c’est déjà perceptible à la périphérie où coexistent les formes les plus archaïques et les plus modernes de travail, donc d’exploitation et de domination. L’image selon laquelle c’est l’occident qui conçoit et le sud qui construit [6] risque en effet de nous dissimuler que les deux pôles sont entraînés dans un même mouvement. Sur le court et moyen terme et au-delà, sans doute n’aurons-nous pas, les mêmes formations sociales. C’est une autre question.

Mais déjà les multinationales transfèrent dans ces nouveaux marchés, leurs capitaux et leurs techniques. Si la main d’œuvre même qualifiée y est très chichement payée, s’il y a des sous-traitants qui pendant un certain temps peuvent maintenir des outils archaïques, le modèle « cognitif » s’impose. Des transferts s’opèrent, des concentrations se font. En Chine [7], en Inde [8], à Singapour, l’informatique et les informaticiens sont de plus en plus présents. Comme les intérêts financiers, les logiques cognitives se mondialisent. Les messages techniques, financiers, politiques véhiculés par les réseaux de télécommunications, transmettent aussi des normes et des représentations. Ce « capitalisme cognitif » n’est pourtant qu’un modèle, un principe d’organisation de la production marchande. Comme le « taylorisme » avant lui, il est à la fois minoritaire et déterminant dans l’ensemble de la production des biens et des services.

La coopération d’une série d’acteurs de divers métiers, souvent de divers continents est requise pour la conception des marchandises, comme pour la mise en œuvre des divers moments de leur fabrication et de leur valorisation. La démarche ne se limite donc pas à l’intégration dans les logiciels du savoir-faire ouvrier ; les salariés sont de façon directe ou indirecte, constamment sollicités. Pour accroître la productivité donc le profit, il faut que tous les acteurs s’impliquent dans le travail commun, en comprennent les finalités, en partagent les modalités. S’il y a peu d’ années encore, Robert Solow s’étonnait que l’informatisation ne semblait pas entraîner de croissance de la productivité, plusieurs études [9] paraissent depuis avoir élucidé le paradoxe. C’est précisément l’organisation de cette chaîne d’échange et de collaboration qui conditionne la productivité d’une machinerie informatisée.

Le savoir se développe ainsi. Nombre de travaux apparemment simples réclame une connaissance de la société, de ses codes, de ses rythmes ; la généralisation de l’enseignement primaire et secondaire est aujourd’hui censée y pourvoir, mais la « quotidienneté » tout encombrée qu’elle soit d’idéologies marchandes et étatiques y contribue et donne à un grand nombre une capacité de dialogue et d’initiative, un savoir-être. Celui-là, souvent nécessaire à la coopération dans les filières de production de biens matériels, est indispensable dans les services aux entreprises et aux particuliers. Les salariés, de toutes les branches et de toutes les qualifications, en nombre croissant, doivent en même temps posséder et croiser un savoir, un savoir-faire, un savoir-être. Cette force de travail qualifiée est le produit de l’enseignement, de l’information, des sciences et des arts et donc des salariés qui s’y emploient ; ce travail est un travail complexe [10]. Elle est aussi le fruit de l’expérience collective et individuelle dans les entreprises, les institutions, la société, c’est une culture, c’est un produit social. Même si elle n’est nullement dépassée, à l’échelle planétaire notamment, la dichotomie entre la connaissance et le travail, c’est-à-dire aujourd’hui entre le capital et le travail, est en question. Ainsi le concept marxien de « général intellect » prend vie sous nos yeux. Mais nul ne garantit, qu’il aura la vie facile !

Ces tendances en œuvre dans les pays où nous vivons et agissons se développent donc de façon contradictoire :

Le savoir, scientifique ou social, en se généralisant se banalise. Les couches techniciennes, elles aussi mises en concurrence avec la main d’œuvre des pays dominés, se retrouvent sous la pression de la flexibilité et de la précarité.

Les frontières entre travail et non-travail deviennent poreuses. Le non-travail est nécessaire à la construction et au développement de la compétence. L’élaboration n’a cure des horaires de travail. Pourtant le Capital, prétend toujours faire du temps la mesure du travail salarié. Avec le « modèle de service », il veut accroître la responsabilisation individuelle. Cela contribue à un climat permanent d’instabilité, voire de culpabilité, dans les entreprises. La réduction de l’effort physique s’accompagne souvent d’une pénibilité accrue du travail.

C’est l’agencement des collectifs de travail qui élève la compétitivité et la compétence globales ; dans leur pratique se construit un savoir collectif qui échappe largement aux états-majors financiers. Les contradictions entre travail concret et travail abstrait, valeur d’usage et valeur d’échange, donc entre travailleurs et patrons, prennent de nouveaux contenus.

LA CRISE DES INSTITUTIONS POLITIQUES.
La démocratie représentative présente tous les symptômes d’une crise systémique. La complexité grandissante des rapports sociaux, la domination du capital financier, concourent à des modifications drastiques des fonctions des institutions nationales ou internationales [11]. Ces modifications rendent de plus en plus fragiles et conflictuelles les régulations sociales et politiques qui deviennent pourtant la principale fonction des Etats.

La représentation en question
Les rapports sociaux sont devenus plus complexes. La gestion de la cité, de la société, réclame la mise en cohérence d’intérêts diversifiés souvent contradictoires. L’Etat capitaliste et à sa tête le gouvernement, ont dans ce dessein, deux références majeures, le profit et la stabilité politique et sociale. Pour assurer l’un et l’autre ils doivent tenir compte des attentes populaires, les satisfaire quelquefois, le plus souvent les contenir. Outre les arbitrages entre les divers intérêts capitalistes, ils ont aussi à tenir compte des revendications salariales, féministes, écologistes, humanistes, etc. Dans la plupart des cas les attentes populaires sont déçues. par le contenu de leurs réponses mais aussi par l’absence de dialogue préalable. En effet l’activité de chaque individu se déroule dans des rapports, dans des espaces sociaux différents et diversifiés. L’individu concilie plus ou moins bien ces moments et ces activités. Mais les partis, les syndicats, les associations, des groupes informels, différencient et formalisent les aspirations et les demandes répondant à l’une des facettes de l’existence individuelle. Ce sont ces représentations -le discours et le représentant- qu’il faut convoquer. L’objectif n’est pas seulement la délibération mais aussi l’appropriation par le plus grand nombre des déterminations, des conditions de la vie sociale. Dans les régimes politiques actuels l’absence de ce moment décisif d’une effective démocratie réduit plus encore l’efficience des décisions d’administration. Dans le régime que nous souhaitons il faudrait sans doute à la concertation ajouter l’action, l’expérience collective. Mais ce qui est vrai pour les différentes activités l’est aussi pour les territoires. La façon d’articuler ces moments du processus démocratique, de distribuer et contrôler les responsabilités des différentes institutions, aux différents niveaux territoriaux réclame débats et expériences, mais cela dépasse largement mon propos immédiat.

La démocratie représentative est bien loin de répondre à ces exigences. On s’en remet à des assemblées - souvent lointaines et pressées- pour trancher de questions qui le plus souvent n’ont fait l’objet d’aucun débat et moins encore de mandat, des intéressé(e)s. Ainsi les politiciens et les technocrates, obnubilés les uns et les autres par des enjeux d’appareils et de pouvoir, peuvent à l’infini répéter les mêmes erreurs ou en inventer de nouvelles. Mes critiques visent au premier chef des institutions qui se consacrent à la reproduction du capitalisme. Mais chacun comprend qu’elles pourraient en concerner d’autres.

Le Capital et l’Etat

Avec l’implosion de l’empire « soviétique » se sont effacés des obstacles majeurs à l’expansion mondiale du Capital. Pour un temps au moins le spectre du communisme a disparu. Les peuples ont perdu des espérances, les petits Etats des recours ; même fallacieux ils nourrissaient leurs résistances.

Sous la bannière du libéralisme économique, les grandes puissances capitalistes entreprennent une ultime reconquête qui bouscule ou marginalise les Etats résultant de la grande vague anti-coloniale et ceux qui émergent de la décomposition de l’empire russe. La marchandisation et la financiarisation, l’expansion et la concentration, tout l’arsenal du capital se déploie. Dans chacune des branches de l’industrie et des services se constituent des mastodontes mondiaux. Dans cette compétition, les Etats accompagnent d’abord leurs champions industriels et financiers. Mais le nombre de ceux-ci se réduit. Fusions et acquisitions font que les assemblées générales et les conseils d’administration deviennent cosmopolites. Quelques centaines de groupes mondiaux émergent. Leurs attaches industrielles, financières, politiques sont multiples et leurs orientations, leurs décisions, échappent très largement au contrôle des Etats. Un grand nombre d’accords économiques, de conventions normatives, d’arbitrages interviennent sans l’assentiment de ceux-ci, ni même leur information. Il y a des « lois » qui n’ont plus besoin d’Etat. Soumis aux pressions du marché financier, engagés dans le marchandage politique international, les Etats ont de moins en moins de moyens juridiques ou législatifs de s’opposer - s’ils le souhaitaient- aux exigences du Capital. Il y a d’évidence des moments, des conflits, où ils retrouvent une marge d’autonomie à l’égard des logiques et des pouvoirs dominants à l’échelle planétaire. Mais en règle générale il faut pour amener à résipiscence, telle ou telle multinationale, tel ou tel Etat, de puissantes et durables mobilisations populaires. Les manifestations contre l’invasion de l’Irak, furent sans précédent par leur ampleur et par le nombre de pays où simultanément elles eurent lieu. Elles n’ont pas ébranlé les pouvoirs étatsuniens, faute sans doute de pérennité et donc de structures spécifiques.

Aujourd’hui les Etats occidentaux -capitalistes de constitution - n’ont nulle raison et en tout cas guère de possibilité de récuser la domination mondiale du capital financier. Leur existence n’est nullement menacée, mais leurs fonctions ont changé. Dans les périodes antérieures, ils devaient assurer le développement, la coexistence, les privilèges voire le monopole des capitaux allogènes, donc l’ordre dans le territoire national et l’empire colonial. Maintenant la tâche majeure des Etats est l’ouverture de toutes les frontières aux marchandises et aux capitaux, c’est-à-dire la défense du nouvel ordre mondial. Le conflit larvé entre le gouvernement Bush et certains pays européens n’est pas un conflit entre des impérialismes concurrents, mais porte sur la meilleure façon de gérer l’Empire capitaliste. Les successifs gouvernements étatsuniens prétendent régenter cet empire, cela est évident sous Bush, plus discret mais déjà présent sous Clinton ; les déboires en Afghanistan et en Irak peuvent-ils les conduire à se contenter de l’hégémonie ?

Ainsi, hormis pour quelques fonctions régaliennes, notamment militaires, et un clientélisme favorisant certains groupes amis, le protectionnisme n’a plus guère de raison d’être. Le couple Etat-Capital est toujours inséparable, mais la distribution des rôles n’est plus la même.

Une régulation européenne ?
« Comme tant d’autres choses en Europe après 1945, la »Communauté« fut à la fois créée par et contre les Etats-Unis ». Institution modérant les tensions sociales et politiques au cœur du continent, militarisée lors de la « guerre froide », elle affirme à la fin de celle-ci une autre vocation. Le traité de Rome institutionnalise la prééminence du marché, l’économie européenne s’intègre progressivement au grand marché mondial, mais les Etats confortent les institutions communes mises en place L’ existence de ces dernières, au moins autant que l’intention, rend concevable l’autonomie politique. La domination des USA est en question, potentiellement au moins. C’est dans cette ambiguïté que se construit et s’élargit l’Union européenne.

Dans cette construction, les Etats abandonnent aux institutions européennes certaines de leurs prérogatives et même des droits régaliens sont délégués. Fruit de compromis incessants, tant sur le fond que sur la forme, les accords européens ne peuvent aboutir que si la négociation est discrète et les textes suffisamment abscons pour autoriser des nuances dans leur interprétation. Dans les conflits permanents qui agitent les instances européennes, la Commission face au Conseil, a une capacité d’arbitrage et de suggestion qui renouvelle la parabole du maître et du serviteur. Les assemblées nationales, issues du suffrage universel n’ont plus qu’une fonction législative subsidiaire. Les avancées de la démocratie représentative sont en question.

Il semble donc que les méthodes de régulation politique, traditionnelles en Europe aient fait long feu. La démocratie parlementaire, instituée à la fin du XIX° siècle, dans une grande partie de l’Europe occidentale permettait de fait une reconnaissance réciproque de l’Etat et du prolétariat. Les partis de gauche et ouvriers faisant preuve de leur fidélité au régime furent progressivement intégrés au dispositif parlementaire et gouvernemental. Leur posture devint ambiguë ; leur représentativité supposant à la fois qu’ils expriment les revendications et les attentes de leur électorat mais aussi qu’ils se portent garants des compromis conclus et donc de la discipline de leurs mandants. Condition de la construction du prolétariat en classe pour soi, ces partis en même temps l’empêchèrent de réaliser son opposition organique au capitalisme. Aujourd’hui les partis de gauche sont affectés par la délégitimation de la démocratie parlementaire, mais aussi par la réduction ou la dispersion de leur base sociale originelle.

Dans la crise larvée qui frappe les démocraties occidentales, nombre de mesures sont expérimentées avant d’apparaître comme de simples expédients. Primauté des exécutifs, compétence restreinte des assemblées élues, bipartisme, partis confinés à leurs fonctions tribunitiennes, tout cela, aux yeux du plus grand nombre, prive les régimes parlementaires de leur légitimité antérieure. La montée de l’abstention dans la plupart des élections en est la traduction. Le maintien de l’ordre ne peut plus reposer essentiellement sur l’intégration démocratique, c’est la coercition, voire la répression, qui devient l’instrument premier de gouvernement. Il y a un basculement à droite d’une grande partie des gouvernements « occidentaux ». La droite « libérale » courtise les populistes. Une nouvelle polarisation sociale et politique s’esquisse sans qu’apparaissent encore de projets et de structures ouvrant une alternative crédible.

Le capital ne pourra pas poursuivre très longtemps dans la voie populiste et réactionnaire illustrée notamment par Bush ou Berlusconi, sans une dictature explicite. Or dans les conditions actuelles, il lui déjà difficile d’obtenir une implication soutenue des salariés dans la production des biens, des services et des savoirs. Car le niveau de vie se détériore pour certains, stagne pour beaucoup et les dysfonctionnements sociaux et politiques se multiplient. En même temps la possibilité en Europe, d’un nouveau compromis social-démocrate achoppe sur l’inexistence, de programme, de base et de mobilisation sociales

Les partis de gauche et d’extrême gauche ne pourront s’en tenir longtemps à des attitudes électoralistes ou proclamatoires. A défaut d’alternative effective aux orientations répressives, aux pulsions régressives, les conditions existent pour un renouveau idéologique et pratique de forces réactionnaires et racistes, redondance du fascisme dans un nouveau contexte. Or la conception et l’appropriation d’un projet alternatif par le plus grand nombre réclament des initiatives et des avancées concrètes, des formes nouvelles de démocratie militante.

LES FORMATIONS SOCIALES
Les transformations du procès de production entraînent une évolution des formations sociales. Les sociétés, les classes, des pays européens, malgré des spécificités durables, sont engagées dans un même mouvement.

Il y a en Europe, une polarisation croissante entre capitalistes et travailleurs. Les classes capitalistes, « mondiales » ou « allogènes », plus puissantes que jamais sont numériquement plus réduites. Les petits propriétaires du commerce et de la terre, très souvent attachés au profit, sont de moins en moins nombreux. Les salariés sont devenus la très grande majorité. Il y a néanmoins une forte interrogation sur les forces sociales capables d’assumer les changements et les ruptures nécessaires, forces qui en tout cas ne paraissent pas pouvoir se limiter au « prolétariat ».

Le vocabulaire que les uns et les autres nous employons - les gens, la multitude, le peuple, le plus grand nombre, le salariat, le travailleur collectif - traduit ces incertitudes. Car ces approximations ne désignent ni des classes, ni des groupes sociaux ; elles ne se référent pas à des espaces de socialisation, à des structures où se confronteraient et se mémorisaient les expériences collectives. Cela renvoie alors au « peuple-événement » de Pierre Rosanvallon ; un peuple mis en mouvement par ses pulsions plus que par la raison. A charge pour les penseurs de lui fournir celle-ci...Le « salariat » voudrait rappeler le « prolétariat », mais un nom ne peut tenir lieu de concept et moins encore suffire à définir, à construire une force sociale. Le salariat c’est « la concurrence des ouvriers entre eux » disait déjà au XIX° siècle le Manifeste communiste. Aujourd’hui, le risque d’une scission entre « la force de travail qualifiée et la force de travail totalement déqualifiée » tant à l’échelle de l’entreprise que de la planète est bien réel. Ce facteur vient s’ajouter à des causes plus anciennes de régression de la conscience de classe. La dispersion des grandes unités industrielles, la diversification des métiers, la désaffection des syndicats et des partis ouvriers, tout cela l’atteint.

Mais le problème n’est pas seulement la classe « pour soi » mais aussi la classe « en soi ». Le développement de ces nouvelles couches salariées, que les statisticiens désignent comme « professions intermédiaires », en effet nous interroge. Des salaires plus élevés, des professions plus qualifiées, ne les impliquent pourtant pas dans leur majorité, dans l’exploitation ou la domination capitalistes. Plus dégagés des contraintes économiques et hiérarchiques, ils sont souvent plus sensibles aux contradictions sociétales et environnementales, apportant ainsi à la contestation des dimensions indispensables. Une participation significative de ces groupes sociaux aux conflits et aux luttes anticapitalistes conditionne la constitution d’un nouveau bloc social majoritaire.

En attendant, le mouvement alter-mondialiste est l’analyseur. Il porte la contestation au niveau planétaire où se tiennent les pouvoirs réels. En même temps les mouvements qu’il rassemble ne s’opposent aux dysfonctionnements, aux dominations, aux exploitations que dans des espaces sociaux spécifiques, parcellaires. Si les hommes et les femmes, engagés dans ces mouvements, sont concurremment ou successivement, présents dans nombre de ces espaces, ils ne se sentent particulièrement impliqués que dans certains d’entre eux. Ce sont alors les méfaits du capitalisme qui sont mis en cause plus que son existence. L’écrasante puissance des pouvoirs dominants, la réelle difficulté à concevoir des réponses globales expliquent très largement cette fragmentation du politique. Les partis de gauche et d’extrême-gauche auraient vocation à proposer de telles réponses. L’implication dans les appareils d’Etat des uns, les postures passéistes des autres, les disqualifient. Est-ce conjoncturel, est-ce organique ?

Pour le dire autrement et schématiquement, la « classe ouvrière » ne doit pas et ne peut plus, prétendre à l’hégémonie et moins encore le « parti ». L’acteur social du changement ne peut se construire, les mouvements sociaux se constituer en force sociale à la dimension des adversaires et des enjeux, sans un projet où chacun reconnaît ses objectifs, comprend et accepte ceux des autres. Le projet ne peut être élaboré, approprié par le plus grand nombre sans la participation et l’expérience, des mouvements sociaux. L’acteur et le projet sont ainsi leur condition réciproque. Comment sortir de cette opposition paradoxale si ce n’est en multipliant les démarches et les structures autogestionnaires, les rencontres et les initiatives des hommes et des femmes militants dans les divers espaces sociaux, dans les diverses formes associatives et politiques. Ainsi l’Autogestion apparaît comme une condition de sa propre généralisation.

EN GUISE DE CONCLUSION
Allant un peu au-delà de l’introduction annoncée, je voudrais souligner ce qui me sépare de beaucoup d’auteurs y compris amis [12]. La plupart, favorables ou sceptiques, traitent des perspectives autogestionnaires, en termes d’institutions et de droit. Cela me paraît important mais second, ce qui en bon français ne veut pas exactement dire secondaire. L’Autogestion, la démocratie autogestionnaire, dans sa genèse comme dans son développement c’est une praxis [13]. Ce sont les rapports sociaux, les sociabilités et les conflits, qu’ils engendrent, qui permettent au plus grand nombre de s’approprier des savoirs, ou plus exactement d’acquérir au travers des expériences collectives et individuelles une capacité à construire un savoir. Il ne s’agit pas que chacun sache tout et de tout décide. Il s’agit dans le travail, dans la politique, dans la vie quotidienne d’apprendre à discerner et analyser, hiérarchiser et articuler, les problèmes, d’apprendre aussi à en débattre et à tester, expérimenter les réponses. C’est avec cette exigence première que l’on peut concevoir, construire, de nouvelles règles sociales. En un mot, pour moi, l’Autogestion c’est une culture. le 30 octobre 2003


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