Abolir la dette pour promouvoir un autre développement

samedi 14 juin 2008
par  Amitié entre les peuples
popularité : 8%

par Damien Millet, Éric Berr

CADTM 26 juin 2006

Depuis l’éclatement de la crise de la dette en 1982, les pays en développement (PED) vivent au rythme des programmes d’ajustement structurel et des stratégies de lutte contre la pauvreté initiés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Inspirées du « consensus de Washington », expression qui édicte les dix commandements de la bible économique néo-libérale, ces politiques n’ont eu de cesse de réduire le poids de l’Etat - notamment par la baisse des dépenses publiques et la suppression des subventions aux produits de première nécessité qui deviennent inaccessibles aux populations pauvres - et de promouvoir des stratégies de développement tournées vers l’extérieur. Les recettes d’exportations devaient permettre aux PED de rembourser leur dette extérieure libellée en devises fortes. C’est dans ce contexte que la libéralisation des échanges commerciaux et des mouvements de capitaux a été réalisée, que les marchés ont été déréglementés aux forceps et que les privatisations d’entreprises publiques se sont généralisées. Après plus de vingt ans d’un tel traitement, les PED sont dans une impasse |1| dont ils ne pourront sortir malgré le changement de discours des institutions financières internationales. Leur salut, et le nôtre, passe par l’avènement d’un autre mode de développement, qu’ils ne pourront mettre en œuvre qu’en retrouvant une certaine liberté d’action, passant à coup sûr par l’annulation totale et inconditionnelle de leur dette extérieure publique.

Une situation intenable

Les PED ont déjà remboursé presque dix fois le montant de leur dette de 1980 et se retrouvent malgré tout cinq fois plus endettés. Entre 1997 et 2003, leurs pouvoirs publics ont remboursé à leurs riches créanciers 323 milliards de dollars de plus que ce qu’ils ont reçu sous forme de nouveaux prêts. Contrairement au discours dominant diffusé au Nord, les PED doivent faire face à une véritable hémorragie de capitaux |2| qui viennent se concentrer dans les mains d’une minorité, au Nord et au Sud. En conséquence, les droits fondamentaux ne sont plus garantis : 2,8 milliards de personnes survivent avec moins de 2$ par jour ; 852 millions souffrent de malnutrition ; 1,2 milliard n’a pas accès à des points d’eau aménagés ; 2,3 milliards n’ont pas d’infrastructures sanitaires correctes ; 17 % des enfants en âge de fréquenter l’école primaire ne sont pas scolarisés. Loin de se résorber, « à l’échelle de la planète, les inégalités ont atteint un niveau grotesque |3| ».

La situation environnementale n’est guère plus réjouissante. Certains ont pourtant tenté de nous faire croire que si la pollution augmentait dans les premiers stades du développement, elle diminuait ensuite lorsque les économies arrivaient à maturité. Au contraire, le mode de développement actuel nécessite une consommation toujours plus importante et la pollution ne cesse de s’accroître. Si l’on raisonne en termes « d’empreinte écologique », définie comme la surface nécessaire pour accueillir toutes les activités humaines, on constate qu’elle représente 120 % de la planète en 1999 contre 70 % en 1960 |4|. D’après ce calcul, l’humanité aurait dépassé la capacité d’absorption de la planète. Pourtant, si les PED sont loin d’être les principaux responsables des dégradations environnementales constatées - ils rejettent 12 fois moins de dioxyde de carbone (CO2) que les pays riches -, ce sont eux qui en subiront les conséquences les plus graves, que ce soit sous forme de sécheresses entraînant à la fois désertification et dégradation des sols, ou au contraire sous forme d’inondations avec des conséquences tout aussi dramatiques. Face à cette situation préoccupante, les multinationales de l’agro-business tentent d’imposer l’utilisation de semences génétiquement modifiées, source de juteux profits pour elles et d’une dépendance alimentaire accrue pour les pays pauvres. Preuve de leur domination, les économies occidentales, principales responsables des différentes atteintes à l’environnement - pollution de l’air et de l’eau, accumulation des déchets toxiques, etc. -, arrivent à faire supporter aux PED les conséquences d’un mode de vie auquel ils n’ont pas accès en délocalisant sur leur sol des industries très polluantes |5|.

Changer les mots pour ne pas changer

Face aux critiques toujours plus nombreuses, les institutions financières internationales ont infléchi leur discours à défaut de changer leurs pratiques. La lutte contre la pauvreté a remplacé l’ajustement structurel au début des années 1990 sans que les PED n’y voient de différences significatives. C’est dans cette optique qu’a été lancée par le G7 en 1996, puis renforcée en 1999, l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés) qui ambitionnait de réduire significativement la dette de 42 PED, dont 34 en Afrique subsaharienne, 4 en Amérique latine et 4 en Asie. Médiatiquement, le message était habile : la réduction de la dette allait être consacrée aux services sociaux, mettant fin à la fois au surendettement et au sous-développement. Un premier bilan de cette initiative fait apparaître une toute autre réalité. Les allégements homéopathiques accordés par les institutions internationales ont avant tout renforcé leur emprise économique puisque les pays concernés n’en bénéficient qu’après plus de quatre ans de réformes néolibérales décidées par les experts du FMI. Non seulement peu de pays ont achevé ce processus (seulement 18, près de neuf ans après le lancement |6|), mais leur dette fait toujours des ravages : « Un consensus semble désormais se dégager sur le fait que l’initiative PPTE et les diverses mesures adoptées par le Club de Paris n’ont pas permis de mettre un terme au surendettement de nombreux pays africains. Le fait que même les pays qui ont atteint (ou sont en passe d’atteindre) le « point d’achèvement » afficheront bientôt un endettement non viable apporte de l’eau au moulin des critiques formulées concernant l’inadaptation des critères appliqués dans l’analyse de la viabilité de l’endettement |7| ».

L’accord annoncé le 11 juin 2005 et confirmé lors du sommet du G8 de Gleneagles en juillet s’inscrit dans la continuité. Il concerne l’annulation immédiate de la dette des 18 PPTE mentionnés ci-dessus envers la Banque mondiale, le FMI et la Banque africaine de développement (BAfD). Qualifié d’« historique » par ses promoteurs, l’accord tente surtout de masquer l’échec de l’initiative PPTE tout en renforçant la camisole libérale subie par ces pays. Portant seulement sur 40 milliards de dollars - pour 1 600 milliards de dollars de dette extérieure publique des PED -, il a rencontré de fortes résistances au FMI de la part de petits pays riches (Belgique, Suisse, Norvège, Pays-Bas) qui souhaitaient n’accorder cette annulation qu’en maintenant de fortes conditionnalités sur des pays déjà étranglés depuis de longues années : pour eux, « la conditionnalité est un trait essentiel pour l’usage effectif des ressources libérées par la réduction de la dette ».

Ces gesticulations médiatiques tentent surtout de faire oublier les promesses non tenues, notamment en matière d’aide au développement |8|, et la non réalisation programmée des objectifs du millénaire |9|. Comme le Chancelier de l’Échiquier du Royaume-Uni, M. Gordon Brown, l’a déclaré avec force au début de cette année : « au rythme actuel des choses, aucun des objectifs de développement du Millénaire ne sera réalisé en Afrique non seulement au cours des 10 prochaines années, mais au cours des 100 prochaines années ». Cet échec peut être en partie imputé à l’endettement « insupportable » qui étouffe les perspectives de croissance du continent depuis deux décennies, d’après Jeffrey Sachs, conseiller économique spécial du Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan |10|. La dette est identifiée comme un facteur central dans cet échec.

Quel autre développement ?

La poursuite d’un mode de développement centré sur l’économie et privilégiant l’échange marchand conduit à une impasse tant sociale qu’écologique. Il convient de promouvoir d’autres formes de transfert, notamment le don qui se distingue de l’échange de marché en ce qu’il induit une relation sociale, motivée par l’altruisme et reposant sur la réciprocité. Ce don-là ne doit pas être confondu avec l’aumône chichement consentie par les pays occidentaux qui place les PED en situation d’infériorité. Le don est créateur de lien et implique que le rapport aux gens prime sur le rapport aux choses. Ainsi, favoriser le don, c’est cesser de considérer le Sud comme « sous-développé » et renoncer à lui imposer le mode de vie occidental dans lequel l’« avoir plus » a supplanté le « mieux être ».

Sortir de l’exclusivité de l’échange marchand, c’est aussi affirmer que l’action publique est nécessaire et qu’elle a sa place au côté des relations de marché. C’est montrer le rôle central des services non marchands - les bien publics mondiaux - dans la satisfaction des besoins essentiels des PED. C’est dénoncer avec force la religion du taux de croissance du PIB comme indicateur ultime du bien-être, ce qui conduit à ne considérer que ce qui peut être évalué monétairement. Pourtant, certains secteurs (eau, santé, éducation, etc.) doivent être exclus de la sphère marchande. Chaque jour, 33 000 enfants décèdent de maladies curables faute de moyens leur permettant de bénéficier de soins. L’égoïsme des grands laboratoires pharmaceutiques conduit des millions de personnes à mourir chaque année du sida en Afrique |11| en raison de la protection de la propriété privée - par les brevets - et de la recherche de profits élevés, synonymes de compétitivité. Comment tolérer que le profit de quelques multinationales compte plus que la vie de millions d’êtres humains ? Comment accepter qu’il soit nécessaire de créer sans cesse de nouveaux désirs de consommation, de polluer pour dépolluer (par exemple l’eau) et de détruire pour reconstruire (par exemple l’Irak) dans le seul but de créer de la croissance et du profit ? En bout de course, même le tsunami de décembre 2004 aura été positif pour la croissance de l’Asie, puisque les zones industrielles n’ont pas été touchées et que la reconstruction s’annonce longue et coûteuse.

Sortir de l’exclusivité de l’échange marchand et de notre myopie économique est enfin la seule façon d’intégrer pleinement la donne écologique. Les changements climatiques annoncés ainsi que la disparition programmée des énergies fossiles et les problèmes liés au traitement des déchets nucléaires devraient tout naturellement nous conduire à développer la recherche en matière d’énergies renouvelables. Nous préférons au contraire continuer dans une voie qui privilégie la rentabilité économique à court terme - sous la pression des lobbies des industries pétrolière et nucléaire - et anticipons que le progrès technique permettra de résoudre tous nos problèmes. Ceci est vrai en matière de transports où le tout automobile trouve une justification économique qui s’oppose à la raison écologique. De même, la multiplication des transports dans les processus productifs est le résultat de la recherche d’une production au moindre coût favorisée par la mondialisation libérale. Elle est pourtant, à plus ou moins brève échéance, désastreuse écologiquement et socialement.

Cette remise en cause de l’économicisme ambiant implique un changement des mentalités qui prendra du temps et doit donc commencer au plus vite. Réduire notre consommation matérielle, changer notre rapport à la monnaie, retisser du lien social nécessitent un long apprentissage qui peut être assimilé à une « décolonisation de notre imaginaire |12| ». Un tel changement ne sera pas possible si l’état du rapport de force entre ceux qui profitent du système actuel et ceux qui le subissent n’évolue pas. Ainsi, afin de se libérer de leurs chaînes, il est impératif que les PED cessent de rembourser une dette extérieure qui les contraint à adopter le modèle de développement, injuste socialement et insoutenable écologiquement, imposé par le Nord. Cette répudiation trouve des justifications qui sont à la fois économiques - les créanciers ont déjà largement profité des remboursements -, historiques - les populations du Sud sont en droit d’exiger le remboursement d’une dette issue de l’esclavage et de la colonisation, et l’annulation de leur dette extérieure serait une première réparation des dégâts commis -, juridiques - en vertu du principe de la dette odieuse selon lequel toute dette contractée par un Etat non démocratique et n’ayant pas profité aux populations locales n’est pas une dette d’Etat mais une dette privée des dictateurs - et écologiques - les difficultés à rembourser contraignent les PED à céder leurs ressources naturelles à bas prix et à accepter sur leur sol industries polluantes et déchets des pays occidentaux. Une telle annulation est la première étape nécessaire d’un processus visant à l’avènement d’un autre développement.
Notes de bas de page :

|1| Voir Eric Berr et François Combarnous, « Vingt ans d’application du consensus de Washington à l’épreuve des faits », Economie appliquée, tome LVIII, n°2, 2005.

|2| Lors du sommet du G7 d’Okinawa en 2000, Kofi Annan affirmait que le service de la dette des pays d’Afrique sub-saharienne représentait en moyenne 38% de leur budget. Les calculs effectués par l’Observatoire international de la dette (OID) confirment cette tendance. Voir http://www.oid-ido.org.

|3| Voir PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 2002, Economica, 2002.

|4| Attac (sous la dir. de Jean-Marie Harribey), Le développement a-t-il un avenir ? Pour une société économe et solidaire, Mille et une nuits, Paris, 2004.

|5| Lawrence Summers, qui fut économiste en chef à la Banque mondiale, n’a pas hésité à affirmer que « les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l’air y est d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico (...). Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés (...) et se préoccuper davantage d’un facteur aggravant les risques d’un cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez vieux pour avoir cette maladie, que dans un autre pays où deux cents enfants sur mille meurent avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans ». Cité par Jean-Marie Harribey, L’économie économe, L’Harmattan, Paris, 1997.

|6| Ouganda, Bolivie, Mozambique, Tanzanie, Burkina Faso, Mauritanie, Mali, Bénin, Guyana, Nicaragua, Niger, Sénégal, Ethiopie, Ghana, Madagascar, Honduras, Zambie, Rwanda.

|7| Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), Le développement économique en Afrique. Endettement viable : Oasis ou mirage ?, Nations unies, New York et Genève, 2004.

|8| Voir Damien Millet et Eric Toussaint, « Les faux-semblants de l’aide au développement », Le Monde diplomatique, juillet 2005.

|9| Formulés lors de la Déclaration du Millénaire adoptée aux Nations unies, ces objectifs ambitionnent de réaliser des progrès significatifs d’ici 2015 en matière de réduction de l’extrême pauvreté et de la faim, d’accès à l’éducation primaire, d’égalité des sexes, de réduction de la mortalité infantile, d’amélioration de la santé maternelle, de lutte contre le sida et autres maladies, de durabilité des ressources environnementales et souhaitent la mise en place d’un partenariat mondial pour le développement. Le sommet de l’ONU en septembre en a dressé le constat d’échec.

|10| CNUCED, op. cit.

|11| Pas moins de 22 millions de personnes sont déjà mortes de cette maladie. Dans les pays les plus touchés, Zimbabwe et Botswana par exemple, au moins un adulte sur trois est infecté et l’espérance de vie dans ces pays va, entre 2000 et 2005, diminuer respectivement de 35 et 28 ans.

|12| Voir Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire. La pensée créative contre l’économie de l’absurde, Parangon, Paris, 2003.



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